Société Le 15 septembre 2014

L’université en histoire de l’art… Mais pourquoi?

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L’université en histoire de l’art… Mais pourquoi?

« Saturne I » © V. Mandry

Par rapport à toutes les autres facultés de l’Université, les Lettres n’ont pas le statut le plus valorisé. Au sein des Lettres, l’histoire de l’art est un peu le mouton noir… Étudier l’art, oui, c’est bien joli ! Mais… à quoi ça sert ? Eh bien, je vais vous le dire !

Alors suspendue dans un espace-temps post-études obligatoires, j’ai décidé de mettre fin au questionnement « Mais que vais-je faire de ma vie ?! » en m’incrustant illégalement dans l’auditoire du Musée d’art et d’histoire pour suivre un cours sur l’art médiéval.

C’est alors que j’ai su.

La Vérité m’est parvenue comme un Ave Maria, sauf que le professeur qui donnait le cours était trop vieux pour être Gabriel et que je n’avais rien d’une Vierge Marie. L’Immaculée Conception s’est produite via l’accouplement de l’interpénétration des plans d’une Annonciation de Filippo Lippi avec la fascination pour les clairs-obscurs du Caravage et le sourire (ou non-sourire) de « La jeune fille à la perle ». Le sens de ma vie fut : l’histoire de l’art était faite pour moi. Ou du moins, j’étais faite pour elle…

Même les Rois mages n’ont connu une impatience aussi bouillonnante que celle de la rentrée universitaire, lorsqu’ils ont vu s’illuminer leur Étoile. L’Université ! J’avais peint ce mot de toutes les couleurs dans mon ciel intérieur constellé de rêves, prenant plaisir à m’imaginer dans cette folle vie de jeune adulte où l’on fait ce que l’on veut. Je me voyais rencontrer une foule d’étudiants enthousiastes, avec qui partager de longues discussions dans les cafés-librairies alternatifs de Genève au sujet du beau et du laid matérialisés à fresque, du clivage obsessionnel entre l’art et la nature et de l’évolution de l’imaginaire religieux vétérotestamentaire dans l’art chrétien du IIIe au XVIe siècle. Je me voyais hanter les bibliothèques, m’enivrer de l’odeur des livres aussi silencieux qu’un panier de fruits. Je m’imaginais suivre assidûment les cours dans l’auditoire B106, qui est une œuvre d’art à lui seul. Et surtout, je rêvais de tout savoir sur le monde et de me laisser porter par une horde d’étudiants dévorés par la même passion vibrante…

Douce désillusion, dure réalité
Qui embaument le cœur des plus passionnés !
Pourquoi frapper ainsi les nuées enchantées
De ces étudiants aux chimères fantasmées ?

Je me suis vite rendue compte que l’Université n’était pas ce à quoi je m’attendais. L’Université, en fait, c’est six mois d’adaptation sociale, administrative et géographique et c’est se sentir moins stupide d’avoir passé son enfance à jouer au Tetris pour être capable de constituer un plan d’études abordable. Ce que j’ai appris de plus déroutant, c’est que le clair-obscur n’est pas propre au Caravage, mais à n’importe quel tableau qui, d’ailleurs, se résume à une simple surface plane recouverte de couleurs dans un certain ordre assemblées. Au final, je n’ai suivi qu’un seul cours d’un semestre dans l’auditoire B106, durant lequel la lutte contre l’endormissement était difficile. Pour le reste, c’était vieux bancs très étroits et pupitres dépourvus d’espace. Un cours se résume à boire les paroles d’un personnage nimbé d’une inégalable érudition, durant une période plus ou moins fluctuante, et de les retranscrire de manière mécanique sur un support numérique ou en papier. Au moment de l’examen, il est temps de se questionner sur la véracité de la légende qui veut que tout étudiant en histoire de l’art sache par cœur le nom de l’artiste et de l’œuvre, la date, les dimensions, le lieu de conservation, l’identité des commanditaires, la chapelle pour laquelle le retable a été produit, le numéro du Powerpoint du cours correspondant, … En résumé, l’Université est égale à l’insoutenable frustration qu’on ignorera toujours plus qu’on ne saura jamais.

J’ai quand même continué à me chercher – avant de comprendre que c’est le but même de ces études : tendre constamment vers quelque chose sans l’atteindre. Je me suis aperçue que le seul café-librairie alternatif de Genève est tellement bondé qu’on ne peut songer y mettre les pieds et que les autres étudiants préfèrent taire leur passion artistique et filer chez eux après les cours pour admirer quelques scènes de genre contemporaines sur Facebook. Alors, prise de vertiges et d’angoisses existentielles, je me suis immergée seule dans la solitude et la seule étude. J’ai découvert une certaine capacité à avaler en deux semestres une culture visuelle équivalente à quatre siècles d’histoire de l’art occidental – mais sitôt les interminables vacances estivales inscrites dans le passé pour faire place à un tout autre registre iconographique, je me suis vue inapte à expliquer avec précision comment l’art de tel ou tel génie lui a permis de graver son nom ailleurs que sur une pierre tombale. Rapidement, j’ai jugé bon de lire les bibliographies généreusement distribuées par les professeurs pour m’instruire davantage et transformer ma mémoire en bibliothèque mentale. Seulement, la simple lecture de tous les titres et les noms d’auteurs m’a pris tellement de temps que j’ai fini par douter qu’une seule vie puisse suffire à ingurgiter tous les ouvrages référés, les digérer et en restituer quelques notions cohérentes.

Non, non ! Je ne me suis pas découragée ! Après avoir hésité à maintes reprises à tout arrêter pour faire un apprentissage de fleuriste je suis revenue à la raison et j’ai compris que ces études étaient là pour interroger son questionnement, douter et plonger dans la crise existentielle. Et le petit « plus » des étudiants en histoire de l’art est le devoir de prouver aux personnes réfractaires à leur centre d’intérêt que leur réputation de glandus est aussi vraie qu’un récit mythologique et de démontrer que cette discipline n’est pas inutile : la seule différence notable avec la médecine est que ceux qui étudient cette dernière ont pour sûr du travail pendant et après leurs études. Ces étudiants-là excellent d’ailleurs dans l’art de plonger leur prochain dans la crise existentielle grâce à la redoutable question : « Histoire de l’art ? Mais pourquoi ? Pour devenir prof ? » (sous-entendu : pour mener une double vie, c’est-à-dire celle ennuyeuse durant laquelle on donne à faire des lectures d’œuvres surprises à une foule d’ado fleurissants et celle tranquille et constituée de quinze semaines de vacances passées au bord de la plage). Je ne le répéterai pas deux fois : la Vie est une énergie perpétuellement en mouvement, suspendue au bout d’un fil qui peut craquer à tout moment. Mieux vaut étudier ce qui nous plaît ici et maintenant, en cueillant le jour et caressant du regard des vanités hollandaises, plutôt que de courir après un objectif précis en espérant le réaliser un jour et s’asseoir dessus, car, si ça se trouve, on sera morts avant d’y parvenir. (Memento Mori, adage d’historien de l’art !)

Ce qui m’a le plus frappée est le regard que portent sur les étudiants de mon espèce ceux qui ne s’intéressent pas aux arts (c’est-à-dire précisément les personnes qui vous demanderont quelle est l’utilité d’en étudier l’histoire). Ils ont beau ne pas comprendre, ce sont eux qui demanderont aux étudiants en histoire de l’art d’interpréter n’importe quel jaillissement « artistique » dû au hasard (une tache sur une nappe, par exemple). En vrai, les historiens de l’art forment une secte : ils se saluent en faisant une majestas domini, mangent du pain par groupe de treize à la cafétéria et s’endorment avec des putti dans les bras le soir. Pour ce qui est des végétariens dans le département, ils insistent sur le fait qu’ils étudient l’art et non le lard, sauf quand il s’agit d’analyser les compositions de Francis Bacon. Je jugerai aussi utile de rappeler à quiconque prétendra être capable de peindre comme Paul Klee (des dessins d’enfants, facile !) qu’il aurait dû le faire avant lui : il serait devenu riche et célèbre.

Pour conclure, être étudiant en histoire de l’art équivaudrait à se trimballer au quotidien des problématiques pointues et accumuler de terrifiantes prises de conscience. C’est donc normal de se demander pourquoi prendre autant de plaisir à s’auto-flageller… De plus, on pourrait dire qu’avec l’augmentation du taux de divorce et l’évolution exponentielle des maladies psychosomatiques, un avocat et un médecin valent mieux que dix historiens de l’art dans la société. Bien sûr, cette dernière souffre tant, qu’il semble inutile de se casser la tête sur le pourquoi un artiste a choisi d’intégrer un escargot dans un tableau religieux. La seule chose que je puisse ajouter pour prouver que cette discipline est essentielle, c’est que l’art aide à vivre. La recherche de détails a priori insignifiants au sein d’un tableau ou consacrer son temps à l’étude de l’œuvre d’un artiste anonyme est la meilleure manière de donner un sens à la Vie. N’est-elle pas par définition absurde et vaine ? Alors pourquoi ne pas puiser une raison de vivre dans ce qu’il y a de plus vain et inutile ? L’Art ! Mais l’Art, c’est la beauté ! Et la beauté, c’est la Vie. En deux mots : l’Université en histoire de l’art, c’est plonger au cœur du seul langage universel, celui qu’on appelle ART.

Commentaires

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Sadek Neaimi

cet bon article m'a rappelé de mes interrogations quand j'étais en lettres et surtout cette question : quelle est l'utilité…

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un admirateur

Tu écris tellement bien Violette.

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Sadek Neaimi

cet bon article m’a rappelé de mes interrogations quand j’étais en lettres et surtout cette question : quelle est l’utilité d’étudier l’histoire? J’ai bcp aimé: « Douce dés­illu­sion, dure réa­lité ». Merci pour ces réflexions.

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un admirateur

Tu écris tellement bien Violette.

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