International Le 7 mars 2014

L’Ukraine, un autre regard

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L’Ukraine, un autre regard

Des jeunes miliciens. © G. Bauer

En Ukraine, les protestations ont débuté fin novembre en réaction à une décision du président – à présent déchu – Viktor Ianoukovitch de se distancier de l’Union européenne pour se rapprocher de la Russie. Ces manifestations ont vite pris en ampleur ; en plus de s’opposer au régime de Ianoukovitch, la majorité des manifestants veut que l’Ukraine se rapproche de l’UE et que des réformes importantes soient mises en place pour redresser l’économie actuellement désastreuse de leur pays. Ianoukovitch a répondu de manière répressive à ce soulèvement populaire : cela a engendré des combats meurtriers, ainsi qu’une radicalisation d’une partie de l’opposition. Il a finalement été forcé d’abdiquer. Alors qu’un gouvernement de transition a été instauré avant que se tiennent des élections présidentielles anticipées en mai prochain, les divisions au sein de la population s’accentuent et l’armée russe a récemment débarqué sur le territoire ukrainien. En compagnie d’un ami journaliste, je me suis récemment rendu en Ukraine pour investiguer de plus près sur ces évènements.

 

Kiev. De larges allées boueuses bordées par des bâtiments massifs, grisâtres, contrastent avec les dômes dorés et délicats des églises orthodoxes. Telle est ma première impression de la ville, alors que nous sortons d’un taxi que nous prîmes à l’aéroport avant de nous faire avaler par une bouche de métro. La foule s’enfile sur un escalier mécanique qui plonge une centaine de mètres sous terre, pour déboucher sur un gigantesque réseau lugubre et bruyant. Nous sortons de cette caverne urbaine pour retrouver l’allée Krechtchatyk au centre-ville. Sur le point de revoir le soleil, nous sommes soudainement stoppés par une barricade de pneus, de sacs de neige, de planches et de barbelés qui gît sur les escaliers. Désorientés, nous cherchons une autre issue, traversons une autre barricade gardée par des hommes encagoulés et nous retrouvons dans l’enceinte occupée.

Depuis plus de trois mois, le centre-ville de Kiev est devenu le lieu de vie de milliers de manifestants contre le régime de Ianoukovitch; ils luttent pour une réforme de leur organisation politique et pour une amélioration de leurs conditions de vie. Ils ont érigé un impressionnant assemblage de tentes, de stands, d’étranges échafaudages; chaque route de cette forteresse ouverte est parsemée de drapeaux multicolores, de caricatures des dirigeants, d’espaces sacrés dédiés à la mémoire des disparus. De gigantesques bâtiments administratifs sont occupés et transformés en dortoir, en cantine, en librairie ou en église; ils sont devenus des lieux de rencontre à l’allure folklorique et conviviale. Ici, des jeunes présentent une pièce du théâtre relatant les événements, là, d’autres élaborent une stratégie de défense en cas d’attaque des bâtiments.

Il règne dans ce camp ouvert un esprit de coopératisme remarquable : chacun donne volontairement de son temps pour mener à bien la myriade de tâches nécessaires à sa gestion. Certains travaillent dans l’hôpital de fortune, d’autres préparent et distribuent de la nourriture, tandis que de fiers cosaques montent la garde. L’existence de cette mobilisation dépend en effet du volontariat et des dons. Le centre des débats se tient sur la place Maidan Nezalezhnosti, où une scène a été dressée. De jour comme de nuit, elle est animée par de la musique, des discours, des prières ; nous entendons des messages d’espoir, de joie, de colère. Aux périphéries, chaque route, chaque issue est barricadée. Derrières celles menant au parlement se dressent, aux abois, des rangées de Berkut, ces unités anti-émeutes du gouvernement. De nombreux combats ont déjà eu lieu, la tension est palpable.

L’hiver était glacial lorsque les Berkut ont torturé le cosaque Mykhailo Gavrylyuk. Après des altercations, les soldats l’isolèrent et le déshabillèrent. Ils le trainèrent dans la neige et assenèrent une avalanche de coups de matraques sur son corps recroquevillé. Nous allons lui parler un dimanche après-midi, alors que les manifestants refusent l’ordre gouvernemental d’évacuer un bâtiment : son entrée est bloquée par une rangée de miliciens, le cosaque est parmi eux. Il trône, paisible, souriant. Il reçoit les accolades, les signes d’affection de personnes reconnaissantes qui s’attroupent autour de lui. Après une chaleureuse poignée de main, il nous explique qu’il est prêt à résister aussi longtemps qu’il en sera capable. « Le peuple n’est pas protégé par la police », déplore-t-il. « Il est donc nécessaire de se protéger soi-même ».

Ainsi, autant ces manifestations sont, pour certains, une occasion de raviver leur patriotisme, autant pour d’autres, c’est un engagement existentiel. Un soir, alors que nous nous réchauffons en mangeant la soupe distribuée à tous, nous rencontrons Vasily, un vétéran de la guerre que les Soviets ont jadis menée en Afghanistan. Il en conserve les enseignements, les stratégies et du matériel. Il nous invite sous sa tente de grosse toile, chauffée au bois. Selon Vasily, il existe des divergences d’opinion au sein des manifestants : tous n’espèrent pas la même chose, différents partis et visions sont représentés. « Nous restons cependant unis sur une chose », assure-t-il, « nous en avons assez du gouvernement actuel ». Au-delà de cela, personne ne sait avec certitude ce qui adviendra de leur lutte, de leur peuple.

Bien que certains des miliciens volontaires puissent paraître impressionnants, il règne sur la place de Maidan un esprit d’ouverture et de convivialité. Les commerces restent ouverts, des enfants jouent paisiblement. Oksana, une journaliste qui a récemment démissionné car son journal venait d’être censuré, nous assure qu’il est essentiel pour les manifestants de garder l’espace qu’ils occupent ouvert. En effet, le système politique actuel n’offre pas l’espace public adéquat pour que s’expriment les revendications les plus brûlantes du peuple ukrainien. En occupant le centre-ville, les manifestants expriment l’urgence de leur situation.

Par ailleurs, Oksana se réjouit que chaque milieu social soit représenté à Maidan. À travers cette lutte, des personnes d’horizons différents se rencontrent, échangent et unissent leurs voix pour défendre des revendications qui les concernent tous, tout en conservant leurs valeurs propres. Une société libérale se développe, selon le philosophe John Rawls, par l’entente des normes de vie en commun, à destination publique, sans pour autant s’accorder sur des valeurs existentielles, à vocation privée. Au-delà des luttes de pouvoir et des multiples intérêts contradictoires qui animent la politique ukrainienne, l’engagement remarquable de la majorité des Ukrainiens, qui luttent au quotidien pour le changement et de meilleures conditions de vie, semble illustrer que même au prix de risques, de sacrifices et de souffrances, le changement continuera. Et qui sait ? Peut-être qu’un jour, l’Ukraine deviendra européenne.

Cela peut sembler particulier que je préfère passer mes vacances dans de tels lieux plutôt que dans une station de ski par exemple. Je considère néanmoins que de telles expériences ont une valeur inestimable, car elles enrichissent ma compréhension de l’humanité et rendent obsolètes nombre de craintes et de préjugés par rapport à des situations de changement, d’innovation, d’incertitude. J’ai été touché par l’ouverture et la chaleur des Ukrainiens que j’ai rencontrés ; l’authenticité de leurs revendications et la fermeté de leurs intentions m’ont inspiré.

 

Ci-dessous, vous trouverez une série de photos, prises sur place par l’auteur et Gregor Bauer, qui donnent un aperçu des manifestations à Kiev, vues de « l’intérieur ».

 

Attroupement sur l’allée Krechtchatyk © Matthieu Vétois

Barricade bloquant l’accès au square de l’indépendance aux les véhicules © Matthieu Vétois

Barricades érigées par les manifestants. Des Unités anti-émeutes du gouvernement montent la garde derrière © Matthieu Vétois

Campements sur la place de l’indépendance (Maidan) © Matthieu Vétois

Cuisine en plein air sur la place de l’indépendance (Maidan) © Matthieu Vétois

Des Berkut montent la garde sur des camions peints par des manifestants © G. Bauer

Des miliciens montent la garde. © G. Bauer

Des miliciens s’entrainent au combat. © G. Bauer

Des unités anti-émeutes du gouvernement montent la garde devant les quartiers présidentiels. © G. Bauer

La foule écoute un discours sur la place de l’indépendance (Maidan) © M. Vétois

Le cosaque Mykhailo Gavrylyuk, héros local de la résistance. © G. Bauer

Tentes de manifestants sur l’allée Krechtchatyk © M. Vétois

Un enfant sur le square de l’Indépendance. © G. Bauer

Un jeune milicien. © G. Bauer

Un milicien joue sur un piano installé en plein air. © G. Bauer

 

Commentaires

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Matthieu Vétois

Vos arguments sont mal formulés. En plus, vous faites des fautes de syntaxe et d'orthographe. Si je comprends toutefois correctement…

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chente fou

wow trés bon et étonnant article

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Lance

Merci Jet d'Encre de nous offrir une vision très différente de ce qu'on voit à la télé. Vous auriez…

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chente fou

wow trés bon et étonnant article

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Lance

Merci Jet d’Encre de nous offrir une vision très différente de ce qu’on voit à la télé.
Vous auriez pu éviter de vous fatiguer en reproduisant une tirade pro-manifestants
du Monde, vous auriez gagné du temps.
Ravi de savoir que tout était bon enfant sur la place Maïdan.
Et merci de ne pas mentionner que des membres de Svoboda (parti un peu antisémite
sur les bords, si je le jure) étaient dans la rue et sont maintenant
dans la coalition gouvernementale. (Je parle d’eux mais il y avait pire qu’eux, eh oui, c’est possible).
Alors à la conclusion de ma lecture, réjouissons-nous de cette nouvelle Ukraine
où être néo-nazi c’est être du bon côté.
Je dirais à mon grand-père ancien partisan que son combat était erroné.
Il fallait être avec le 3ème Reich, ce sont les gentils en 2014.

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Matthieu Vétois

Vos arguments sont mal formulés. En plus, vous faites des fautes de syntaxe et d’orthographe. Si je comprends toutefois correctement votre critique -je soutiens implicitement l’agenda néonazi de Svoboda- je tiens à clarifier ma position: Il n’est dans mon texte nulle part mentionné que je cautionne les agissements d’une minorité extrémiste qui est parfois assimilée à Svoboda. Je condamne toute forme d’extrémisme et d’obscurantisme et c’est d’ailleurs une des raisons qui m’ont poussé à écrire cet article. J’ai en effet tenté de donner une autre image de la révolution ukrainienne que celle véhiculée par les médias, qui relatent trop souvent les informations qui font vendre, à savoir ce qui tend à confirmer les craintes et les stéréotypes du citoyen moyen. Je me suis dans mon article focalisé sur l’aspect « vécu », « phénoménologique » de ce qui se passait sur Maïdan en tentant de relater ce que les gens vivaient sur place. J’ai là-bas non pas constaté et déploré l’agissement d’extrémistes antisémites mais au contraire observé qu’une multitude de partis politiques et de couches sociales se retrouvaient, unies derrière la volonté de mettre fin au régime de Ianoukovytch.
Svoboda a 6 députés (sur 450!) au parlement ukrainien… ce parti ne représente pas une force politique majeure, dans tous les cas beaucoup moins importante que l’UDC en Suisse ou que le FN en France.

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