Société Le 18 février 2013

Historiens, Suisse et recherche de mémoire officielle

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Historiens, Suisse et recherche de mémoire officielle

[…] fichiers et dossiers nominatifs concernant les réfugiés accueillis, refoulés ou rapatriés à Genève durant la Seconde Guerre mondiale. http://etat.geneve.ch/dt/archives/actualite-archivage_destruction_information-12123.html

Ces temps-ci, les médias sortent les historiens de leurs cartons d’archives, surtout lorsque lesdits cartons concernent la politique d’asile de la Suisse entre 1933 et 1945. De mon petit point de vue d’étudiante en histoire, tout cela me remplit de perplexité. Le discours du président de la Confédération à l’occasion de la journée internationale dédiée à la commémoration des victimes de l’holocauste a peut-être ravivé la cuisante dispute sur l’image humanitaire de la Suisse. Pour les adeptes de la fière patrie courageusement défendue par les soldats du général Guisan (ce héros) comme pour ceux qui s’ébaubissent et crient au scandale à la moindre non-révélation, le sujet est toujours brûlant. Des gens défendent des interprétations contradictoires sinon opposées ? Cela n’a rien d’extraordinaire et pourrait être une querelle d’historien parmi d’autres. Mais non, justement, la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement la Shoah n’est pas un sujet historique comme les autres ; il intéresse les médias et, semble-t-il, le public1. Et ceux-ci de réclamer aux historiens La Vérité et gare si elle ne correspond pas aux souvenirs des acteurs des événements2.

Les quinze tomes du rapport Bergier (image modifiée).

La vérité historique est pourtant activement recherchée, pour pouvoir être consignée et enseignée au plus vite. Elle est un concept intellectuellement un peu daté3, certes, mais tellement rassurant. En Suisse, les instances politiques ont chargé une commission d’experts, présidés par Jean-François Bergier, de « faire toute la lumière sur l’étendue et le sort de ce qu’on a appelé l’Affaire des fonds en déshérence»4, en 5 ans. Leurs rapports ont été mal reçus par la population, entre autres parce qu’ils égratignaient sérieusement l’image d’une Suisse neutre et brave. Que ce soit par révérence éprouvée par rapport à l’enseignement reçu ou pour d’autres raisons, il est facile de se sentir trahi lorsque de nouvelles études contredisent ce que l’on croyait savoir. Cela arrive pourtant très fréquemment. Les historiens sont rarement d’accord5. Le travail sur les archives est extrêmement long. A cela s’ajoute le fait que les fonds d’archives officielles ne donnent qu’une vision étatique des situations passées, les archives privées ou d’autres entités permettent aux historiens de travailler sur des données nouvelles, mais leur accès est moins évident.

Ainsi donc, 13 ans après la publication du rapport de la commission Bergier sur les réfugiés6, ses chiffres sont remis en cause. La Suisse n’aurait refoulé que 3000 juifs durant la Seconde Guerre mondiale ; Mazel tov ! L’historien Serge Klarsfeld le dit dans une interview donnée au Sonntag7. Cette « nouvelle » a été reprise par la RTS le soir même que ce soit dans le 19:30 ou dans Forum8. Le Temps y a depuis consacré deux articles9, dont une très intelligente interview de Ruth Fivaz-Silbermann; mais surtout, pertinente, car Mme Fivaz-Silbermann termine actuellement une thèse sur « la fuite en Suisse » durant la Seconde Guerre mondiale. Elle a par ailleurs déjà publié un livre sur le passage à la frontière genevoise10, livre qui fait suite au dépouillement des fiches et des dossiers de l’arrondissement de Genève. Ce travail, commencé en 199611, a permis l’écriture d’un premier rapport collectif en 200012. Il démontre qu’environ 800 juifs ont été refoulés dont seuls 120 auraient directement été déportés à la suite de ce refoulement. Fivaz-Silbermann a depuis travaillé sur les sources des autres cantons, des sources moins exhaustives, mais qui permettent d’extrapoler sérieusement un chiffre de 3000 juifs refoulés.

[…] fichiers et dossiers nominatifs concernant les réfugiés accueillis, refoulés ou rapatriés à Genève durant la Seconde Guerre mondiale.

Pourquoi le rapport de la commission Bergier parlait-il de 25 000 personnes ? Parce qu’il ne se basait pas sur une étude minutieuse des sources cantonales, il est probable que ce chiffre soit une impression basée sur le nombre estimé de personnes refoulées aux douanes helvétiques; juifs, mais aussi opposants politiques, réfugiés de guerre, réfractaires au S.T.O. déserteurs, contrebandiers et même nazis et collabos ont également tenté de passer la frontière, certains à de multiples reprises. Est-ce une faute ? Disons une approximation peu flatteuse pour la construction de la mémoire nationale. Néanmoins il vaudrait la peine de jeter un œil aux conclusions du rapport Bergier, avant de le brûler. On y lirait ceci :

« De l’historien, le public attend qu’il raconte, mais que son récit fasse sens. En d’autres termes, qu’il avance une interprétation. Celle ou plutôt celles que nous avons proposées ne sont en aucun cas ni une vérité d’Etat (notre Commission était indépendante); ni une vérité définitive. Une recherche historique ne s’achève jamais. »13

« Le sens, la perception de l’histoire évoluent. Des questions nouvelles se posent à chaque génération. Afin que son travail puisse être soumis à contrôle, et afin que de nouvelles voies s’ouvrent à la recherche, la Commission invite instamment les entreprises à ouvrir leurs archives historiques. »14

Malgré ses défauts,15 malgré le contexte très politisé de leurs rédactions, les rapports de la commission Bergier ont été écrits majoritairement par des historiens. Est-ce qu’une nouvelle commission extraparlementaire, comme l’appellent de leurs vœux Yvan Perrin et Serge Klarsfeld, permettra de résoudre le problème philosophique de la vérité historique ? C’est peu probable. D’arranger les problèmes de conscience helvétiques ? Peut-être si l’on estime qu’il y a un pourcentage en dessous duquel le nombre de refoulés par rapport à celui des acceptés16 est moralement acceptable pour la Suisse, mais ce genre de question regarde plus les politiques que les historiens. Cela permettra-t-il de publier des chiffres issus de sources plus précises ? Naturellement, comme l’ont déjà fait les travaux des historiens qui ont travaillé sur ces sources, comme le fera la thèse de Ruth Fivaz-Silbermann qui sera certainement publiée si elle en est jugée digne. Dès lors, à quoi servirait de financer une nouvelle commission qui aurait à justifier son indépendance politique pour travailler sur des documents qui sont encore en phase d’exploitation ? Cela se justifierait si l’on avait de sérieux doutes sur l’intégrité intellectuelle de Fivaz-Silbermann et de tous ceux qui ont travaillé sur ces sources. Si tel n’est pas le cas, il conviendrait plutôt de mettre en lumière la production historique existante et d’accepter qu’ « une recherche historique ne s’achève jamais»17, mais amène sans cesse de nouveaux éclairages sur son sujet.

Il est vrai que remettre régulièrement son savoir en question peut occasionner de cruels maux de tête. Pour éviter cela il est aussi possible de faire un scandale dès que l’on découvre que des historiens existent, travaillent (même lorsque le conseil fédéral ne le leur demande pas expressément) et que leur travail peut avoir une certaine valeur scientifique voire même de l’intérêt pour le public. A ce moment, il conviendra évidemment de vouloir couper les fonds destinés aux grands projets de recherches historiques.


[1] Si l’ont se réfère aux conversations de cafés liés aux nombreux articles parus récemment dans les journaux.

[2] Il n’est pas question, ici, de détailler le débat entre la place de la mémoire et celle de l’histoire. Pour faire court, il convient d’imaginer que mémoire et histoire ne sont pas synonymes ; la mémoire étant un ensemble de souvenirs conservés pour être transmis, l’histoire une reconstruction du passé par l’entremise de problématiques. Cette différence ne fait toutefois pas unanimité ; le lien suivant donne une idée du débat. http://peregrinationsculturelles.files.wordpress.com/2011/05/forum-libe-lanzmann-nora.pdf

Pour le reste, le livre de Paul Ricœur, la mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000. théorise cette différence sémantique.

[3] Les différents courants historiographiques du XIXe siècle ont la vie dure. Pour mieux comprendre le tournant problématique de l’école des annales, on peut se référer à Marc Bloch, L’apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Cahier des Annales, 3.Librairie Armand Colin, Paris, 2e édition,1952, 112 pages. (1e éd. 1949), pp 11-14. http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/apologie_histoire/bloch_apologie.pdf

[5] Sans tomber dans un relativisme absurde, les centres d’intérêt des historiens peuvent varier, c’est ainsi que pour Klarsfeld s’intéresser au sort des réfugiés juifs est plus important que les fonds en déshérences.

[6] Commission Indépendante d’Experts Suisse – Seconde Guerre mondiale La Suisse et les réfugiés à l’époque du national-socialisme, Berne 1999, p.358.

[9] « l’UDC » s’engouffre dans la brèche http://www.letemps.ch/Page/Uuid/3d927c04-7542-11e2-a44e-8092e9fddb69/LUDC_sengouffre_dans_la_br%C3%A8che#.URwsHmeLIvs et l’entretient avec Ruth Fivaz-Silbermann « la Suisse n’a pas le don de mémoire » http://www.letemps.ch/Page/Uuid/3d77427c-7542-11e2-a44e-8092e9fddb69|2#.URwtI2eLIvs

[10] Le refoulement de réfugiés civils juifs à la frontière franco-genevoise durant la Seconde Guerre mondiale», Ed. Klarsfeld, 2000.

[11] Donc en même temps que la commission Bergier et profitant de l’ouverture des archives décrétée à ce moment par le conseil fédéral.

[13] JF. Bergier (et al.), Rapport Bergier, p.501, in Charles Heimberg (pres.), Le rapport Bergier à l’usage des élèves ; la Suisse, le national socialisme et la seconde guerre mondiale ; la question des réfugiés, http://www.unige.ch/fapse/edhice/sequencesressources/ressources/RAPPORT_BERGIER.pdf, p.45 (consulté le 14.02.13).

[14] JF. Bergier (et al.), Rapport Bergier, p.501, in Charles Heimberg (pres.), Le rapport Bergier à l’usage des élèves ; la Suisse, le national socialisme et la seconde guerre mondiale ; la question des réfugiés, http://www.unige.ch/fapse/edhice/sequencesressources/ressources/RAPPORT_BERGIER.pdf, p.45 (consulté le 14.02.13).

[15] En dehors du fait de ne plaire à une partie de la population, les rapports sont critiqués à cause d’un certain nombre de contradictions internes, par exemple dues au fait qu’ils se chapitrent en fonction des décisions fédérales et non en fonction de leurs applications.

[16] Le rapport Bergier donne une approximation de 30000 réfugiés ayant pu rentrer en Suisse. Ce chiffre n’est à ma connaissance pas franchement contesté.

[17] JF. Bergier (et al.), Rapport Bergier, p.501, in Charles Heimberg (pres.), Le rapport Bergier à l’usage des élèves ; la Suisse, le national socialisme et la seconde guerre mondiale ; la question des réfugiés, http://www.unige.ch/fapse/edhice/sequencesressources/ressources/RAPPORT_BERGIER.pdf, p.45 (consulté le 14.02.13).

Image 1: http://www.rts.ch/archives/temps-forts/3831254-le-rapport-bergier.html

Image 2: http://etat.geneve.ch/dt/archives/actualite-archivage_destruction_information-12123.html

Commentaires

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Christian Favre

Je viens de prendre connaissance de ce texte. Il faut relever un fait incontestable c'est qu'aujourd'hui encore il est…

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Christian Favre

Je viens de prendre connaissance de ce texte.
Il faut relever un fait incontestable c’est qu’aujourd’hui encore il est totalement impossible de montrer au public suisse, si ce n’est que dans un forum français, un fait positif réalisé par les autorités suisses pendant la SGm. Il semble bien qu’existe autant dans l’enseignement que dans les médias, une sorte d’interdiction . Deux exemples: 1: l’assistance de l’armée aux mouvement de résistances ainsi qu’au Alliés avec les Services de renseignements 2: rôle héroïque des délégués du CICR permettant le sauvetage de milliers de gens. Aujourd’hui encore les Suisses ignorent tout cela ! par contre ils croient au mensonge des trains de déportés à travers la Suisse.
Résultat: la diffusion de cette histoire est un échec total de la part de la profession d’historien.
J’ajoute encore ceci: comment imaginer que la Suisse s’en serait sortie sans compromissions sachant que la totalité de son approvisionnement dépendant de l’Axe ?
Cordialement
Christian Favre, Yvorne

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