Culture Le 18 octobre 2017

« Casse-croûte » d’Alain Dizerens, ou la quête de vie

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« Casse-croûte » d’Alain Dizerens, ou la quête de vie

Gaza, Palestine, années 1970. © Alain Dizerens


Du Vietnam à Gaza, de la chasse aux crocodiles au dur labeur d’usine, le roman « Casse-Croûte » du Genevois Alain Dizerens est un témoignage universel de notre pulsion à s’extraire du quotidien et à voyager de par le monde dans un seul but : s’y éprouver pleinement vivant. Découvrez la lecture qu’en a fait Charlotte Frossard.


 

Oh ! Fuir, fuir. 

Echapper à l’ennui avant que je m’habitue au malheur dans cette fabrique qui me lamine la vie. […]

Je rêve à un ailleurs qui me tient comme une respiration et cherche n’importe quel prétexte pour déserter cette vieille Europe pétrifiée d’ennui dans son carcan d’hiver.1

 

Ce sont les pérégrinations d’un homme et son désir de s’extraire du quotidien qui sont racontés par le Genevois Alain Dizerens dans son roman Casse-croûte. De ce personnage, nous ne connaîtrons ni l’identité ni la part projetée de l’auteur avec certitude : ce que l’on sait de lui, et ce qui compte, ce sont ses questionnements qui le mènent de départs en aventures.

Dans un roman qui se décline en huit tableaux et autant de déplacements – intérieurs comme extérieurs – l’on suit le bourlingueur dans un dispensaire médical au Vietnam durant l’occupation américaine dans les années 1970, dans la cambrousse camerounaise à la chasse aux crocodiles, dans un kibboutz israélien et dans toutes sortes de petits boulots alimentaires lors de son retour au bercail : gardien de musée, enseignant de culture générale, agent de sécurité nocturne. Avec, en filigrane de chacun de ces instants, les mêmes interrogations lancinantes touchant à l’essence même de la vie.

 

Un « trou d’être à combler »

Car à l’origine de ce besoin de départs, c’est bien d’une angoisse de vie qu’il s’agit : d’un « trou d’être à combler », selon ses mots. Un besoin de se défaire de la routine pour embrasser toutes les possibilités – et ce, peu importe où et comment – dût-il devenir guide de chasse sans savoir manier un fusil, glisser entre les gouttes des conflits de l’époque et s’essayer à tout ce qui le dépayse, le surprend puis l’ennuie.

Si c’est ce besoin d’une vie en mouvement qui prime sur tout, c’est aussi un besoin de s’éprouver soi-même dans toute la fugacité de l’existence. Ainsi au Vietnam, alors qu’autour de lui fusent les bombes et que la « terreur glacée, comme si la peur, liquide, se fondait dans l’air ambiant », il constate ne s’être jamais « senti aussi vivant, comme si la vie, menacée, prenait d’autant plus de poids que le danger était proche ».

 

Saigon, 1970. © Alain Dizerens

Saigon, 1970. © Alain Dizerens

 

Paradoxalement, la menace permanente lui est insoutenable : à la première occasion, il fuit au plus vite, bien loin de cette guerre vietnamienne et de ses enjeux dont il ne se soucie que peu en vérité, et dont il ne se préoccupera plus par la suite : « Mon abcès aura été un bon prétexte pour fausser compagnie à toute l’équipe », reconnaît-il.
L’on se rend compte alors que c’est toujours un élément trivial et bien opportun qui permet au protagoniste de passer d’un lieu au suivant. Désireux de goûter à tous les exotismes, ce dernier se révèle incapable soit de les approfondir, soit de les mettre à l’épreuve dans la durée. L’envie –  foncièrement égoïste –  de se ressentir soi-même dans la vie prévaut sur tout ce qui est extérieur à soi.

Ainsi, alors que d’aucuns risquent leur vie dans le dispensaire vietnamien, triment avec acharnement dans l’usine ou souffrent d’irréconciliables cassures en terre palestinienne, le héros s’échappe, par lassitude ou une fois qu’il a gagné assez d’argent, mû par une frivolité à la fois compréhensible et dérangeante.

 

De la durée du temps

Dans cette expérimentation primaire et sensorielle de l’existence, ou plutôt de la durée escomptée de la vie, c’est avant tout de la temporalité qu’il s’agit. C’est précisément sa perception qui occupe en permanence l’intériorité du personnage. Combien de temps nous reste-t-il ? Comment percevons-nous à chaque seconde le temps qu’il nous reste probablement, au vu des éléments environnants ? Comment faisons-nous sens des jours à notre disposition et des moments où l’on n’est pas contraint de travailler pour gagner sa vie ?

Au Vietnam, le temps est trop compté. De retour à l’usine, dans un cadre de travail rigide et contrôlant, il l’est aussi, mais sans objectif : les deux extrêmes sont insupportables. Même la pause cigarette, « jouissance suprême [où] chaque seconde est dégustée à sa plus juste valeur, comme une libération » ne saurait suffire : quand la seule préoccupation est le déroulé du temps et que celui-ci n’a pas de sens, toute excuse, à nouveau, est bonne pour déguerpir et taire l’anxiété grandissante.

 

Tout est tellement instinctif qu’il n’est plus besoin de réfléchir.

J’usine, point à la ligne.

Unique obsession : encore combien de minutes à tirer avant la pause ? Avant midi ? Avant la sortie ?

Je bouffe l’horloge des yeux en ne lui demandant qu’une chose : aller plus vite. Mais cette toquante est toujours infernalement lente.

Ennui mortel à 6,30 francs de l’heure.

A quoi bon vivre s’il est impossible d’oublier le temps ? […]

Tuer le temps pour rien : quel vide ! 

 

Le rapport à l’autre

Chronique de notre société contemporaine, critique de notre besoin matérialiste de décompter les heures et les secondes, de quantifier nos actes et notre rapport au travail, Casse-croûte met aussi en mots un individu en recherche de sens. Incapable d’en trouver dans les différents milieux qu’il découvre, aussi hétéroclites soient-ils, le protagoniste l’évalue dans la présence et l’absence des collectivités humaines.

Gardien dans un musée, il fait l’expérience du rapport de l’homme à l’image – à la sienne autant qu’à celle de l’art. Atterré, il vilipende les visiteurs qui courent devant les tableaux sans prendre le temps de les regarder ; qui se fendent de commentaires élevés et distingués qui ne sont en vérité que mise en scène d’une culture qu’ils ne détiennent pas :

 Il y a des jours où critiques d’art, galeristes, chroniqueurs mondains et amateurs éclairés semblent s’être donné rendez-vous pour se jouer le grand jeu des visionnaires qui ont une génération d’avance et se gargarisent d’un vocabulaire très branché : minimalisme, land art, ready-made, body art, bad painting. Tout y passe… avec des poses exténuées de pédants qui promènent leur sourire plein d’indulgence face à des peintures ennuyeuses à périr.

Notre protagoniste déserte alors son siège au musée (souvent pris d’assaut par ces mêmes visiteurs grossiers, d’ailleurs). Pourtant, ce qu’il critique chez ces derniers – la superficialité, l’incapacité de la contemplation – n’est pas si éloigné de ses propres actes. Survoler les pays et les zones de conflit à la recherche de sensations fortes, s’immerger dans des mondes étrangers pour en décamper une fois l’ennui venu, n’est-ce pas aussi une appropriation opportuniste et superficielle ?

Ces aspirations paradoxales taraudent notre protagoniste. Etouffé de trop de proximité humaine au musée, il se dégote un labeur solitaire. Dans son travail nocturne chez Sécuritas, il effectue des tournées dans l’obscurité des bâtiments désertés. Or il s’y découvre très vite en proie à « une solitude noire qui use et finit par [le] rendre suspicieux » :

Le jour, la nuit : je mélange tout.

Impossible de m’habituer à ce rythme.

Etranger à tout, je me sens déconnecté des vivants et contraint, chaque soir, à porter le temps en bandoulière.

Personne à qui parler. 

L’insatisfaction d’exister en marge des vivants le propulse alors au sein d’une communauté unie et soudée autour d’un bien commun. Arrivé dans un kibboutz israélien, il découvre un système où chacun travaille à son rythme, loin de la dictature de l’urgence et des horaires imposés.

Néanmoins, comme dans chacune de ses expériences, ce qui semblait idéal se révèle un leurre : la solidarité qui prévaut dans le kibboutz ne s’applique pas à ceux qui y sont étrangers. Elle s’arrête aussi aux frontières de la Palestine et ne supporte pas de remise en question : « il y a des blessures entre Juifs et Palestiniens qui ne guérissent pas », constate avec désappointement le protagoniste. Se sentant écarté de ce qu’il estime être un « vase clos », il plie bagage à nouveau sans se retourner.

 

Contre-offensive israélienne sur le Golan, près de Kuneitra entièrement détruite en 1974. © Alain Dizerens

Contre-offensive israélienne sur le Golan, près de Kuneitra entièrement détruite en 1974. © Alain Dizerens

Casser sa croûte

Chacun des instantanés du roman est marqué par un idéal qui ne survit pas à sa défaite. Arrivé dans chacun des lieux, le protagoniste note leur dysfonctionnement et ressent sa propre désillusion. Or il ne tente pas de changer quoi que ce soit, que ce soit lui-même ou les situations rencontrées : il se résigne, et fuit.

Le dernier lieu fréquenté, une salle de classe, est sans doute le plus important car c’est le premier espace dans lequel il change de posture. Là, il remet en question son autorité, les limites de sa position de maître et de sa relation amicale avec les apprentis. S’adaptant à leurs intérêts et à leur âge, il bricole des cours, panache les sujets les plus divers, retient leur attention dans des « contorsions d’équilibriste » pleines de tendresse. Plutôt que de subir l’environnement dans lequel il se trouve, il l’apprivoise par la créativité et en produit une force dont l’effet est concret sur les jeunes apprentis. C’est l’unique espace qu’il quittera à regret, éconduit par une armée de professeurs bienpensants sapant sa liberté d’enseignement :

Le maître n’a pas le droit de se laisser aller au gré de sa fantaisie ou de son imagination, mais doit suivre inconditionnellement de fumeux protocoles pédagogiques concoctés par des babioleurs de fortune.

Pas d’écart, pas de déviance, pas d’imprévu !

Reste donc une ultime façon de ne pas devenir « une mécanique plaquée sur du vivant », de remplir l’espace entre deux mouvements, de casser sa croûte entre deux tranches de travail et d’être pleinement en toute simplicité : écrire sur ses aventures. C’est sans doute cette mise en abyme finale qui permet au lecteur de tolérer l’immaturité latente du personnage ; dans l’écriture il n’y a pas de fuite possible et d’elle est venu, enfin, un acte accompli et finalisé : un roman, entre nos mains.

 

 


1. Toutes les citations sont issues du livre en question, « Casse-croûte » d’Alain Dizerens, Editions Aysselle, France, 2007.

Acquérir le livre sur ce lien : https://itunes.apple.com/fr/author/alain-dizerens/id736455986?mt=11

Plus d’informations sur l’auteur : www.alaindizerens.com

 

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