International Le 2 octobre 2012

La Révolution Bolivarienne passera-t-elle l’examen des élections présidentielles? (1)

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La Révolution Bolivarienne passera-t-elle l’examen des élections présidentielles? (1)

La Révolution Bolivarienne passera-t-elle l’examen des élections présidentielles?

Entre espoir et désaveux: regard sur le Venezuela après 14 ans de chavisme

Note pour le lecteur:

Ce bref compte rendu est le fruit d’une analyse après un peu plus de trois mois passés au Venezuela dans le cadre d’un stage après-études, et nous remercions le collectif Jet d’Encre de nous permettre de partager nos observations avec ses lecteurs. La motivation de notre démarche étant de comprendre ce qu’il se passe réellement dans le Venezuela de Chavez, nous avons eu recours à diverses méthodes pour récolter l’information. En plus de la lecture quotidienne de la presse (moyenne de cinq quotidiens par jour)i et des informations recueillies dans le cadre du stage (pour des raisons officielles, nous préférons ne pas citer la nature du stage et en appelons à l’indulgence du lecteur), une des méthodes utilisées pour récolter l’information a été une sorte de sondage auprès des personnes rencontrées. Dans ce contexte, il est opportun de signaler au lecteur que notre lieu de résidence durant le séjour se situe en dehors des beaux quartiers de Caracas, où se trouve notre lieu de travail, dans une des zones «sensibles» de la capitale, la Pastora, où nous avons également eu l’opportunité de discuter avec des personnes de classes sociales plus modestes, nous permettant ainsi d’élargir notre champ de vision aussi bien économique, politique que social et culturel.

Une autre source d’information a été l’entretien avec des interlocuteurs spécialisés dans divers domaines, tels que l’environnement, les Droits de l’Homme et en particulier des minorités (indigènes). Nous avons également été amenés à discuter avec des interlocuteurs tant de l’opposition qu’officiels, ainsi qu’avec des membres de différentes représentations diplomatiques à Caracas.

Comme nous l’avons expliqué ici, la méthode de récolte d’information étant peu conventionnelle et parfois même improvisée, nous ne pourrons pas systématiquement mentionner les sources de l’information que nous retranscrivons ici. Cependant, dans un souci de partager nos observations et, si possible, de proposer une vision alternative aux médias de masse, nous espérons offrir au lecteur une vision aussi objective que possible en tentant de décrire de manière large et critique le Venezuela de Chavez à moins d’une semaine des élections présidentielles.

 

Contextualisation

Alors que la date des élections présidentielles vénézuéliennes approche à grands pas, il nous semble opportun de nous pencher sur le Venezuela d’Hugo Chavez pour comprendre quels sont les enjeux de cette course électorale, mais aussi pour permettre au lecteur d’avoir un regard aussi objectif que possible sur ce pays et son dirigeant, dont la forte personnalité lui a permis de s’imposer dans le jeu de politique interne, tout comme de placer le Venezuela comme acteur incontournable de la scène politique régionale latino-américaine. Afin de comprendre le Venezuela d’Hugo Chavez après 14 années de «Révolution bolivarienne», nous tenterons de réaliser un bilan de cette gestion en vue des prochaines élections qui se dérouleront le 7 octobre prochain, et auxquelles le président sortant brigue un troisième mandat, qui porterait à 20 le nombre d’années à la tête du pays en cas de victoire du candidat socialiste.

Le Venezuela se présente comme un pays atypique et se démarque des autres Etats du continent, premièrement de par ses caractéristiques géopolitiques: il est situé au Nord du continent sud-américain, avec le regard historiquement tourné vers les Caraïbes et, par extension, vers les Etats-Unis, ainsi que vers l’océan Atlantique et l’Europe. L’arrivée du président Chavez à la tête du gouvernement va modifier cette orientation du pays, puisqu’il est le premier à tourner le regard vers le Sud, non seulement du Venezuela lui-même, mais aussi de l’ensemble du continent, ce qui a des implications non négligeables tant sur le plan interne qu’externe, comme nous le verrons. Deuxièmement, le Venezuela compte avec une ressource naturelle que les autres pays du continent ne possèdent pas: les réserves de pétrole les plus importantes au monde (selon un rapport de l’OPEP publié en 2011, les réserves du Venezuela seraient plus importantes que celles d’Arabie Saouditeii), ce qui est un facteur clé dans la mise en place et le financement du régime socialiste proposé par Hugo Chavez.

A travers cet article, nous tenterons de dresser un portrait le plus complet possible du Venezuela de Chavez à moins d’une semaine des élections, le but étant de permettre au lecteur de se faire sa propre idée de la réalité vénézuélienne. Pour ce faire, nous proposerons une analyse en deux temps. Nous nous pencherons d’abord sur la politique interne du pays. Nous ne reviendrons pas sur certains événements fondamentaux de l’histoire du régime –  telle que la tentative de coup d’Etat de 2002 et ses conséquences – qui méritent un ouvrage à eux seuls, et préfèrerons nous concentrer sur l’actualité. Le thème étant vaste et très riche, il nous est impossible d’en faire une étude exhaustive, c’est pourquoi nous nous focaliserons sur certains aspects particuliers du régime. Nous aborderons d’abord ce qui a été entrepris au niveau social, puis nous parlerons des réformes politiques entreprises par le gouvernement socialiste et commenterons brièvement les politiques économiques bolivariennes. Nous conclurons cette première partie en abordant le thème de l’insécurité et des Droits de l’Homme en l’illustrant par un cas d’actualité: les prisons vénézuéliennes d’une part, et la liberté d’expression d’autre part.

Dans la seconde partie, nous nous pencherons sur la politique internationale du Venezuela. Nous examinerons quel a été le rôle d’Hugo Chavez dans l’émancipation du pays vis-à-vis des traditionnels pôles de pouvoir occidentaux. Nous observerons également quel rôle joue le Venezuela sur le plan régional, à travers un bref regard sur les nouvelles organisations d’intégration (ALBA, UNASUR, CELAC, PetroCaribe), et en quoi un changement de régime risque de bouleverser la donne, non seulement pour le Venezuela, mais aussi pour l’ensemble du continent.

 

  1. À l’ interne: Socialisme du XXIème siècle?

 

Les Grandes Missions de Chavez

Le programme social de Hugo Chavez est sans doute ce qui a fait le succès de sa gestion et de la «révolution bolivarienne» au Venezuela. En effet, à travers les «Missions», le président vénézuélien a mis en œuvre toute une gamme de prestations sociales principalement dirigées vers les plus nécessiteux, alors qu’elles étaient auparavant réservées aux classes les plus confortables. Depuis 2003, Hugo Chavez a ainsi créé une trentaine de Missions. Par exemple, s’inscrivent dans le cadre des misiones la mission identité et passeport, qui a démocratisé et facilité l’accès aux documents d’identités. La mission mercal, qui a pour objectif la distribution de biens de première nécessité à bas prix, la mission milagro (miracle en espagnol), qui consiste à assurer l’accès à l’attention médicale et aux soins de base pour tous, en parallèle à la mission barrio adentro (littéralement «à l’intérieur du quartier» en espagnol), et en collaboration avec des médecins cubains (environ 20’000 médecins cubains ont participé à ce programme) dans les zones les plus pauvres et marginalisées du pays. Dans ce cadre, sont également mises en œuvre la mission Robinson pour l’alphabétisation, la mission Amor Mayor de Venezuela, qui octroie une pension minimale pour les personnes âgées, ainsi que la mission Música, dont le but est de permettre aux enfants défavorisés l’accès à la musique. Un des grands succès de cette mission est l’Orchestre Symphonique Bolivarien, dirigé par le célèbre chef d’orchestre Gustavo Dudamel, et qui a permis au Venezuela de s’affirmer parmi les leaders de la musique classique mondiale. Il faut encore mentionner la Gran Mision Vivienda, qui vise la construction de milliers de logements pour pallier la pénurie qui contraint de nombreux Vénézuéliens à vivre en situation précaire, et est actuellement en cours de réalisation.

Ces missions ont permis au Venezuela de réduire la pauvreté et la pauvreté extrême du pays, permettant ainsi aux Vénézuéliens les plus démunis d’améliorer leur situation économique.  Selon l’Instituto Nacional de Estadisticas (INE, l’institut national de statistique), la pauvreté est passée de 55.6% de la population en 1997 à 26.5% au second semestre de 2011, la pauvreté extrême de 25.5% à 7% pour la même période.iii L’alphabétisation a  progressé pour atteindre aujourd’hui 95.2% de la population,iv et l’accès à l’éducation supérieure s’est aussi amélioré, passant de 894.418 en 2000 à plus de 2.2 millions de personnes immatriculées dans les différentes universités du pays en 2010.v

Ces Misiones de Chavez sont conçues de manière individuelle et indépendante. Elles s’émancipent de la supervision du ministère leur correspondant. En effet, tant leur financement que leur mise en application dépendent quasi uniquement du bon vouloir du président, qui finance ces missions avec les revenus de l’entreprise pétrolière nationale, Petroleos de Venezuela (PDVSA). Cet aspect des missions est non moins important que leur survie dépend ainsi des prix du pétrole sur le marché mondial, dont la volatilité n’est plus à prouver. À noter que le Venezuela est le premier pays à utiliser les pétrodollars pour financer de tels projets sociaux.

 

Renforcement du pouvoir populaire

Un autre aspect notable du régime de Hugo Chavez est l’important soutien du peuple à son président, qui s’est reflété par le passé dans les diverses votations. En plus des gains sociaux, les Vénézuéliens ont été appelés à participer activement aux différents processus politiques du pays, ce qui s’est notamment illustré lors de l’élaboration et l’approbation par référendum populaire de la Constitution vénézuélienne de 1999, une première pour ce pays latino-américain. Le peuple a été appelé à plusieurs reprises à faire valoir sa voix dans diverses votations, telles que le référendum révocatoire lancé par l’opposition en août 2004, qui confirma l’appui du peuple à Hugo Chavez,vi et celui sur la réforme constitutionnelle en décembre 2007 lors duquel le président a subit le premier revers de sa gestion.vii

Toujours dans le but de renforcer le pouvoir populaire, aujourd’hui, le gouvernement de Hugo Chavez a entrepris de nouvelles réformes structurelles sur la gestion de l’Etat. Ainsi, les Communes et les Conseils communaux doivent progressivement reprendre les compétences des organes appartenant traditionnellement aux municipalités et au Etats vénézuéliens. Ces réformes ont débuté en 2008 et la seconde étape a débuté le 15 septembre 2012. Les communes et conseils communaux se définissent en unités socio-territoriales et leur gestion se veut avant tout communautaire. Le Gouvernement bolivarien prévoit de créer 3’000 communes et environ 40’000 conseils communaux, qui gèreront les compétences publiques telles que les services publics de base, l’entretien des centres d’éducation et de santé, notamment. Les conseils communaux pourront élargir progressivement leur cadre de compétence en sollicitant les communes et les Etats, le but intrinsèque étant sur le long terme de remplacer les organes de gestion classiques, à savoir les Etats et les municipalités.viii

Ces nouveaux organes de gestion sont néanmoins passablement critiqués, notamment par les membres des partis de l’opposition puisque, dans les Etats où celle-ci domine, une partie du budget habituellement attribuée au gouverneur ou à la municipalité concernée a simplement été ré-allouée au conseil communal et à la commune correspondante.

 

Gestion du socialisme du XXIème siècle: ça se complique

Si le but à long terme annoncé par le président Chavez est de développer un nouveau modèle de «socialisme du XXIème siècle», juste et équitable pour tous, comme il l’affirme dans ses discours, nous nous devons de reconnaître que les changements structurels ont induit un certain nombre de complications. En effet, la structure du gouvernement est avant tout pyramidale, au sommet de celle-ci se trouve le président, qui a son mot à dire sur tous les sujets. Dans cette conjoncture, la moindre opération administrative se transforme en cauchemar bureaucratique pour celui ou celle qui en a besoin. Cette bureaucratisation combinée aux changements constants de procédures favorise grandement la corruption, qui reste donc un des principaux problèmes de la gestion du président Chavez.

De plus, la forte polarisation et l’instrumentalisation politique au sein des institutions créent des tensions, certains travailleurs disent ainsi craindre de se plaindre ou de former des syndicats par peur de représailles, à savoir être licenciés.ix L’autre conséquence de la polarisation et de l’instrumentalisation politique dans le milieu professionnel est la lutte de pouvoir interne qui se crée au sein des entreprises nationales et des institutions, puisque le meilleur poste est ainsi attribué non pas à celui ou celle qui possède les meilleures compétences, mais à celui ou celle qui est (ou qui se dit être) le plus fidèle au président.x Le cas le plus révélateur de ceci est sans doute la nomination de Nicolas Maduro au poste de Ministre des affaires étrangères alors que celui-ci n’a aucune formation académique: avant d’être nommé à ce poste, il était chauffeur puis syndicaliste pour la société de transport métropolitain de Caracas.

 

Centralisation et dégradation des institutions

Comme mentionné ci-dessus, la structure du gouvernement au Venezuela est fondamentalement pyramidale. Aucune décision ou action ne peut être prise sans l’accord préalable du gouvernement, voire du président Chavez lui-même. De plus, l’attitude caractérielle du dirigeant socialiste et ses décisions (politiques ou économiques), bien souvent prises de manière unilatérale, justifient que certains qualifient le régime de Hugo Chavez de dictatorial. Mais tirer cette conclusion trop rapidement reviendrait à fermer les yeux sur l’important soutien populaire dont bénéficie le chef d’Etat, comme l’a montré le référendum populaire de 2004. Cette combinaison peu ordinaire a permis à Javier Corrales et à Michael Penfold (cité par Boris Muñoz) dans l’ouvrage «Dragon in the Tropic» de qualifier de régime hybride celui de Hugo Chavez, ou encore d’autocratie électorale. Le modèle s’éloigne ainsi de la démocratie puisque, bien qu’elle soit validée par l’exercice périodique des référendums, le pays n’a qu’une seule voix: celle du président.xi

Le système judiciaire paraît également entaché par cette omniprésence du pouvoir exécutif. Ainsi, en avril dernier, les déclarations du juge Aponte, ex-magistrat à la cour suprême vénézuélienne, dénonçaient certaines manipulations voire corruptions au sein du système judiciaire.xii Face à la gravité de ces accusations, le gouvernement bolivarien a réagi de manière singulière (mais tout à fait dans le style «chaviste»), déclarant qu’il ne portera pas une grande crédibilité à un homme qui s’est enfui dans le pays «ennemi» (Etats-Unis) et qui collabore désormais avec la DEA, organisme accusé de vouloir déstabiliser le Venezuela depuis plusieurs années d’après Hugo Chavez, et qu’il s’agirait simplement d’une nouvelle tentative de déstabilisation.

Quant à l’Assemblée Nationale, elle est majoritairement composée de membres du PSUV, ce qui laisse une marge de manœuvre non négligeable au président, et restreint considérablement celle de l’opposition. Cependant, il faut noter qu’avant janvier 2011, date à laquelle ses membres ont été nouvellement élus par vote populaire, celle-ci était entièrement composée de membres du PSUV, le parti présidentiel, et ce depuis 2005. L’Assemblée Nationale se compose donc actuellement de 98 membres du PSUV, de 65 membres du MUD (Mesa de Unidad Democratica, parti de coalition de l’opposition) et de deux membres du parti Patria Para Todos (PTT, Patrie Pour Tous en espagnol).xiii

 

Pétrole et Révolution Bolivarienne

Du côté économique, c’est une politique de nationalisation quasi systématique qui a pris place. Un certain nombre d’entreprises internationales ont ainsi été nationalisées, telles que l’entreprise suisse Holcim, ou encore la firme de distribution alimentaire française Casino. Si le Venezuela reste un pays attractif pour de nombreux investisseurs en raison des opportunités et de la richesse du pays, notamment dans le domaine pharmaceutique et de l’industrie minière, l’insécurité juridique a eu pour conséquence une diminution drastique des investissements étrangers depuis l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez. La politique de contrôle du change complique les entrées et sorties des devises dans le pays, et affecte d’autant plus les affaires des entreprises étrangères.

Mais ce sont surtout les revenus de la manne pétrolière qui font du Venezuela de Hugo Chavez un pays particulier. En effet, lorsque Chavez prend le contrôle de la nationale pétrolière PDVSA en 2003, il réoriente la structure du négoce pétrolier vénézuélien, en le définissant désormais en termes de bénéfices majeurs pour l’ensemble du pays. En d’autres termes, en prenant le contrôle de PDVSA, Hugo Chavez a créé un système d’autosuffisance lui permettant de disposer des revenus pétroliers à sa guise et sans nécessité de devoir en rendre compte à qui que ce soit. En élargissant ses fonctions, il l’a transformé en acteur fondamental des actions sociales entreprises par le gouvernement bolivarien, notamment en termes d’importation, de distribution d’alimentation et de financement de certaines missions, dont la Gran Mision Vivienda (construction de logements).xiv

Cette diversification de la nationale pétrolière vénézuélienne, si elle a permis de mettre en œuvre un grand nombre d’actions sociales, n’en a pas moins impliqué certaines conséquences sur le fonctionnement interne de l’entreprise. Ainsi, la récente explosion survenue le 25 août dernier à la raffinerie de Paraguana (une des plus importantes au niveau international) amène des soupçons sur la dégradation de la sécurité et de l’entretien dans les installations pétrolières et sur l’ensemble de l’infrastructure vénézuélienne. Une commission d’enquête a été nommée pour définir les causes de l’explosion, et s’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions avec certitude, l’instrumentalisation de cet accident par les milieux politiques quels qu’ils soient ne s’est pas faite attendre.

 

Insécurité, Droits de l’Homme et liberté d’expression

Si la condition de vie s’est améliorée pour un grand nombre de Vénézuéliens, l’insécurité est le thème central qui monopolise les discussions ainsi que les médias d’information. En effet, avec une moyenne de 52 morts par jour depuis le début de l’année,xv Caracas se place parmi les cinq villes les plus dangereuses du monde en termes d’homicides. Le nombre d’armes en circulation est certainement un facteur non négligeable dans ces chiffres, puisqu’on évalue en moyenne qu’un Vénézuélien sur quatre possède une arme à feu. Malgré les diverses «missions» façonnées par le gouvernement bolivarien pour le désarmement et la réduction de la délinquance, force est de constater que les résultats ne se font pas sentir, et ce pour l’ensemble de la population, quelle que soit la classe sociale.

Un autre facteur d’insécurité est sans doute l’inquiétante situation des prisons vénézuéliennes. En effet, avec un taux de surpopulation de plus de 300% sur l’ensemble du territoire national, les centres carcéraux sont en permanente ébullition. De surcroît, l’Etat ne possède aucune autorité au sein des pénitenciers. Ce sont les détenus eux-mêmes qui gèrent les établissements. De fait, chaque prison est dirigée par un pran, c’est-à-dire un malfrat, qui bien souvent arrive à ce poste après avoir «destitué» son prédécesseur lors d’affrontements à l’intérieur de la prison. Les autres prisonniers doivent payer un impôt au pran, et sont à sa merci, laissant ainsi la porte ouverte à toutes les violations de droits humains imaginables. Dans ce contexte, les affrontements ne sont pas rares, et au vu de l’arsenal de guerre disponible dans les prisons (par exemple les prisonniers disposent de grenades, fusils de chasse, AK-47,…), les mutineries ou prises d’otages sont presque devenues monnaie courante, et se terminent malheureusement bien trop souvent en bain de sang. Quant à la Garde Nationale (police), elle ne peut être que complice de ce qu’il se passe dans les prisons, fermant les yeux sur les divers trafics mafieux, voire en y participant activement. Les prisons vénézuéliennes se transforment ainsi en véritables «parcs d’attraction» pour les délinquants, puisqu’ils peuvent aisément diriger enlèvements et trafics en tout genre depuis l’enceinte de la prison sans craindre d’éventuels ennemis ou concurrents puisqu’ils sont protégés par les murs qui les séparent de la vie civile. A noter encore que les évasions sont fréquentes. Ainsi, plusieurs centaines de détenus se sont évadés depuis le début de l’année en cours, au nez et à la barbe des gardiens, éventuellement complices. On constate par ailleurs une corrélation entre les vagues d’évasions et la recrudescence des homicides. Au vu de cette situation, la révolution bolivarienne fait face à un échec cuisant de la gestion carcérale.

Quant à la liberté d’expression, elle fait elle aussi l’objet de grands débats, aussi bien sur la scène internationale que sur le plan national. En effet, la fermeture de chaînes de télévisions de l’opposition est le principal motif de contestation de la part des opposants et des défenseurs de la liberté d’expression. Cependant, dire qu’il n’existe pas de liberté d’expression au Venezuela ne correspond pas exactement à la réalité. La censure ne s’applique pas et le nombre important de périodiques de l’opposition diffusant des articles définitivement anti-chavistes de manière quotidienne, ainsi que les divers programmes de radio et télévision, indiquent que nous sommes encore loin de la censure dont ces mêmes médias se disent victimes. Certes, les cadenas de Chavez, programme audio-visuel dans lequel le chef de l’Etat s’exprime régulièrement, monopolisant durant plusieurs minutes l’ensemble des ondes radio et télévision, interrompent les programmes en cours. Cependant, cela n’implique en aucun cas que les critiques virulentes de l’opposition ne reprennent de plus belle dès que la cadena s’achève. Nous ajouterons que tant les médias de l’opposition que les pro-gouvernementaux sont les acteurs majeurs qui alimentent la polarisation croissante dans le pays.

Toutefois, nous ne pouvons nier qu’il existe certaines pressions, notamment en ce qui concerne des thèmes sensibles, tels que les Droits de l’Homme. Mais plus qu’à la presse, elles s’appliquent davantage à ceux qui travaillent dans ces domaines. Par exemple, il arrive que les défenseurs des Droits de l’Hommes soient victimes de menaces, mais il est difficile de dire si celles-ci proviennent réellement des hautes sphères du pouvoir ou au contraire si ce sont les délinquants eux-mêmes qui prennent cette initiative.xvi Que ce soit dans un cas ou dans l’autre, l’intégrité et la sécurité des ces militants n’est pas assurée.

 

Conclusion intermédiaire:

Comme nous l’avons vu dans cette première partie, la révolution bolivarienne a certainement marqué un tournant dans l’histoire du Venezuela, principalement en ce qui concerne les bénéfices sociaux pour les classes les plus marginalisées. Tandis que pour les opposants, le socialisme du XXIème siècle se démarque davantage par les problèmes de corruption, d’impunité, de manipulation politique et d’aggravation de l’insécurité que par d’éventuels bénéfices sociaux. Mais malgré les nombreuses critiques faites sur le plan interne, le Venezuela bénéficie d’un soutien non négligeable de la part de divers Etats de la région latino-américaine. Quel est le rôle du Venezuela sur la scène politique régionale? Pour quelles raisons un changement de gouvernement risque-t-il de bouleverser la donne non seulement à l’interne, mais aussi pour un bon nombre d’Etats latino-américains? C’est sur ces questions que nous proposerons de nous pencher dans la deuxième et dernière partie de ce volet consacré aux élections présidentielles vénézuéliennes. Soyez au rendez-vous!


[i]            La société vénézuélienne étant fortement polarisée entre chavistes et partisans de l’opposition, il n’existe malheureusement pas de médias «neutres» dans le pays. Le contexte des élections n’atténue en rien cette situation, et il est difficile d’avoir accès à une information objective sur le régime de Chavez, l’ensemble des médias prenant parti, et le lecteur désireux de s’informer de manière critique ne peut le faire qu’en se basant sur les médias nationaux, qui reflètent de la polarisation existante dans le pays.

Les quotidiens consultés de mai à septembre 2012 sont: El Nacional, El Universal, Tal Cual (tous trois de l’opposition), Correo del Orinoco et VEA (pro-gouvernemental).

[ii]           GAZZANE Hayat, “Le Venezuela possède plus de pétrole que l’Arabie saoudite”, Le Figaro, le 20 juillet 2011, consulté  le 30 août 2012 sur le site: http://www.lefigaro.fr/matieres-premieres/2011/07/20/04012-20110720ARTFIG00559-le-venezuela-possede-plus-de-petrole-que-l-arabie-saoudite.php

[iii]             Consulté le 16 septembre 2012 sur le site internet de l’INE : http://www.ine.gov.ve/index.php?option=com_content&view=category&id=104&Itemid=45#

[iv]           “UNESCO: Venezuela líder latinoamericano en la lucha contra analfabetismo”, Correo del Orinoco, 30 août 2010, consulté le 12 septembre sur le site internet de :: http://www.correodelorinoco.gob.ve/poder-popular/unesco-venezuela-es-lider-latinoamericano-lucha-contra-analfabetismo/

[v]           Consulté le 21 septembre 2012 sur le site internet de l’INE: http://www.ine.gov.ve/documentos/Social/Educacion/pdf/IndicadoresEducativos2000-2011.pdf

[vi]           DELCAS Marie, “Hugo Chavez remporte largement le referendum déclenché contre lui par l’opposition”, Le Monde, 17 août 2004, consulté le 21 septembre 2012 sur le site : http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=864626&xtmc=chavez_perd_referendum&xtcr=6

[vii]          DELCAS Marie, “Hugo Chavez reconnaît sa défaite au referendum sur la Constitution”, Le Monde, 4 décembre 2007, consulté le 21 septembre 2012 sur le site: http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1015161&xtmc=chavez_perd_referendum&xtcr=4

[viii]          “Estamos a las puertas de la mayor anarquía y corrupcion”, El Universal, 30 juillet 2012, consulté le 15 septembre 2012 sur le site: http://www.eluniversal.com/nacional-y-politica/120730/estamos-a-las-puertas-de-la-mayor-anarquia-y-corrupcion-imp

[ix]           Nous n’avons pas pu vérifier cette information de manière officielle, cependant c’est une plainte qui est souvent apparue lors des différentes discussions avec les vénézuéliens et il nous semble importante de le relever pour saisir la “température” ambiante lors de la campagne présidentielle.

[x]           Ceci est sans doute une conséquence du coup d’Etat de 2003. Par crainte qu’un nouveau coup d’Etat ne se produise, il ne garde que ses “fidèles” autours de lui.

[xi]           MUÑOS Boris, “A propósito de Dragon in the Tropics”, 21 juin 2011, consulté le 15 septembre 2012 sur le site: http://prodavinci.com/2011/06/21/actualidad/a-proposito-de-dragon-in-the-tropics-por-boris-munoz/

[xii]           HERNÁNDEZ Tomas Horacio,”Aponte hace temblar el gobierno”, El Universal, 22 avril 2012, consulté le 21 septembre 2012 sur le site: http://www.eluniversal.com/opinion/120422/aponte-aponte-hace-temblar-al-gobierno

[xiii]               “Venezuela: asume nueva Asamblea Nacional con presencia opositora”, 05 janvier 2011, consulté le 21 septembre 2012 sur le site: http://www.americaeconomia.com/politica-sociedad/politica/venezuela-asume-nueva-asamblea-nacional-que-cuenta-con-parlamentarios-de-

[xiv]          MUÑOS Boris, “A propósito de Dragon in the Tropics”, 21 juin 2011, consulté le 15 semptembre 2012 sur le site:  http://prodavinci.com/2011/06/21/actualidad/a-proposito-de-dragon-in-the-tropics-por-boris-munoz/

[xv]          “Escalofriante cifra de homicidios en Venezuela”, 12 juillet 2012, consulté le 21 septembre 2012 sur le site: http://america.infobae.com/notas/54278-Escalofriante-cifra-de-homicidios-en-Venezuela

[xvi]          “Action urgente: une militante vénézuélienne menacée”, publié sur le site d’Amnest International le 1er juin 2012, consulté le 21 septembre 2012 sur le site: http://www.amnesty.org/fr/library/asset/AMR53/004/2012/fr/29164bcd-0c96-41c8-be67-6aa9e5525422/amr530042012fr.pdf

Commentaires

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Zuleika Romero

Cher Jakob, Tout d'abord, je te remercie (si tu permet qu'on se tutoie) pour ton commentaire et…

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Jakob Nay

Bonjour, (je n'ai pas eu le courage de relire mon message. Désolé pour les fautes/incohérences). Merci…

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Jakob Nay

Bonjour, (je n’ai pas eu le courage de relire mon message. Désolé pour les fautes/incohérences).

Merci pour cet article intéressant. L’idée de donner un point de vue « intérieur » à l’article est bonne. Mais il est dommage que la partie qui « explique » ce point de vue est au final plus longue que tout ce que ce point de vue apporte… Franchement, j’attendais plus d’exemples « en vie réelle », de positions tranchées, de comparaisons faits/réalités! Plutôt que par exemple cette longue (et un peu grandiloquente) description des « Misiones » de Chavez (c’est de l’info « pas cher » qui se trouve partout).

Ensuite, je trouve dommage que l’auteur ne prenne pas plus position dans l’article (quel que soit sa position). Dès lors, je vais donner la mienne en quelques mots.

Comme vu dans l’article, la « révolution bolivarienne » a eu un franc succès en ce qui concerne les programmes sociaux. Ce succès semble toutefois s’accompagner de revers, reportés par l’auteur, l’opposition mais aussi le gouvernement (par exemple, pour les violences).

Mon avis là-dessus, c’est que Chavèz a très bien fait de nationaliser la « manne » pétrolière plutôt que de laisser des entreprises étrangères « détourner » les profits hors du pays en prennant simplement une commission au passage (comme c’est tristement le cas, par exemple, au Nigéria). Mais en ce qui concerne sa politique économique/sociale au sens strict du terme, je ne peux être que sceptique.

En effet, si le Vénézuela a pu « s’offrir » de tels programmes sociaux, c’est bel et bien uniquement grâce à cette manne pétrolière (ainsi que l’aide étrangère de la Chine 1), qui a commencé avec en 1975 avec la nationalisation de PDVSA (ibid.). Hors :

– Des pays poursuivant des politiques plus « (néo)libérales » ont connus des développements égaux ou plus importants au niveau des indicateurs socioéconomiques SANS disposer de la « manne » pétrolière, sur la même période de temps (1975-2012). Par exemple : Quatre Dragons, Chili, Thaïlande, quasi-toute l’Europe de l’Est ; on pourrait presque inclure les BRICS aussi. Ce qui nous fait une partie toute à fait non-négligeable.
– Malgré ce « bonus » pétrolier, de nombreux problèmes importants minent le pays (l’article s’étend suffisément là-dessus).

Donc ce que je veux dire, c’est que ETANT DONNÉ la manne pétrolière, d’autres politiques pourraient – c’est une supposition – avoir amenés des résultats substiantiellement plus élevés. Sans compter le fait que :
1) Le pays dépend de ce revenu pétrolier ;
2) D’un point de vue écologique, la vente d’une telle quantité de pétrole est évidemment un lourd fardeau moral.

Pour conclure, je dirais que de mon point de vue, les politiques socioéconomiques de Chavèz ont connues un succès modérés comparés à d’autres pays ne disposant pas d’une telle manne pétrolière ; toutefois, si l’on compare maintenant aux pays « pétroliers » arabes ou encore le Nigéria, la politique de Chavèz a évidemment été un gain pour son peuple (d’où un certain succès populaire).
Néanmoins, je reste intimment persuadé que son modèle – socialiste – de développement n’est pas un modèle viable sur le long terme, et qu’un modèle peut-être un peu plus libéral aurait amenés un gain social plus important, en se préservant (peut-être) d’une partie des problèmes politiques (e.g. l’organisation pyramidale) d’un gouvernement socialiste.
J’espère que l’auteur dévoilera un peu plus son point de vue et qu’une discussion puisse s’établir!
Salutations,

J. Nay

PS : Pour donner une idée de mon point de vue, je me rapproche des idées de développement de l’économiste J.E. Stiglitz : grossièrement, assez attaché aux institutions libérales tout en protégeant l’économie nationale des « agressions » extérieure (spéculation, multinationales, FMI & co.).

1 Le Courrier : http://www.lecourrier.ch/102209/l_inusable_succes_de_chavez_et_de_ses_missions

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Zuleika Romero

Cher Jakob,

Tout d’abord, je te remercie (si tu permet qu’on se tutoie) pour ton commentaire et te prie de m’excuser pour avoir tant tardé à te répondre.
Effectivement j’ai choisi de ne pas prendre position dans cet article, ceci principalement dû au fait qu’au Venezuela, il n’existe pas de média neutre, soit tu es chaviste, soit de l’opposition, il n’y a pas de position « neutre » ou intermédiaire, il y a une réelle guerre médiatique qui alimente la polarisation dans le pays. J’ai donc ressenti le besoin d’écrire quelque chose précisément de plus neutre afin de permettre au lecteur de se faire une idée à partir des quelques faits expliqués ici et non pas de convaincre qui que se soit que tel ou telle position vaut mieux qu’une autre. Mais je tiens à te remercier pour ton opinion et l’information sur les autres pays ou politiques économiques que tu as brièvement évoquées. Ce qui est important pour moi est la possibilité d’ouvrir un débat sur le sujet, où chacun puisse donner son opinion dans le respect de chacun.

Mais puisque tu le demandes, voici brièvement ma position:
en réalité mon opinion est mitigée.
Je ne peux fermer les yeux sur les nombreux problèmes existants au Venezuela, dont quelques uns sont cités dans l’article ici présenté.
Pour moi Chavez a réalisé beaucoup pour de nombreux pays du continent, mais il en a peut-être même fait plus pour d’autres pays que pour pour son peuple, trop affairé à la construction d’un monde multipolaire.

Il est certain que j’aurai préféré qu’il nomme un(e) successeur pour les dernières élections présidentielles plutôt que de briguer un 3ème mandat, qui plus est dans un état de santé incertain. Je serait également plus convaincue par son discours s’il faisait un « nettoyage » de son entourage, car il est en effet entouré de personnes opportunistes et profondément corrompues, et nous pouvons douter des convictions « socialistes » de ce type de personne.
Néanmoins, en tant que bolivienne me positionnant de gauche (mais n’adhérant à aucun parti en particulier) , je ne reviendrai pas en arrière. Pour moi, l’alternative proposée par le candidat de l’opposition n’était guère convaincante et aurait signifié un recul certain des gains sociaux apportés par la révolution bolivarienne. Par ailleurs, il y a encore un peu plus de 50% de vénézuéliens qui continuent de soutenir leur président après près de 14 ans de chavisme. C’est donc une proportion importante de personnes qui souhaitent poursuivre la ligne tracée par le président Chavez.

Enfin, l’idée d’un changement (ou d’une révolution) dans lequelle tout le monde sort gagnant est une belle idée, mais elle n’est pas réaliste. Pour qu’il y ait un équilibre, il est nécessaire que certaines personnes perdent pour que d’autres puissent vivre plus dignement. Et ceci n’est pas seulement valable pour le Venezuela, mais pour l’ensemble de la planète.

… Mais ceci est un autre débat!

Voici pour ma position. Je suis évidemment ouverte au débat, et une fois encore je te remercie pour ta réaction!

Salutations,

Zuleika R.

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