jet d'encre

L'encrier Le 16 août 2014

Amie Téléphone Maison

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Amie Téléphone Maison

Téléphone

Il était pourtant là, sur cette table. J’en suis sûr. Maintenant : rien. Ni sur la table, ni dessous. Au café où j’ai passé l’après-midi : néant. Je me lance sur des bouts de plastique comme un dépendant trie des bricoles pour y trouver un peu de sa vieille came de la veille. Je me fais les poches, une fois deux fois, doublures de veste, encore. Je renverse des piles de journaux – aucune chance que ce soit là, mais qui sait.. ça ne coûte rien d’essayer; plutôt devenir dingue qu’inactif: maniaque plutôt qu’impuissant. Mais rien, non. Aucune chance, je le sais. J’essaie encore. 100% des perdants ont-ils tenté leur chance? Il était pourtant là, à portée de mains, sous mes yeux. Je soulève et souffle la poussière, vais dans des recoins où je ne suis jamais allé. Je scrute le sol, c’est vain, c’est inutile, c’est bête. C’est nécessaire pourtant. Il faut le perdre pour le croire. Je recommence le même cirque encore.


Maison

J’ai claqué la porte, au même moment ça a fait tilt. Mes clés sont dedans. Je refais vingt fois le mouvement qui m’a conduit à taper la lourde. Vingt fois, en 5 minutes, mime le même geste. Pour oublier, me rappeler? Mouvement brusque et bête de poussée rapide. Puis, je reste un moment béat devant la porte close. Je pense à la forcer, faire levier. Mon voisin n’a-t-il pas le double des clés, y’a une fenêtre ouverte? Puis je ris. Le rendez-vous auquel je ne peux plus me rendre, tant pis, pas important. Je pars illico presto à la recherche d’un serrurier pour pouvoir accéder chez moi – chez moi, là, juste derrière la paroi, dedans de là où je suis exclu, sans moyens d’y retourner sans aide.

Ma faute? Uniquement? Oui, mais non, pas moi, pas seulement. Bêta. Il me faut un responsable. Ce coup de fil juste avant d’aller chercher le courrier? Oui, c’est ça, ce moment d’inattention. J’avais la clé en main, je la tenais, et puis… je ne sais pas. Il m’a dit que…. un blanc. Puis j’étais dehors. La cafetière, je l’ai mise sur le feu?


Avion

Je ne voulais pas mettre mes bagages en soute. Non, je voulais les garder avec moi. Mettre en soute, c’est toujours attendre à l’arrivée un petit peu plus longtemps, perdre du temps encore. Il faudrait toujours voyager avec un tout petit sac, un jeans deux t-shirts : vitesse et mobilité. Mais avec confiance, toujours, j’ai glissé mon sac noir sur le bandeau de plastique: 6 kg. Beau bébé. Une paille. Bonjour. Sourire radieux de l’hôtesse. Bonjour. Autocollant passé au cou du dodu. J’attache au dernier moment un bout de papier à une anse, griffonne au crayon nom, prénom, la ville où je vis et la rue. Est-ce que je dois noter ma destination? Non. De toute façon, je ne sais pas où je vais. C’est toujours le lieu de retour qui compte, d’établissement. Et bon voyage!

Je reviendrai, c’est certain… Dans les nuages, ivresse et découpage du temps hors du temps. Cabine pressurisée, on se détend, maintenant. Choisir parmi un des films sans sexe sans scènes de violences sans contenu politique ni avion qui tombe. Et bien sûr aucunes nouvelles du monde. Une forme sirupeuse de méthadone visuelle. Faire attention à ne heurter personne = renoncer à toucher quiconque. Salves d’applaudissements à l’atterrissage. Avant de détacher la ceinture, attendre encore que l’avion roule jusqu’au bout de la piste. Ne pas se lever, encore. Attendre que la rangée pressée se pousse vers la sortie.

Repousser négligemment du pied le gilet de sauvetage sous le siège.

Au carrousel de métal, dodelinement des bagages. Du mien: pas de trace. Pourtant, il y en a. Des noirs, des rouges, jaunes, des carrés et des ronds. Mais le petit dodu de 6kg? Resté loin des regards, têtu, dans le ventre d’un hangar. Je vais fouiner vers un autre carrousel, faire la girouette aux carrousels 1, 2, carrousel 3. Bagages de Barcelone, Beijing Berlin. Il ne peut pourtant pas être de ceux-là, non. Dire ce n’est pas perdu, c’est égaré seulement. La perte, ce n’est pas croyable. Remplir une déclaration d’égarement, euh, de perte. Oui.

Petit papier blanc noirci pour l’employé inconnu et fatigué au guichet blanc d’une ville inconnue. Repasser dix fois le mouvement de remise du sac sur le tapis roulant. J’aurais dû le prendre avec moi, ne pas le laisser partir ainsi. Il faudrait toujours voyager avec un tout petit sac, un jeans deux t-shirts : vitesse et mobilité. Oui, oui. La confiance est absurde, le mettre dedans, ce n’était pas malin.

Encore au ralenti le déroulement du film de la dépose du bagage sur la tapis roulant. J’aurais pu faire ceci, cela. C’est la faute à la compagnie, à une grève, une défaillance technique, au centre de tri, à la mécanique industrielle. La perte : égarement. Se ressaisir maintenant.

Qu’est-ce qu’il advient de l’objet perdu? Il est toujours dans les entrailles, quelque part. Je l’oublie presque. Qu’est-ce qu’il advient de la perte? Quelqu’un s’occupe de mon bagage vs il a été expédié ailleurs, dans une autre ville, un autre hangar, d’autres douaniers à casquettes. La petite étiquette de papier plié, elle va tenir? J’aurais dû mettre quelque chose de plus solide. Ne plus contrôler. N’avoir aucun moyen d’influencer son retour. Je laisse un message vocal sur la boîte de la compagnie qui ne les relève pas. Renouer, cela ne m’appartient pas. Je lâche prise ou j’abandonne?

Plus de clés.

Plus de bagages.

Plus de de téléphone.

Enfin des vacances!


Amie

Il parle tout doucement, il dit : j’enterre une amie aujourd’hui, enfin : une boîte vide. Elle a été réduite en miettes, pulvérisée dans un accident d’avion. On n’a rien retrouvé d’elle. Ni ses possessions, ni ce qu’elle avait perdu. D’elle, il ne reste rien; une boîte vide, rien de plus, à glisser dans un trou et recouvrir de terre.

Des souvenirs, des mémoires en masse et une boîte vide.

Que de l’immatériel.

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