Politique Le 6 février 2021

Annie Dutoit, une première de cordée

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Annie Dutoit, une première de cordée

De l’ascension du Cervin à l’ascension politique, Annie Dutoit a marqué son temps en devenant « la première » dans plusieurs domaines.

En 1968, l’avocate Annie Dutoit devient la première femme à présider le Conseil communal de Lausanne. Son ascension politique nous est racontée par sa fille Arlette, sous la plume de Laurine Jobin, à l’occasion des cinquante ans du droit de vote des femmes en Suisse.


Le parcours d’Annie Dutoit a tout du récit palpitant d’une alpiniste qui se fixe comme objectif un sommet encore non gravi. Évoluant en extérieur, l’alpiniste ne se confronte guère au plafond de verre. En 1968, alors qu’un peu partout dans le monde le mois de mai faisait fleurir une révolte sociale, politique, économique et culturelle, Annie Dutoit devenait la première femme à présider le Conseil communal de Lausanne. Arlette Hesser Dutoit, sa fille, nous raconte cette femme « intelligente et brillante ».

 

La seconde avocate du canton de Vaud

« Quand ma mère m’a mise au monde, en 1940, à l’âge de trente et un ans, elle travaillait chez l’avocat de renom Georges Pellis, explique Arlette Hesser Dutoit, qui nous accueille chez elle dans le quartier de Vidy. Ce dernier craignait qu’après ma naissance ma mère ne cesse de travailler ou se disperse. Mais elle a continué son activité professionnelle, menant de front sa carrière professionnelle et sa vie familiale. Puis, quand Monsieur Pellis est décédé, elle s’est mise à son compte. » Un premier défi pour Annie. À l’époque, « on disait qu’aller vers le plus idiot des avocats valait toujours mieux que d’aller auprès d’une avocate », se remémore Arlette, elle aussi devenue avocate. Ceci explique sans doute pourquoi les premiers clients, en l’occurrence les premières clientes, de sa mère, furent des femmes. « Mais peu à peu des hommes l’ont mandatée. Elle en a tiré d’affaire plus d’un  ! Elle a alors commencé à avoir un réel succès », souligne sa fille. Alors que sur le plan professionnel, Annie avait su se faire un nom, elle va tenter une nouvelle aventure. Sur le terrain politique, cette fois.

À l’époque, on disait qu’aller vers le plus idiot des avocats valait toujours mieux que d’aller auprès d’une avocate.

 

Le goût de l’effort

« Ma mère ne voulait pas faire de politique, se souvient Arlette Hesser Dutoit. Elle était déjà très occupée, entre son métier d’avocate, sa famille et la maison. Nous passions aussi de nombreux week-ends à la montagne, pour répondre à la passion alpine de mon père, et de ma mère ! Depuis leur mariage, ils ont gravi ensemble presque tous les sommets de plus de 4’000 mètres d’altitude de Suisse. Ma mère n’était pas de celles qui voulaient rester à la maison ! Ces aventures étaient toutefois difficilement conciliables avec un engagement politique », conclut Arlette. C’est pourtant suite à un séjour dans les Grisons qu’elle changera d’avis, poussée par un ami du nom de Louis Guisan, alors conseiller d’État vaudois et parlementaire fédéral. « Nous séjournions à Sils-Maria avec ma mère et mon père quand nous avons rencontré, au détour d’une visite de Saint-Moritz, Louis Guisan et sa famille, qui passaient eux quelques jours du côté de Silvaplana, se souvient Arlette comme si c’était hier. Nous avons convenu de randonner ensemble le lendemain. Durant toute la marche, Louis et ma mère étaient en queue du peloton et discutaient, discutaient. Après plusieurs randonnées dans la même configuration, on a fini par demander à ma mère ce dont ils pouvaient bien parler ! En fait, Louis Guisan mettait autant d’énergie dans la randonnée que pour convaincre ma mère de s’engager en politique ! » Il avait fleuré la bonne candidate. Et l’aguerri politicien parvint, après maints efforts, à convaincre la femme de conviction.

 

Une femme qui ouvrit la voie

Après avoir été la deuxième avocate à exercer dans le canton de Vaud, Annie Dutoit sera parmi les premières femmes à être élue au Conseil communal de la ville de Lausanne, une fois le droit de vote et d’éligibilité octroyé à ces dernières le 1er février 1959 (au niveau suisse, il faudra attendre le 7 février 1971). Elle continuera son ascension pour prendre les rênes du Parlement lausannois, en 1968, à l’âge de 59 ans, devenant ainsi la première femme à présider l’organe législatif. Elle prendra ensuite la présidence du Parti libéral lausannois. Là aussi, elle fut la première femme à occuper ce type de poste. Puis, en 1972, elle fut appelée à siéger au Conseil d’administration des Grands Magasins Innovation, et à en prendre la présidence en 1979. « Là encore, elle fut parmi les premières femmes à siéger dans une société de cette importance », reportait un article du quotidien 24heures en 1999, qui faisait alors part de son décès, dans sa 90e année.

 

Arlette Hesser Dutoit est attachée à la tradition familiale (ici devant un tableau représentant la grand-mère de sa mère). C’est pourquoi elle souhaite continuer l’engagement politique de sa mère, Annie Dutoit.

 

Dans une Suisse qui apprenait alors à faire un peu de place au sexe féminin dans des arènes d’ordinaire réservées aux hommes, celle qui a escaladé le Cervin (!) aura su tracer une voie, celle qu’emprunteront bientôt de nombreuses femmes. À l’approche des élections communales lausannoises, nous verrons si celle-ci sera encore creusée et élargie par la participation d’un nombre toujours croissant de candidates.

 

« Je me disais que je ne serais jamais à la hauteur de ma mère »

Si Annie Dutoit avait tout pour être « un exemple » pour sa fille, elle ne l’aura jamais poussée à mener une carrière d’avocate ou à faire de la politique. Arlette a suivi des études de droit, parce que cette discipline l’intéressait et non pour « faire comme ma mère », précise-t-elle. C’était d’ailleurs un chemin exposé pour la jeune femme d’alors, qui devait porter le poids de l’héritage maternel. « Quand je croisais des gens, on me disait souvent Vous êtes la fille d’Annie ! J’avais une certaine pression. Je me disais que je ne serais jamais à la hauteur de ma mère. »

Désirant tracer son propre chemin, Arlette prend la décision de construire sa carrière en dehors du canton de Vaud où sa mère a son étude – elle n’y travaillera d’ailleurs jamais – et fait ses valises pour Genève, où elle réalisera un stage dans une étude d’avocat et s’installera pour plusieurs années. La chose publique ayant toujours intéressé Arlette, elle s’inscrit au Parti libéral à Genève.

En 2012, Daniel Bovet l’embrigade pour récolter des signatures pour le référendum visant à contrecarrer le projet de rénovation du Grand Conseil, qui avait alors brûlé. En 2014, Arlette revient sur Lausanne et s’inscrit sans tarder au Parti libéral-radical.

Elle se porte candidate aux élections communales deux ans après. Elle n’est pas élue, mais ceci n’entache pas sa motivation. Quand on a pour aïeul un révolutionnaire vaudois, qui a participé à l’organisation du Banquet des Jordils, on sait pourquoi on fait les choses. Arlette Hesser Dutoit aime aussi les défis et perpétuer la tradition. Elle a déjà escaladé le Rimpfischhorn, qui culmine à plus de 4’199 mètres d’altitude, dans le massif des Mischabels près de Zermatt. Les connaisseurs disent qu’une fois cette montagne gravie, la prochaine étape, c’est le Cervin.

Commentaires

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GRIN Nicole

Très bel hommage en effet. J'ai eu l'honneur de connaître Annie Dutoit, à la fin de sa vie, dans le…

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Françoise Guex-Salamé

Beau récit sur les pionnières en politique de notre canton. Les défis à relever sont encore là: la conciliation entre…

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Klunge Henri

Bel article, très beau témoignage. De ses précurseures à maintenant, quel chemin a été fait, et pourtant il reste tant…

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GRIN Nicole

Très bel hommage en effet. J’ai eu l’honneur de connaître Annie Dutoit, à la fin de sa vie, dans le cadre des activités de l’Association Vaudoise des Femmes Universitaires, que je présidais alors, et dans le cadre du Pati Libéral Lausannois. Son élégance, sa vivacité d’esprit, ses analyses toujours pertinentes, son humour aussi et sa très grande gentillesse ont alors suscité mon admiration. Elle fut un modèle pour de nombreuses jeunes femmes qui se lançaient alors en politique.

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Françoise Guex-Salamé

Beau récit sur les pionnières en politique de notre canton. Les défis à relever sont encore là: la conciliation entre vie de famille et vie de famille; le changement des mentalités, le fait d’être prise au sérieux etc. Nos politiciens/nnes et nous mêmes devons encore nous y atteler.

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Klunge Henri

Bel article, très beau témoignage.
De ses précurseures à maintenant, quel chemin a été fait, et pourtant il reste tant à faire.

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