Culture Le 4 avril 2016

Comment tombe-t-on amoureux ? L’explication de Stendhal

0
0
Comment tombe-t-on amoureux ? L’explication de Stendhal

Brassaï (1932)

C’est au début du XIXème siècle que l’écrivain français Stendhal, follement épris d’une jeune Milanaise, connut un bien triste chagrin d’amour. Maladroit, démesuré dans ses avances et sans doute victime de rumeurs malintentionnées, il se vit rapidement éconduire par Matilde Viscontini Dembowski. Par dépit et par défaut, il se résolut à écrire ce que l’amour lui avait appris et de tirer de son expérience personnelle des règles universelles. Il s’agissait sûrement aussi d’une tentative de « s’assurer par l’écriture une sorte de maîtrise de ce qui, dans la vie, échappait à son emprise »1.

Là naquit l’œuvre De l’amour, dans laquelle il livre sa théorie de ce que sont l’amour, l’énamoration, les différences entre les sexes et la façon d’aimer propre à plusieurs pays occidentaux, dont le nôtre. Comment fonctionne dès lors le sentiment amoureux ? Qu’aime-t-on vraiment quand on s’éprend de quelqu’un ? Comment faire que l’amour dure ? Voici les principales explications de l’amoureux transi, devenu écrivain.

 

Comment naît l’amour ?

Stendhal décompose la naissance de l’amour en sept mouvements successifs qui se déroulent dans l’âme. Les voici, selon ses propres mots2 :

  • L’admiration.
  • On se dit : Quel plaisir de lui donner des baisers, d’en recevoir, etc. !
  • L’espérance.

On étudie les perfections ; c’est à ce moment qu’une femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l’espérance ; la passion est si forte, le plaisir si vif qu’il se trahit par des signes frappants.

  • L’amour est né.

Aimer, c’est avoir du plaisir à voir, à toucher, sentir par tous les sens, et d’aussi près que possible un objet aimable et qui nous aime.

  • La première cristallisation.

On se plaît à orner de mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance superbe. […] c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections. […] En mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime.

  • Le doute paraît.

Après que dix ou douze regards, ou toute autre série d’actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d’abord donné et ensuite confirmé les espérances,  […] l’amant, revenu de son premier étonnement et s’étant accoutumé à son bonheur, demande des assurances plus positives, et veut pousser son bonheur. […] L’amant arrive à douter du bonheur qu’il se promettait ; il devient sévère sur les raisons d’espérer qu’il a cru voir. La crainte d’un affreux malheur le saisit, et avec elle l’attention profonde.

  • La seconde cristallisation.

L’idée suivante est confirmée : Elle m’aime. A chaque quart d’heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l’amant se dit : « Oui, elle m’aime » ; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes ; puis le doute à l’œil hagard s’empare de lui, et l’arrête en sursaut. Sa poitrine oublie de respirer ; il se dit : « Mais est-ce qu’elle m’aime ? » Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement : « Elle me donnerait des plaisirs qu’elle seule au monde peut me donner. »

C’est l’évidence de cette vérité, c’est ce chemin sur l’extrême bord d’un précipice affreux, et touchant de l’autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première.

Il peut s’écouler un an entre la 1ère et la 2ème étape ; un mois entre la 2ème et la 3ème ; un clin d’œil entre la 3ème et la 4ème ; il n’y a pas d’intervalle entre la 4ème et la 5ème ; il peut s’écouler des jours entre la 5ème et la 6ème ; il n’y a pas d’intervalle entre la 6ème et la 7ème.

 

Les origines de la cristallisation

Le terme même de « cristallisation » existait déjà avant Stendhal, mais sous une autre signification. Utilisé dans le domaine de la chimie ou de la minéralogie (étude des minéraux), il représente le fait d’amener à l’état cristallin, c’est-à-dire de transformer une matière en cristaux. Stendhal va donc ajouter une acception relative au sentiment amoureux à ce mot, soit l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.

Pour ce faire, Stendhal s’est inspiré d’un procédé de cristallisation naturelle dont il a fait la découverte par hasard lors d’une visite des mines de sel de Hallein, près de Salzbourg en Autriche. Accompagné d’une amie à lui, Ghita Gherardi, il apprit que les mineurs avaient l’habitude de jeter régulièrement dans le fond des grottes de sel un rameau d’arbre (une petite tige) effeuillé, abîmé par le froid hivernal. Quand ils la ressortaient, quelques mois plus tard, elle apparaissait recouverte de petits diamants cristallisés, formés par les eaux salines.3

 

[Véronique Brosseau Matossy]

[Véronique Brosseau Matossy]

Lors de cette visite des mines de Hallein, qui nécessitait nombre de préparatifs, l’un des officiers bavarois qui accompagnait le couple d’amis tomba amoureux de Ghita. Or, quelle ne fut pas la surprise de Stendhal lorsqu’il s’aperçut que le jeune homme, dans sa passion naissante, attribuait à cette femme de plus en plus de perfections qui étaient invisibles aux yeux d’autrui ; des qualités qui, de surcroît, étaient précisément celles valorisées par sa culture allemande !

C’est en regardant un rameau couvert de diamants que Stendhal et son amie firent une analogie avec l’officier bavarois : Au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l’œil de ce jeune homme qui commence à aimer. Ainsi l’officier bavarois projetait en cette femme exactement ce qu’il souhaitait y trouver, et la revêtait des mêmes cristaux déposés sur le rameau dans l’obscurité des mines de sel.

 

Faire durer l’amour

Ce phénomène de cristallisation prend tout son sens chez Stendhal. Selon lui, c’est précisément cela qui, en relançant l’amour, assure sa durée : chaque petit bonheur, chaque crainte d’être quitté, le moindre doute, le moindre tremblement, vont tous stimuler la cristallisation. Malheureusement, ce n’est pas un processus que l’on peut contrôler : la cristallisation serait surtout un mécanisme involontaire et inconscient. Elle est semblable à un idéal que l’on projette sur autrui, permettant de changer la laideur en beauté et de sublimer la personne aimée. Ajoutons que la cristallisation est toujours intimement liée à nos propres dispositions ; elle doit porter la couleur de nos plaisirs, et porter en elle la promesse de la satisfaction de nos désirs personnels.

Selon Stendhal, ce processus de cristallisation est beaucoup plus fort chez les femmes, chez lesquelles la crainte – mais aussi l’imagination et les émotions –  sont abondantes. Supposément moins enclines au raisonnement, elles cristalliseraient bien plus rapidement que les hommes…

Dans tous les cas, ce phénomène de cristallisation est intimement lié à l’imagination. Considérée par indispensable à la réussite de l’amour, elle sera aussi consacrée plus tard par l’écrivain français Romain Gary, qui a dévoué une large partie de son existence à la recherche de l’absolu amoureux : Sans imagination, dira-t-il, l’amour n’a aucune chance.

 

L’amour selon les nations

Selon Stendhal, chaque pays a une conception spécifique de l’amour et une application qui lui est propre. Cette diversité est due aussi bien à une différence de tempérament, au type même de l’amour (passion, physique, de galanterie ou de vanité) ainsi qu’au gouvernement en place dans chaque nation. La différence d’âge et les particularités individuelles jouent aussi leur rôle.

Ces réflexions l’ont poussé à établir un portrait de plusieurs pays européens et de leur façon d’aimer, d’une plume à la fois mordante et tendre.

 

L’amour à la suisse

Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l’Oberland bernois, disait Stendhal, où il est de notoriété publique que les jeunes filles y passent avec leur amant les nuits du samedi au dimanche. Il y raconte également avoir rencontré un paysan qui s’était débarrassé de son chien de garde, afin que les garçons puissent escalader les fenêtres la nuit pour rejoindre ses filles en toute liberté.

 

L’amour à la française

Les Français ne connaissent pas le vrai amour, car ils ne vivent que de vanité et de plaisirs physiques. Une seule chose importe : être respecté et admiré. Ainsi, aux yeux français, si toute femme est utile, aucune n’est nécessaire : il y a toujours une chose qu’un Français respecte plus que sa maîtresse, c’est sa vanité. Par conséquent, être quitté par son amante est une honte, au point que tous les jeunes vivent dans la peur de tomber amoureux et de courir ce risque.

 

L’amour à l’italienne

Selon Stendhal, les Italiens jouissent d’être laissés à l’inspiration du moment. Sensibles à la beauté sous toutes ses formes, passionnés par la musique qui excite dans l’âme un mouvement si semblable à celui de l’amour, ils vivent d’amour comme d’une évidence. La passion est si commune en terre italienne que nul ne se permettrait d’émettre un jugement à ce sujet. Au contraire, la passion amoureuse y est bien connue et acceptée. En Italie, personne ne fait l’amour en cachette et le mari est le meilleur ami de l’amant ; et chaque homme se doit de consacrer du temps et de l’intimité à sa maîtresse.

 

L’amour à l’anglaise

Stendhal dresse un tout autre portrait de l’Angleterre : les femmes seraient soumises et victimes de l’orgueil de leurs maris. En conséquence, elles se doivent d’être pudiques et de suivre la mode avec rigueur (car si en Angleterre la mode est un devoir, à Paris c’est un plaisir). A la méfiance du jeune Anglais s’oppose la méfiance du jeune Italien ; l’un conduit par son excès de prudence, l’autre conduit par son envie de sûreté. Selon Stendhal, reprenant un dicton populaire, aucun homme [anglais] ne veut se mettre en avant de peur d’être déçu dans son attente.

 

L’amour à l’espagnole

L’Andalousie est, selon Stendhal, le lieu de la plus grande volupté : charmante, d’une obscurité délicieuse, cette région de l’Espagne abrite les femmes andalouses dont les yeux se peignent de toutes les nuances les plus fugitives des passions les plus tendres et les plus ardentes. Les Espagnols auraient gardé des Maures un caractère brusque, plein d’un orgueil sauvage, jamais occupé des autres – un héritage du Moyen Âge.

 

L’amour à l’allemande

Les Allemands, eux, sont des êtres bons et simples qui vivent principalement d’imagination. Ils ne sont pas ardemment passionnés, mais empreints d’une espèce de folie douce, aimable, et surtout sans fiel. Un héritage militaire, sans doute, qui en fait des êtres de bonne foi, en quête de justice et d’équité.

 

L’amour à l’américaine

L’amour aux Etats-Unis est extrêmement différent que celui que nous connaissons en Europe. Selon Stendhal – qui écrivait, rappelons-le, au début du XXe siècle –, ceci est dû au fait que les Européens sont habitués à avoir des gouvernements qui sont déficients ou qui nous sont nuisibles. Aux Etats-Unis, au contraire, le gouvernement était perçu comme s’acquittant fort bien de son devoir. Or cette stabilité ferait des Américains des êtres trop raisonnables, trop justes, chez lesquels la source de sensibilité s’est complètement tarie. En raison de cette stérilité émotionnelle, il n’y a que peu d’émergence artistique et littéraire sur sol américain, et la seconde cristallisation est impossible là-bas. La passion amoureuse aurait ainsi besoin d’un certain déséquilibre pour naître, prenant sa source dans les failles d’une société, et d’une propension à l’émotion pour fleurir.

 


SCHAFFNER Alain, La théorie de l’amour dans les romans d’Albert Cohen, un héritage stendhalien ? Cahiers Albert Cohen, n°5, L’Amour en ses figures et en ses marges, 1995.

STENDHAL, De l’amour, Gallimard, Paris, 1998.

 

1 SCHAFFNER Alain, La théorie de l’amour dans les romans d’Albert Cohen, un héritage stendhalien ? Cahiers Albert Cohen n°5, Paris, 1995.

2 Ces sept étapes sont retranscrites de façon quasiment identique au texte originel de Stendhal, telles qu’elles apparaissent dans le chapitre II de De l’amour. Toutes les autres citations de Stendhal, sauf indication contraire, sont également tirées de cette œuvre.

3 Stendhal relate cette découverte dans le texte Le Rameau de Salzbourg, rajouté ultérieurement à De l’amour en 1853.

Laisser un commentaire

Soyez le premier à laisser un commentaire

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *
Jet d'Encre vous prie d'inscrire vos commentaires dans un esprit de dialogue et les limites du respect de chacun. Merci.