Culture Le 28 janvier 2016

A la recherche d’Antigone: réécrire la tragédie antique à travers l’Europe

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A la recherche d’Antigone: réécrire la tragédie antique à travers l’Europe

Antigone donnant la sépulture à Polynice (1825), Sébastien Norblin ©VladoubidoOo

Antigone, nous la connaissons tous. De nom en tout cas. Il s’agit de l’héroïne tragique et intraitable de Sophocle qui défend la morale et la piété face à un tyran ne respectant pas les décrets divins. La « petite maigre »1 d’Anouilh qui « aurait bien voulu ne pas mourir »2 mais qui suit le mécanisme bien huilé de la tragédie. Il y aussi l’Antigone de Brecht qui devient une figure sociale de résistance face  à « l’homme assoiffé de pouvoir (qui) boit de l’eau salée (et) ne peut s’arrêter. »3

La pièce éponyme raconte comment Antigone, sœur de Polynice, d’Etéocle et d’Ismène (qui constituent la lignée maudite née de l’union incestueuse d’Œdipe et Jocaste), recouvre le corps de son frère Polynice malgré l’interdiction de son oncle Créon, le nouveau roi. Celui-ci refuse en effet de rendre  les hommages funèbres à Polynice et de lui donner une sépulture, le considérant comme traître à la patrie  qui « ravageait sa terre »4 tandis que l’autre frère (Etéocle) « se battait pour elle »5 et mérite donc d’être enterré avec tous les honneurs. Ismène refusant d’épauler sa sœur dans sa mission, Antigone recouvre seule le corps, se fait attraper et condamner à mort par son oncle. S’ensuivra le double suicide d’Hémon, le fiancé d’Antigone, et de la mère de celui-ci, Eurydice.

Que représente le personnage d’Antigone pour les jeunes d’aujourd’hui ? Quels sont les points d’attache des jeunes de différents pays européens à cette tragédie antique ? Quelles réponses donnent-ils aux questionnements d’Antigone dans le contexte historique actuel?

Ce sont les questions auxquelles je m’efforcerai de trouver des bouts de réponse grâce à un projet de création itinérant à travers l’Europe de 2016.

 

« Chaque époque produit son Antigone »6

Sophocle a écrit son histoire en 441 avant notre ère. Cela fait maintenant presque 2500 ans qu’Antigone est avec nous et bientôt 25 siècles qu’elle demande à sa sœur : « Aideras-tu mes bras à relever le mort? »7. Ce n’est pas juste à Ismène qu’elle pose la question, c’est à nous tous. À nous humains, qui sommes à la base de tout acte théâtral.

« L’Antigone de Sophocle, lue et relue, et que je connaissais par cœur depuis toujours, a été un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges. Je l’ai réécrite à ma façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre » écrit Jean Anouilh qui monte la pièce en 1944 dans une France partiellement occupée. Berthold Brecht, lui, retravaille la pièce en 1948 en créant une analogie entre l’histoire d’Antigone et le IIIe Reich : dans un prologue qu’il situe en Allemagne entre 1939 et 1945, c’est en opposition avec deux SS que les sœurs doivent prendre leur décision. Ce motif de la désobéissance d’Antigone subsiste encore aujourd’hui, comme en témoigne par exemple Le quatrième mur de Sorj Chalandon, qui raconte l’histoire fictive d’un homme rêvant de mettre en scène  l’Antigone d’Anouilh pendant la guerre du Liban, avec un acteur de chaque camp ennemi. Dans ce récit, Antigone devait être palestinienne et s’appeler Imane.

La tragédie semble donc infatigablement nous questionner à travers toutes les époques qu’elle a traversées, s’adapter aux contextes dans lesquels elle est montée et aux questionnements des siècles qui s’enchaînent. Elle est sans cesse reprise, retravaillée, repensée. A l’instar des grands chefs-d’œuvre, c’est une pièce à portée universelle qui n’a rien perdu de son actualité. C’est à nous qu’il incombe de savoir l’interroger.

 

De quoi parle Antigone?

Par son fil narratif, la pièce aborde, sur fond de guerre civile, la question de la liberté d’un individu face à un pouvoir totalitaire.

Mais outre la question de la liberté et de la tyrannie, la tragédie aborde une multiplicité de thèmes : l’héroïsme, les liens familiaux et le deuil, la notion du sacré, la religion et les lois, la patrie, le patriotisme, l’appartenance à un endroit, l’identité dans la sphère privée et publique, le destin, la mort et le sacrifice, ou encore la position de la femme dans une société dirigée par les hommes. Si Antigone, la jeune femme « saintement criminelle »8, incarne à elle seule l’individu qui résiste, le génie de la pièce réside également dans le fait que chaque autre personnage est aussi une histoire à lui seul. Car Antigone est aussi l’histoire d’un tyran qui n’aurait jamais dû être roi et qui  condamne à mort sa nièce –par peur ou goût du pouvoir– perdant toute sa famille comme conséquence de son aveuglement ; l’histoire d’un homme qui va vieillir seul dans son palais entouré d’un peuple qui le hait. C’est aussi l’histoire de deux frères qui se sont entre-tués pour un trône. C’est encore l’histoire d’Ismène qui aimerait vivre, qui ne veut pas mourir pour un cadavre. Ou celle de l’amour entre Hémon et Antigone, d’un fils qui défie son père, l’histoire d’une mère qui perd son fils sans un mot et du garde qui veut sauver sa peau. Ce sont enfin les paroles d’un chœur qui raconte l’humain, ses conflits, ses erreurs : « il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme.(…) il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toute, la Terre.(…) il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien. ».9

 

Qui est Antigone ?

Je l’ignore. Je n’ai pour elle trouvé  encore ni visage ni corps. Je suis interpellée par son choix de mourir si jeune pour un principe, elle qui affirme être « de ceux qui aiment non de ceux qui haïssent »10. Elle m’intrigue. Est-elle une sainte ? Une héroïne ? Une réactionnaire ? Une jeune femme hantée par la mort ? Une idéaliste en proie à un mal de vivre insoutenable ? Sans doute un peu de tout cela. Sans doute n’a-t-elle pas un seul visage mais plusieurs. Sans doute contient-elle un peu de chacun d’entre nous.

Je ne sais pas qui elle est. Je ne sais pas pour quelle cause ma génération est prête à se sacrifier. Je ne sais pas si on construit son identité en marquant son appartenance à une cité, si on a le choix ou si nos destins sont déjà écrits. Ou s’il faut arrêter de résister au pouvoir une fois que la mort approche.

Le personnage d’Antigone, c’est l’histoire du choix et de la révolte, et elle semble avant tout porteuse d’un message de résistance.

Mais quand je pense à Antigone, je pense aussi qu’elle doit avoir autour de 20 ans et j’aimerais savoir ce qu’il y a derrière le symbole qu’elle incarne, derrière ce personnage de papier et de tirades, ce qu’il peut y avoir, ce qu’on peut y voir. Qui pourrait être une Antigone de chair et de sang aujourd’hui ? Qu’a-t-elle à nous dire ?

 

 Le projet

Grâce au Prix des voyages extraordinaires de la Fondation Lombard Odier, je me rendrai pendant environ 6 mois dans des pays en Europe ayant un lien avec la tragédie d’Antigone et ses deux versions modernes les plus connues. J’irai en Grèce, en France, en Allemagne – les pays d’origine des trois auteurs (Sophocle, Anouilh, Brecht) – et dans quatre pays dont l’histoire récente de guerres civiles évoque fortement certains éléments de la tragédie d’Antigone: deux pays de l’ex-Yougoslavie, la Bosnie et la Serbie, ainsi que l’Irlande du Nord et Chypre. Sept pays européens, comme les sept portes de Thèbes, comme points de départ pour la recréation de l’histoire d’Antigone. Et à travers la sienne, de la nôtre aussi.

Dans chacun des pays, en passant par deux villes, je prévois d’aller à la rencontre de jeunes, les contemporains d’Antigone, dans des écoles, des centres culturels, des troupes de théâtre, et d’entamer avec eux à travers des ateliers un travail de réflexion, de recherche, d’écriture et de création. Nous explorerons les thèmes-clés de la tragédie : la liberté, la patrie, l’identité, la perte des êtres chers, la révolte… Il s’agit d’un projet de création artistique itinérant, un projet d’écriture et de recherche. Le but est de rassembler le plus de matière possible concernant Antigone : textes, vidéos, interviews, saynètes, témoignages, afin qu’une fois de retour à Genève je puisse entamer une réécriture et une création théâtrale qui prendra la forme d’un spectacle d’après ou autour d’Antigone.

 

Théâtre social et pédagogique, une démarche participative

Ce projet s’inscrit dans une démarche de recherche et d’exploration des concepts et méthodes de théâtre social et pédagogique que j’ai entamée lors de séjours et collaborations avec différentes troupes et théâtres comme le célèbre Katona Jozsef Szinhàz de Budapest, le Grips Theater à Berlin ou encore Krétakör, la troupe du metteur en scène hongrois Arpad Schilling. Dans ces villes, chaque grand théâtre possède un programme pour la jeunesse qui va d’ateliers interactifs de discussion, de jeu, d’analyse autour des pièces présentées par le théâtre à la création de spectacles et de projets d’écriture participatifs. Les formes varient, notamment parce que les jeunes peuvent apporter leur apport à tous les niveaux de la création théâtrale selon le format proposé : choix des thèmes, idées, écriture, mise en scène ou jeu.

Le théâtre social et pédagogique utilise le théâtre comme outil et processus. Car si le théâtre peut faire office de « miroir » de nous-mêmes, de notre propre vie transposée sur une scène, il est pour moi plutôt « l’échange d’un regard, l’espace étroit (…) entre deux  »fenêtres de l’âme » » (Jacques Weber).

La condition indispensable à tout acte théâtral est ce consensus incontournable entre public et comédiens. Le théâtre n’est pas juste un lieu de divertissement ou un art de la scène: c’est un lieu qui est par essence partagé, un lieu de réflexion, un acte engagé qui peut posséder une forte dimension sociale et politique. C’est un art vivant qui ne peut être ni figé ni unilatéral.

Le théâtre est un processus démocratique et participatif qui peut s’étendre à de nombreux domaines et dimensions de nos vies.  Il est donc nécessaire et indispensable que le théâtre se re-démocratise et ouvre ses portes. Il suffit en effet de regarder le prix des billets, la classe sociale qui fréquente les théâtres, le manque d’interaction entre public et spectateur ou encore l’élitisme du théâtre professionnel pour constater que celui-ci a perdu de son aspect démocratique initial. Pour remédier à cela, il faut notamment que le théâtre sorte de ses quatre murs et repense son public-cible. Il est temps de prendre conscience pleinement des possibilités qu’offre cet art et de réaliser ce potentiel. C’est ce que ces outils permettent de faire. Il est nécessaire de repenser les frontières –entre public et spectateurs, civils et comédiens, théâtre et extérieur– et trouver des points de convergence, car ces frontières sont modulables. C’est peut-être là une des clés essentielles à un théâtre pertinent pour notre époque, un théâtre contemporain qui parle aux gens.

 

Pourquoi faire du théâtre aujourd’hui ?

Un spectacle ne changera pas le monde en un soir mais il peut peut-être y contribuer. Sans doute le monde  façonne et influence fortement le théâtre, mais le théâtre peut être porteur de changement; c’est pour donner une chance à ce potentiel de se réaliser que nous pouvons et devons l’utiliser pour réagir au monde et l’interroger.

Pour moi, le théâtre est une nécessité. Faire du théâtre est urgent. C’est le lieu où l’on raconte des histoires et où l’on pose des questions, le lieu du réel et de la poésie qui répond à un besoin vital que nous avons de nous exprimer, d’être touchés, et questionner l’univers qui est le nôtre. Le théâtre ne peut et ne doit jamais être le lieu des réponses toutes faites, mais il peut être lieu de réflexion et recherche de solutions dans un processus créateur. Le théâtre est avant tout communication et par cela même un acte de paix et un espace de liberté.  C’est pour cela qu’il faut inclure le plus de personnes possibles dans l’acte théâtral.

Depuis des siècles, Antigone continue de résister en disant « non » à Créon. Dans le monde actuel, poser  des questions est déjà  un acte de résistance. Fin janvier, je prendrai mes affaires et commencerai la recherche d’Antigone et de son histoire – nos histoires. Sans doute qu’à notre époque nous avons besoin de héros, mais nous avons avant tout besoin de trouver une humanité partagée et des moyens à l’exprimer. Je rêve de le faire avec des mots de différents pays, avec des jeunes issus de divers contextes et cultures. Se réunir autour d’un même texte, à la recherche de ce qui peut nous unir, avec la richesse de nos diversités.

 

 


1Antigone, de Jean Anouilh

2Antigone, de Jean Anouilh

3« L’homme assoiffé de pouvoir boit de l’eau salée: Il ne peut s’arrêter, il lui faut boire encore. » (Antigone, de Bertholt Brecht)

4Antigone, de Sophocle

5Antigone, de Sophocle

6George Steiner,  Les Antigones , 1986

7Antigone, de Sophocle

8Antigone , de Sophocle

9Antigone , de Sophocle

10Antigone , de Sophocle

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