Culture Le 6 avril 2020

Éloge de la ringardise

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Éloge de la ringardise

Dans L’Esthétique contre-cool, un guide atemporel à vocation populiste, Pierre Robin prodigue des conseils de raffinement dandyesque pour « ceux qui veulent échapper à leur époque ». Il prône une vision racée de l’architecture et du mode de vie, le renouement avec l’élégance et un exotisme à contre-courant, écrit Youri Hanne.


 

« Don’t play what’s there, play what’s not there », Miles Davis

 

C’est quoi le cool ? Les pulsations cardiaques de Miles Davis sont-elles le tempo mystique à suivre pour mener une vie cool ? À peine soufflait-il dans sa trompette messianique que le plus génial des musiciens du XXe siècle parvenait à réenchanter le monde en jouant des notes cosmiques, atemporelles, réinventant le jazz chaque matin, tel un dieu insatisfait de la marche du monde. Nul ne sait vraiment, aujourd’hui, si l’on doit l’emploi du mot cool à Shakespeare. Ni vraiment si le concept date d’il y a quelques siècles ou de la démocratisation pas si ancienne des loisirs et des produits culturels, d’Hollywood et des chaussures de sport. À la lecture de L’Esthétique contre-cool, on retiendra l’acception selon laquelle l’attitude cool est forcément consensuelle voire conformiste, faussement légère et rarement subtile, et même carrément péremptoire. Pour Pierre Robin, la coolitude tolérante officielle existe bien peu, en réalité. Crispée et arrogante, la feinte décontraction de l’époque serait, pour paraphraser le si peu cool général De Gaulle, une culture d’élite, sûre d’elle-même et dominatrice.

Ce n’est pas un hasard si Pierre Robin publia dans l’audacieuse revue Adieu, un brûlot littéraire lancé en 2016 par les frères Vesper – artistes aussi dandys que l’auteur de l’Esthétique contre-cool, et dont la musique, le verbe et le style auraient toute leur place dans la liste un brin narquoise des références robiniennes. Dans le numéro 2 de la revue, entre un inédit d’Apollinaire et une interview de Jawad Bendaoud, le plumiste parisien signait un grinçant éloge de l’élégance vestimentaire nazie et du très chic Helmut Berger en officier allemand, dans les Damnés de Luchino Visconti (1969).

Helmut Berger dans les Damnés de Luchino Visconti (1969)

 

Mödern, à la Kraftwerk

Pourtant, même s’il admet un parisianisme chevillé au corps, Pierre Robin n’a pas la prétention de constituer ni de représenter une élite, ni même le sentiment de répandre une vision snob de la culture européenne. Ses références (Abba, Lova Moor, Joy Division, Salvador Dalí…) sont d’ailleurs moins françaises qu’occidentales et résolument pop, à l’image du groupe rétro-futuriste Kraftwerk, ovni mödern autoproclamé, aux exergues fantasmatiques : « Rendez-vous on Champs-Élysées / Leave Paris in the morning with TEE… » (Trans-Europe Express, 1977). Au fil des pages, Pierre Robin emmène le lecteur sur les avenues désertes, racées et altières des quartiers contre-cool parisiens : la Défense, l’avenue Foch ou le VIIIe arrondissement, et surtout pas Montmartre, le Marais ou le XIe, hauts lieux de branchitude, du bobo Canal+ et de Virginie Despentes… Voguer fièrement, contre la vogue, n’est-ce pas le b.a.-ba d’une vie authentique ? Une existence sincère et véritablement moderne, au sens rimbaldien du terme, au sens de tempête métaphysique du « progrès », comme l’entendait Walter Benjamin. Cool ou authentique, il faut choisir. Être soi-même, radicalement, c’est renoncer à paraître cool aux yeux de ses congénères, à ceux de la société obsédée par les bons sentiments et le militantisme narcissique.

 

 

L’éclipse de l’astre Delon par le pâle Omar Sy

Pour respirer l’air contre-cool, l’auteur promène son trench, ses gants de cuir et ses mocassins dans des quartiers trop chers pour lui, ce qu’il admet sans ambages. Vivre ou pénétrer quelques instants une adresse de son panthéon personnel n’est que rarement à la portée du dandy. Il s’en amuse, d’ailleurs, confiant qu’il se serait bien vu en être, c’est-à-dire du voisinage de Louis de Funès, rue Monceau dans le VIIIe, au milieu des années 50. Et l’auteur pop-décliniste d’ironiser : « aurais-je raté ma vie ? ». Ce Paris froid, chic et irréel, Pierre Robin le tient surtout du cinéma des années 60 et 70. Notamment des films de Jean-Pierre Melville. C’est au Santi’s, bar à girls (comme on disait) et à thugs (comme on ne disait pas encore) imaginé par Melville pour Le Cercle Rouge (1970), qu’Yves Montand, Alain Delon et Bourvil se côtoyaient. Où ça ? Sur les Champs-Élysées, affirme Pierre Robin : « quartier que Melville appréciait, car un des plus américanisés de Paris, au moins la nuit ». Une époque épurée, idéalisée et un mythe de l’Amérique d’Elvis, probablement consumé depuis belle lurette au moment du tournage du film. Qu’importe ! Ce qu’on peut lire entre les lignes teintées de nostalgie : si la France adule Omar Sy et son cinéma hyper convenu, ce n’est ni par humanisme débordant ni par éloge de la solidarité, mais pour mieux cracher sur Delon et ce qu’il représente : l’insupportable élégance et l’immodestie virile anticool.

 

« Le vrai modernisme est ancré dans la tradition »

 

Passéiste ? Affirmatif, Mesdames et Messieurs ! Le présent est tellement mort. Et c’est d’autant plus criant depuis que son idole David Bowie, icône pop par excellence, a suspendu son étoile noire au ciel… En se remémorant quelques soirées de sa jeunesse perdue, l’auteur de L’Esthétique contre-cool évoque un concert mythique du groupe Kraftwerk, « à un jet de champagne de la place de la Concorde », en 1981. En honorant les artistes allemands qui incarnent à ses yeux une élégante déshumanisation, Robin donne sa vision. On imagine assez bien qu’il aurait pu la partager avec un Gérald de Villiers, l’auteur de la série d’espionnage SAS : « ces artistes […] nous rappelaient que la vraie dissidence est réactionnaire, en art comme en politique, et que le vrai modernisme est ancré dans la tradition. »

 

I listen, color me doubtful
In this Real Cool World
Now there is you
In my Real Cool World

David Bowie, Real Cool World (1992)

 

Le Paris mort et l’exotisme local du VIIIe au crépuscule

Outre un panégyrique du quartier financiaro-bétonné de la Défense, Pierre Robin se livre à une apologie de la très majestueuse et impopulaire avenue Foch, mi art-déco mi Second Empire, sorte de continuité du Pigalle magnifié par Jean Gabin et Lino Ventura dans les années 50 et où le tapin fleurit jusqu’au début des années 2000. Chaillot, aussi ! Glacial et hiératique, le quartier très rive-droitier du Trocadéro et de son palais rebaptisé Chaillot à l’occasion de l’Exposition universelle de 1937. C’est encore un vestige du prométhéisme archétypal du XXe siècle, avec sa folie des grandeurs de béton, d’acier et d’électricité. Chacun sa folie, remarque Pierre Robin. Qui admet siroter du coca hors de prix, tel Boris Vian dans J’suis snob.

La Défense, Hauts-de-Seine

 

À la recherche du silence perdu, le dandy nous emmène dans le mystérieux VIIIe arrondissement de la Ville Lumière, « bien plus exotique […] que tous les pays et parfums d’Arabie et d’Orient extrême  […] il y a dans ce secteur de Paris comme une majesté architecturale, rendue plus majestueuse encore par une certaine discrétion grand-bourgeoise ». Sur l’avenue Messine, à la nuit tombée, l’esthète ne se lasse pas d’admirer l’immeuble Art nouveau où vit Catherine Deneuve dans Belle de jour (encore un film sublime pas cool du tout). Au gré de ses rêveries, le promeneur solitaire nous apprend que c’est d’ailleurs l’avenue où passèrent et vécurent Romy Schneider, Alain puis Nathalie Delon avant le tournage du Samouraï par Jean-Pierre Melville (1967).

 

« Faites quand même en sorte d’être correctement habillés si vous croisez leurs fantômes dans le coin passé minuit… »

 

Contre-cool attitude

Bon, désolé Johnny. Même s’il recommande l’écoute d’Hamlet, l’album le moins tendance de Johnny Hallyday – homme et artiste délicieusement ringard –, Pierre Robin n’est pas non plus représentant de la rock’n’roll attitude. Snob et pop à la fois, résolument -modé, nostalgique, l’auteur revendique une esthétique singulière : élégance vestimentaire, apologie du silence urbain et admiration sans bornes pour les hommes et les femmes au charisme brut et aux manières anticool. Grosso modo, Robin porte au pinacle celles et ceux qui n’ont ni vécu ni œuvré pour « la gauche politico-médiatique morale, moralisatrice et inquisitrice » que l’auteur abhorre. Pourtant, le dilettante se garde de toute aspiration aristocratique, celle d’un monde où l’on deviendrait esthète et contre-cool par cooptation.

 

Miles Davis, Birth of the Cool, 1957

C’est tout au plus une initiation qu’il propose, une invitation à célébrer le beau intemporel. En ce sens, Robin se rapproche de la vision d’un Marc-Édouard Nabe. Pour l’auteur de L’âme de Billie Holiday, les « contemporains » sont celles et ceux qui vivent, veillent et vibrent en lui, fussent-ils cliniquement morts depuis des siècles. La vitalité posthume d’un Miles Davis par rapport à celle d’un David Guetta, c’est peut-être cela le parangon de la contre-coolitude. Même quand on a enregistré Birth of The Cool

Entre autres recommandations culturelles dont le guide de Pierre Robin est truffé, on retiendra le somnambulesque L’année dernière à Marienbad, film d’Alain Resnais (1961) à l’esthétique baroque époustouflante et récemment restauré, pour le plus grand plaisir des apprentis-dandys. Tout y est matière à inspiration : la grâce picturale et presque robotique de Delphine Seyrig, l’élégance nosfératique de Sacha Pitoëff, l’atmosphère feutrée et la déco Renaissance de l’Antiquarium bavarois, les costumes Coco Chanel, la sensualité envoûtante de chaque plan et le rythme désinvolte de la trame…

 

Delphine Seyrig dans L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais (1961)

Vous l’aurez compris, le contre-cool est davantage qu’une bravade passagère. Le vrai dandy n’a que faire des coquetteries ; son goût est son seul maître, son orfèvrerie quotidienne, sa véritable Weltanschauung. En s’allumant une sèche en plein soleil, l’esthète se dit que son émerveillement est le seul antidote à la morbidité du monde.

 


Notes

Pierre Robin, L’Esthétique contre-cool. Guide à l’usage de ceux qui veulent échapper à leur époque. Éditions rue fromentin, 2019

À la sortie de L’Homme qui arrêta d’écrire (2010), Marc-Édouard Nabe était l’invité de Judith Bernard, pour une longue émission d’Arrêt sur images. L’occasion pour l’écrivain – éminemment anticool – d’analyser la culture rock et sa « prépondérance horrible sur la vitalité du jazz ». Être rock’n’roll, disait-il, c’est être « un peu rebelle, un peu trash, un peu cool ». Un peu mort, en somme. (56:12 dans la vidéo)

Weltanschauung : conception du monde

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