Société Le 13 octobre 2012

Genève et l’esprit frondeur

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Genève et l’esprit frondeur

© Christoffer Ellegaard

« Il vaut mieux vivre libres et pauvres que riches et assujettis au joug de la servitude »1

Cette devise inscrite au registre de la ville de Genève en ce début de XVIe siècle (1512) laisse transparaître la haute estime que les Genevois se faisaient de leur souveraineté. Chevillé à son identité, cet esprit frondeur se manifestera à plusieurs reprises lors de l’histoire de la ville du bout du lac. Cet élément de l’identité genevoise se révèle en réalité très suisse.

En effet, il y a dans ce peuple genevois, une âme frondeuse que l’on retrouve chez les fiers combattants du Morgarten (1315) revendiquant leur autonomie vis-à-vis d’un pouvoir trop liberticide. Au delà des différents accords et traités qui ont fait la Suisse « sur le papier », cet esprit helvète hostile à un pouvoir supérieur venant s’immiscer dans ses affaires s’avère être un élément constitutif de l’identité suisse.

Bien que le jeu des comparaisons historiques soit toujours chaotique pour tout historien digne de ce nom (les époques ayant chacunes leurs caractéristiques propres et les mouvements de révoltes ayant tous leurs logiques propres), il est possible de déceler certains refrains qui composent le chant de notre histoire.

C’est le pari que je vais tenter de relever en m’appuyant sur deux figures historiques qui ont, chacune à des degrés divers, participé à forger cette composante de l’identité genevoise, et par le fait même, l’identité suisse.

 

Philibert Berthelier, martyr de l’indépendance

En ce début de XVIe siècle, Genève, isolée économiquement à cause de l’apparition des foires lyonnaises (création du roi Louis XI) qui attirent banquiers et marchands italiens, tente de se détourner de l’influente maison de Savoie qui la tient sous son joug2. L’autre puissance voisine est la ligue des cantons suisses. Auréolés de leur victoire contre Charles le Téméraire (Morat, 1476), les Suisses sont d’une part craints pour leur valeur militaire et représentent d’autre part des partenaires commerciaux intéressants pour la cité genevoise dont la population vit principalement de la vente des produits qu’elle fabrique.

La période 1503-1519 est très mouvementée pour les Genevois. Aidés par ses Mammelus3, le duc de Savoie Charles III multiplie les exactions, car il craint (à juste titre) que les bourgeois de la ville tentent à nouveau un rapprochement avec Fribourg (une première combourgeoisie avait été celée en 1477 mais n’engageait alors que son signataire, l’évêque de Genève Jean-Louis de Savoie. À sa mort l’accord avait échu).

C’est sous l’impulsion d’un de ces bourgeois que va naître ce qu’on pourrait qualifier de « premier sursaut patriotique genevois ».

Né en 1465 dans une famille bourgeoise, Philibert Berthelier est un membre respecté de la communauté et un proche du pouvoir de la ville. Berthelier s’est constitué une solide expérience militaire lors de l’expédition qui l’a conduit en Italie.

En 1502, il participe à la campagne de Calabre et des Pouilles dans le cadre des guerres d’Italie menées par Louis XII. Aux côtés de René de Savoie (bâtard du duc Philippe II) dont il fut l’écuyer dans sa jeunesse, il apprend à diriger des hommes et parfait son expérience du combat dans l’armée du Sire d’Aubigner. C’est à cette époque qu’il entre une première fois en contact avec les Suisses car l’armée du Sire est composée de 3000 de ces combattants helvètes4. Le Genevois gardera longtemps à l’esprit leur sens de la discipline et leur ardeur au combat.

De retour à l’intérieur des murs de Genève, il met ses connaissances au service de la communauté. En 1505, il est nommé chef de la garde et devient membre du Conseil des Cinquante. En tant qu’officier important et respecté, il introduit à Genève les techniques apprises en Italie auprès des Suisses. Il apprend la discipline et l’ordre au groupe de jeunes hommes chargé de la protection de la cité, il dirige la construction d’un stand dévolu au tir à l’arquebuse et apporte des conseils avisés lors de la fortification du bourg de St-Gervais.

Avec Philibert Berthelier, Genève possède désormais un chef militaire aguerri. Le duc, qui avait pour dessein de faire sienne cette ville, allait s’en rappeler…

En 1513, les choses se gâtent pour Berthelier.

Charles III obtient du pape Léon X la nomination de Jean de Savoie (prince bâtard de la maison de Savoie) au poste de prince-évêque de Genève. Le 4 juillet de la même année, Berthelier avec d’autres « patriotes » genevois, se font recevoir comme bourgeois de Fribourg pour marquer leur opposition à cette main-mise oppressante sur la cité de la part du duc. Cette « combourgeoisie dissidente » est alors pour eux le seul moyen de protéger la ville du danger d’invasion qu’ils sentaient imminent. Reçus bourgeois de Fribourg, les Eidguenots (partisans d’un rapprochement avec les Confédérés) sont désormais liés comme « frères d’armes » avec leurs alliés des bords de la Sarine.

Devenu le principal ennemi du duc à Genève (car seul capable de conduire la milice de la ville), Berthelier est forcé à l’exil auprès du Fribourgeois Fridli Marty.

L’arbitraire des arrestations perpétrées par Jean de Savoie envers ses camarades Eidguenots l’aidant à mobiliser l’attention des autorités fribourgeoises5, il parvient à obtenir de celles-ci une entraide mutuelle des deux villes en cas d’attaque. Ce nouvel affront à l’autorité du duc lui coûtera cher.

Cette combourgeoisie n’est bien entendu pas dans l’intérêt de la maison de Savoie. Charles III, dans son bon droit, s’arrange donc pour obtenir des Confédérés la nullité de l’accord.

En effet, depuis 1513 et la nomination d’un membre de la maison de Savoie au poste de prince-évêque de la ville, les citoyens genevois sont sujets du duc et un accord signé entre ce dernier et les Suisses interdit les deux parties de recevoir en tant que bourgeois les sujets de l’autre partie. Fribourg n’entend pas cela de cette manière et maintient son accord de combourgeoisie avec les représentants du Conseil Général genevois (les Eidguenots).

Dans ce sens, cet accord du 6 février 1519, fait par les représentants de la Cité (Conseil Général), sans l’accord de leur prince-évêque, représente par le fait même le premier pas du peuple genevois vers sa liberté.

C’en est trop pour le duc ! Celui-ci, qui a d’autres projets pour la ville, décide de l’attaquer en avril 1519 dans le but de mater les velléités de Berthelier et ses Eidguenots.

Avec 8000 hommes, il avance jusqu’à St-Julien. Les Fribourgeois, avertis des mouvements du souverain de Chambéry, viennent au secours de leurs alliés et sont à Morges lorsqu’ils entendent les réquisitions du duc. Celui-ci exige des Confédérés (Berne, Soleure et Zurich notamment) qu’ils fassent pression sur Fribourg, pour qu’ils le laissent manœuvrer. Ayant la loi et l’argent (8000 écus seront versés aux Fribourgeois) de son côté, le duc obtient gain de cause et se retire.

Durant l’été 1519, afin de réaffirmer le pouvoir de la maison de Savoie sur Genève, le souverain savoyard envoie dans la ville Jean de Savoie, accompagné d’une garnison, exercer le pouvoir de prince-évêque dont il a la charge.

Le 23 août 1519, Philibert Berthelier (perçu comme l’âme de la résistance au pouvoir ducal) est arrêté et enfermé au château de l’Île. Charles III espère ainsi mettre un terme aux aspirations d’indépendance des Genevois.

Après un jugement expédié en huit heures, Philibert Berthelier est condamné pour crime de lèse-majesté sur la personne du prince-évêque (notamment pour avoir conclu cette alliance avec Fribourg sans l’accord de son prince).

La sentence de ce simulacre de procès est exécutée immédiatement pour éviter que l’accusé ne prenne la fuite. Sur l’actuelle place de Bel-Air, Philibert Berthelier se fait trancher la tête avant que son corps soit charrié derrière la roulotte du boucher sur la colline de Champel où il sera suspendu au gibet prévu à cet effet.

Charles III compte bien faire de son exécution un exemple pour quiconque voudrait s’interposer à sa volonté. Mais le martyr de Philibert Berthelier ne sera pas vain. Son exécution a un puissant retentissement auprès des Confédérés. Si dans un premier temps, elle permet au duc de destituer les syndics fidèles aux Eidguenots en les remplaçant par de serviles «Mammelus», les Suisses réagissent lors de leur réunion à la Diète qui se tient à Baden. Ils sont surpris de constater la manière dont le duc traite ses prétendus sujets. Le martyr de Berthelier aura servi à éveiller l’attention des Suisses sur les intentions du souverain despotique. Toutefois, il faudra encore attendre cinq années d’exaction et de terreur (l’installation du duc à Genève, le changement des règles d’élection au mépris total des anciennes franchises d’Adhémar Fabri et une traque sans relâche faite aux « résistants » Eidguenots) pour voir enfin la situation changer radicalement. En 1526, les accords de combourgeoisie avec Berne et Fribourg permettent de voir le triomphe du parti des Eidguenots. La ville peut alors affirmer son indépendance.

 

François Delachana, étincelle de la révolte citoyenne de 1707

Autre époque, autre combat. Nous sommes alors au tournant des XVII et XVIIIe siècles. Genève est depuis deux siècles une ville indépendante et est devenue, la Réforme calviniste en ayant fait l’une de ses places fortes, une plaque tournante du négoce des devises. Son rôle est d’importance majeure en Europe.

Les familles genevoises ayant prospéré dans ce domaine ont pu monter dans les hautes sphères du pouvoir politique. Les emprunts les plus importants sont contractés par le roi de France Louis XIV qui en a fort besoin pour financer son intervention dans la guerre de la ligue d’Augsbourg (1688-1697). Bien vite, ce sont quelques familles très influentes (les Tremblay, les Pictet, les Lullin, les Gallatin, les Buisson, les Turrettini, les Favre, les Fatio et les Rilliet pour ne citer que les plus importantes6) qui se partageront tous les postes clés de la République. En cette fin de XVIIe siècle, Genève est ainsi devenue une oligarchie.

Les familles dirigeantes entretiennent des liens étroits avec le pouvoir versaillais. À cette époque, comme le démontre l’historien Guillaume Chenevière, il était de coutume que les fils des riches familles genevoises aillent chercher prestige et pensions en servant dans l’armée du roi français7. De plus, coïncidence heureuse pour les négociants-banquiers genevois qui forment cette oligarchie, la guerre de la ligue d’Augsbourg coupe la France du reste de l’Europe. Très vite, l’axe Lyon-Genève devient la seule route de passage entre le royaume français et le reste du continent. Cette situation est fort profitable pour les négociants genevois qui font de la contrebande un trafic lucratif. L’historien Herbert Lüthy nous explique qu’à cette occasion la ville est devenue « un entrepôt de contrebande et une banque extraterritoriale du Royaume de France »8.

Fort de ce constat, l’oligarchie genevoise n’est pas réticente à accorder au monarque à la fleur de lys les concessions qu’il demande (imposition d’un Résident permanent en 1679 et facilité d’établissement pour les commerçants français dans la cité9). Petit à petit, le pouvoir genevois se déconnecte des réalités du peuple genevois, qui lui, souffre (le prix du blé atteint un pic de 95 florins la coupe en septembre 1693, et prive la majorité du peuple de sa ration quotidienne10).

Bientôt, « le monde (des familles de l’oligarchie) n’a plus de commune mesure avec celui de leurs compatriotes »11. Pour la majorité du peuple genevois en effet, l’arrivée massive de commerçants français à l’intérieur des murs de leur cité n’est pas profitable.

François Delachana, un marchand de Longemalle, va sonner la révolte citoyenne.

Le 25 octobre 1696, malgré l’illégalité de l’acte, ce citoyen engagé porte au Procureur Général Théodore Grenus une pétition qu’il a pris soin de faire signer par 215 de ses concitoyens.

Il y dénonce notamment « l’exorbitant et effroyable nombre de négociants étrangers »12 qui fait du tort aux commerces des citoyens genevois. Il faut dire que près de 3000 protestants sont venus s’établir dans la cité de Calvin (qui compte 16’000 habitants) après que le roi de France ait révoqué l’édit de Nantes (1685). La tension est à son comble, on se sent à l’étroit dans les murs de la cité.

La concurrence et les privations deviennent insoutenables et le sentiment antifrançais se fait grandissant parmi une population qui souffre de la hausse du prix du pain. De son côté, l’oligarchie ne semble pas touchée par ces problèmes. L’enrichissement fait auprès du roi « très catholique » qui vient de persécuter les protestants semble les aveugler.

Comme attendu, les revendications de Delachana ne sont pas prises en compte par les autorités. Comme il peut, le sans-grade tente alors de frapper le pouvoir genevois qu’il trouve dévoyé. Pour ce faire, il apostrophe les pasteurs (qui pour la plupart sont issus des mêmes familles que celles de l’oligarchie) durant leur prêche. Il a « au nom de la simple et nue Foi » en horreur ces pasteurs « efféminés, féminisés et démasculinisés »13 qui portent la perruque lors des prêches.

À juste titre, il fait le lien entre ces accoutrements et les membres de l’oligarchie qui se rêvent en courtisans versaillais. Delachana le sait, le message de révolte qu’il porte est celui de ses concitoyens les plus démunis. Le temps n’ayant rien changé à la situation, en 1707, il réitère son message, mais cette fois y ajoute des revendications visant à accorder plus de pouvoir au Conseil Général. Le petit Conseil n’entend pas son message. Delachana va alors partir à la chasse aux signatures pour récolter le plus d’adhésion au message qu’il pense le plus juste. Le magistrat en place lui interdit de faire du porte à porte et le menace de la prison. Toutefois, les signatures lui parviennent dans sa boutique et Delachana s’en va défier les membres du petit Conseil en leur apportant une liste de 600 signataires de ses revendications. Les syndics n’en ont cure et brûlent le papier que leur présente le marchand. Le lendemain, une foule de plusieurs centaines d’habitants se rassemble et réclame la prise en compte des revendications de Delachana. C’est le début de la crise citoyenne de 1707.

De cet épisode tumultueux, l’Histoire retiendra le nom de Pierre Fatio (mort en martyr il est vrai). Mais, comme le dit fort bien Chenevière : « Fatio se joint à un mouvement qu’il n’a pas initié et qui se poursuivra après lui »14. L’avocat Fatio sera le porte-parole du mouvement des citoyens en colère mais c’est Delachana qui fut l’âme de l’éveil citoyen qui marquera tout le XVIIIe siècle (par trois fois le peuple va se soulever : 1737, 1763 et 1781-82).

La révolte de 1707 (comme les différentes révoltes du XVIIIe genevois) se soldera par une répression par la force. L’oligarchie fera appel à ses alliés bernois et zurichois pour renforcer la garnison et s’assurer que les débordements populaires ne renversent pas l’ordre en place15. Pierre Fatio (accusé de vouloir renverser le gouvernement) est discrètement fusillé à la fin de l’été 1707. De son côté, Delachana est condamné à la cassation de sa bourgeoisie et au bannissement perpétuel16.

Il faudra attendre l’épisode révolutionnaire français pour que l’oligarchie soit forcée de faire des compromis avec le peuple.

Ces deux exemples de résistance genevoise face à l’ordre établi se sont soldés par des échecs dans le temps court (le pouvoir en place étant trop fort). Toutefois, pionniers dans leurs luttes, Berthelier et Delachana ont, chacun à leur manière, montré la voie à suivre à leurs compatriotes.

Comme énoncé en préambule de cet article, il réside dans l’âme de ce peuple genevois un « quelque chose » de très suisse. Cette aspiration à la liberté et une méfiance envers un État trop autoritaire ou trop envahissant est semblable à l’aspiration dont étaient animés les Confédérés lorsqu’ils construisirent notre pays. C’est ce même « esprit de résistance » qui peut aujourd’hui expliquer la réticence légitime qu’une partie des Suisses démontrent envers des grandes entités supranationales comme l’Union Européenne.

 


1 BORGEAUD, Charles, Genève, canton suisse : 1814-1816. Genève, Atar, 1914, p.12

2 DUFOUR, Alfred, Histoire de Genève. Paris, PUF, 1997, p.27.

3 Genevois partisans du duc et actifs dans les sphères du pouvoir genevois. Terme utilisé par analogie aux Mamelouks – esclaves affranchis au service du calife dans l’Empire Ottoman

4 BORGEAUD, Charles, Philibert Berthelier, Bezanson Hugues. Pères de la combourgeoisie de Genève avec Fribourg..Genève, Atar, 1926, p.8.

5 DUFOUR, Alfred, Histoire de Genève. Paris, PUF, 1997, p.34.

6 FATIO, Olivier et Nicole, Pierre Fatio et la crise de 1707, Genève, Labor et Fides, 2007. p.32

7 CHENEVIERE, Guillaume, Rousseau, une histoire genevoise, Genève, Labor et Fides, 2012. p.30

8 LUTHY, Herbert, La banque protestante en France, vol.1, Paris, SEVPEN, 1961. p.47

9 CHENEVIERE, Guillaume, Rousseau, une histoire genevoise, Genève, Labor et Fides, 2012. p.24

10 GUICHONNET, Paul, Histoire de Genève, Lausanne, Edouard Privat, 1974. p.213

11 Ibid. p.24

12 LAUNAY, Michel, Jean-Jacques Rousseau, écrivain politique, Genève, Slatkine, 1989. p.40

13 Ibid., p.47

14 CHENEVIERE, Guillaume, Rousseau, une histoire genevoise, Genève, Labor et Fides, 2012. p.37

15 DUFOUR, Alfred, Histoire de Genève. Paris, PUF, 1997, p.81.

16 GUR, André, Comment museler un peuple souverain ?. GenèveSHAG, 2006, p.45.

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