Genre Le 2 juin 2014

Merdre à la féminisation abusive !

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Merdre à la féminisation abusive !

Qu’y puis-je, si on dit « une autoroute » et « un viaduc » ? © JB Bing

.« Chacun ses bastions réactionnaires » proclame (en gros…), avec sagesse, Amélie Nothomb1. Pour ma part, il ne s’agit ni de l’eau du bain ni de l’art de préparer la fondue, mais de fromage au lait cru et de grammaire française. Ne comptez pas sur moi pour descendre dans la rue pour (ou contre) le mariage pour tous ou le traité de libre-échange UE/États-Unis. Mais les fromages et la grammaire, n’didju, pas touche ! Là, je suis prêt à mordre.

J’ai bien dit : « la grammaire », hein2. Pas le vocabulaire. Importez tous les mots que vous voulez de n’importe quelle langue, francisez-les ou non – ‘m’en bats l’œil. Je n’irais certainement pas me fâcher contre les anglicismes contemporains, moi qui goûte tant les italianismes Renaissance. Je ne gueulerais pas non plus contre les néologismes, ni ne pesterais contre les hapax. Au contraire : tout ce qui enrichit la langue est bon à prendre – après, c’est darwinien : le temps épure, garde le bon, et le reste part dans les limbes… très prosaïquement, je me réjouis de disposer à la fois de « courriel », « e-mail » et « mél » pour désigner un même courrier électronique ; on verra dans dix ou cent ans qui l’emportera, et tant pis si mon favori (courriel) se banane à l’arrivée. Bref, en matière de lexique merdre au puritanisme et vive les provincialismes, archaïsmes, barbarismes, dialecteries et autres argots !

Mais – quitte à me répéter – la grammaire, c’est autre chose. Et j’y inclus tout ce fouchtra que sont la syntaxe, la ponctuation, la conjugaison. Là, en effet, réside la personnalité de la langue, son identité intime. Ce qui fait qu’elle est elle et non point une autre (fort estimable par ailleurs). La preuve ? Une traduction mot à mot sera toujours affreuse. Tentez l’expérience faite par Umberto Eco, et faites traduire par un logiciel une phrase quatre ou cinq fois de suite avant de revenir à l’idiome de départ. C’est très drôle. (Attention à ne pas tomber dans l’excès inverse : des mots d’une langue – mettons l’italien – mis les uns à la suite des autres dans la grammaire d’une autre – disons le chinois – ne donneront certes pas un texte chinois ; mais pas un texte italien non plus… Juste une espèce de magma informe, italo-sinisante, peut-être très rigolote mais difficilement apte à faire passer un message dans l’un ou l’autre des deux idiomes susdits).

Comme le dit Cavanna, dans une dictée les fautes d’orthographe devraient compter pour pas grand-chose. Bien sûr c’est agaçant de voir confondre « tache » et « tâche » ou « sot » et « Sceaux », mais le contexte mettra les barres aux « t »3. Alors que bousiller la grammaire te me nous vous assassine le sens et dénature la langue4. La grammaire n’est pourtant qu’une convention, me dira-t-on. Certes, répondrai-je, mais la vie sociale est entièrement faite de conventions… Plus : elle n’est possible que grâce à elles. Peut-être, me rétorquera-t-on, mais quand lesdites conventions – qui n’ont rien d’absolu ou de divin, quoiqu’en disent les bigots, cagots et tartuffes de toutes les religions – ont des effets pervers (provoquant ou entretenant des discriminations, par exemple), il faut les changer. Que voulez-vous que je réponde à ça ? Bah oui, d’accord…

Mais croyez-vous franchement qu’écrire « étudiant-e-s » (ou, pire – car encore plus laid graphiquement – « étudiantEs ») plutôt qu’« étudiants » va améliorer les conditions d’étude et de travail des femmes ? Il y a une règle de grammaire (au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin). Je concède que c’est daté; mais respecter ladite convention permet tout simplement de se comprendre. Certes, on peut la changer – et imposer ces graphies politiquement correctes. Après tout pourquoi pas ? Une nouvelle convention en remplace une nouvelle, là aussi c’est darwinien. Admettons5. Le pouvoir du verbe n’est plus à démontrer : la langue constitue donc aussi un champ de bataille pour la cause des femmes. Mais comme sur tout théâtre des opérations, il ne s’agit pas de s’y comporter n’importe comment.

Et certainement pas en dégommant ce qui reste le garant minimum d’une compréhension réciproque. L’arme à employer sur ce terrain n’est pas ces grotesques graphies.  D’ailleurs essayez d’énoncer un machin pareil : « écrivain-e-s », « étudiant-e-s », « suiss-ess-es »… quant à « rappeur-se-s », on ne sait même pas ou placer le trait d’union et que faire du « r » devenu « s » (et « ouvrie-è-r-e-s », là ça devient franchement psychédélique). Or la langue, c’est bien sûr l’écrit mais ce fût – et ça reste – d’abord l’oral : un enfant apprend à parler avant de lire et d’écrire. Bref, un salmigondis imprononçable n’a pas sa place dans une langue qui se respecte. « Anticonstitutionnellement », « éléphant », « énantiodifférenciation RMN de substances chirales » ou « Niederschaeffolsheim », ça se dit. Pas « patron-ne-s » ou « speakeur-rine-s ».

Non, l’outil à disposition c’est le vocabulaire. Un exemple : j’ai employé ce tantôt et ci-dessous l’expression « mords-moi-le-nœud ». Grossière sous une plume masculine, elle devient vulgaire (voire ridicule) si une femme l’emploie – car elle est, tout bêtement, inappropriée. Il n’est pas bien difficile d’imaginer d’autres images, tout aussi gauloises mais plus adaptées – je ne donnerai pas d’exemple en public, ce serait malséant (ainsi qu’il6 vient d’être dit). D’une manière un peu moins verte, c’est ce qui a été fait quand on a créé « écrivaine » et « professeure » – mais quand Assia Djebbar, Hélène Carrère d’Encausse et Éric Orsenna discutent le bout de gras à la buvette de l’Académie, on continue à évoquer des « écrivains », et non des « écrivain-e-s ».

 


1 Dans Ni d’Ève ni d’Adam. J’ai la flemme d’aller chercher la citation exacte.

2 On causera des fromages un autre jour. Tout vient à point à qui sait affiner.

3 C’est vrai, quoi : pourquoi toujours les points sur les « i » ? C’est pas juste !

4 Cavanna (RIP) a fort joliment traité du sujet dans Mignonne allons voir si la rose

5 Même si, franchement, j’avoue que l’idée qu’il suffise de changer ça pour obtenir l’égalité homme-femme me laisse perplexe. Je ne crois même pas que ce soit une étape nécessaire… L’égalité entre les sexes, cela signifie qu’à travail et responsabilités égaux (au masculin, eh oui !) le salaire est le même. Cela signifie qu’une femme est aussi libre de choisir sa vie et son travail qu’un homme. Cela signifie que la société (bref : nous !) est assez intelligente (au féminin, si si !) pour s’organiser de manière à ce qu’une grossesse ou un accouchement n’empêche pas une femme de s’épanouir dans sa vie professionnelle. Cela signifie qu’une femme peut avoir un grade hiérarchique supérieur à un homme sans que celui-ci se sente troublé dans sa virilité. Mais cela ne signifie certainement pas ce combat à la mords-moi-le-nœud pour un politiquement correct à deux francs.

6 Masculin, once again. On peut regretter que le français n’ait pas, comme l’anglais, gardé un genre neutre – mais l’histoire linguistique s’est faite ainsi. (Je m’abstiendrais de toute blague douteuse quant à la féminisation des bateaux par les Britanniques, mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque…)

Commentaires

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Lisa

Waaaaaahhhh Je pensais connaître pas mal des synonymes du mot merde - "caca", "crotte", "déjection naturelle" ...…

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Sophie

Cher Jean-Baptiste, Je serais curieuse de savoir ce qui te fait dire que la féminisation des mots "ne va…

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Madeleine

Une piste: Il s'agit de l'accord avec le donneur le plus proche (survivances de l’usage classique), Grévisse :…

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Lisa

Waaaaaahhhh

Je pensais connaître pas mal des synonymes du mot merde – « caca », « crotte », « déjection naturelle » … Mais en fait il y a aussi…Votre texte ! 🙂 🙂 🙂 Merci pour cette petite leçon de vocabulaire.

C’est en tout cas tout ce que je pourrais en retirer. Parce que tout le reste, hum. Votre avis sur les combats féministes? Votre avis sur lesquels sont utiles et inutiles? Votre avis sur nos moyens de réappropriation d’un langage qui ignorent les identités des femmes et des personnes de genre non-binaire? Devinez quoi? Ben on s’en balance. Sérieusement.

Le féminisme sait ce qu’il fait, en fait, vous voyez. Il n’a pas besoin qu’un cismec se ramène et déclare que le féminisme doit être comme ça ou comme ça. Ce n’est pas votre lutte. C’est la notre. Et vous ne pourrez jamais, mais jamais, avoir une quelconque légitimité à formuler ce que l’on doit faire.

Donc, cessez de croire que ce que vous dites sur nous a une quelconque importance. Cessez de croire qu’écrire ce torchon était une bonne idée. Ce ne l’était pas. Ca ne l’a jamais été. Et si vous n’en êtes pas encore à vous roulez dans la boue en signe de pardon, supprimer le tout de suite. Après, vous pouvez aller vous roulez dans la boue si vous voulez, hein, ça diminuera peut-être l’odeur de merde 🙂 🙂 🙂

Signé: un-e con-ne de féministe non-binaire qui n’a RIEN COMPRIS à son combat ouin ouin moi l’homme cis je saurais mieux que toi ce qu’est le sexisme oui oui la preuve regarde mon zizi c’est trop de la connaissance mais siiiii j’ai raisooooooonnnnn SIIIII #maletears #;_; #dureviedel’hommecis #han #sitriste #sivrai

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Sophie

Cher Jean-Baptiste,
Je serais curieuse de savoir ce qui te fait dire que la féminisation des mots « ne va pas améliorer les conditions d’étude et de travail des femmes ».
Si on regarde ça comme un lien causal direct, bien évidemment que je te l’accorde. As-tu cependant considéré les diverses implications sociales de la féminisation des mots?

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HN

L’anglais est plus confortable pour ces problèmes de pluriel. Pas de genre, pas de différenciation. Emballé c’est pesé.
Là où on pourrait regarder, c’est la condition des femmes dans les pays anglophones, où ces règles ne s’appliquent pas… Ben c’est ni mieux ni pire que chez les francophones, il me semble. C’est la même galère.
De toute façon, on sait très bien que cette règle a été balancée en guise de « nonosse » au lieu de taper là où ça fait mal : l’emploi, les salaires, les postes à responsabilité, la représentation.
D’ailleurs, il suffit de regarder la parité dans les académies pour voir que ceux qui font nos langues n’ont rien de féministes enragés… Je parle en tout cas pour la France : première académicienne en 1980…
Cdlmt

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Jackie

Si je ne m’abuse, antérieurement à la règle de la masculanisation du pluriel (un homme et une femme heureux), l’accord se faisait selon le genre du dernier nom utilisé (un homme et une femme heureuses; une femme et un homme heureux). Cette pratique me semble plus simple et tout aussi égal-orientée que l’insertion laide et imprononçable d’un « e » féminisant.
Sur ce, je vais me faire un café-e 😉

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JB Bing

Merci de cette info. J’ignorais totalement cette ancienne règle. Où peut-on en savoir plus (son époque, le contexte de sa disparition, etc.) ? La langue n’est pas figée, elle évolue, change et mute – elle vit, donc ; et y revenir serait en effet plus joli (pourquoi diantre « joli » et pas « jolie » ? – j’aurais dû écrire : « esthétique »…) que ces insertion-e-s mochardes.

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Madeleine

Une piste: Il s’agit de l’accord avec le donneur le plus proche (survivances de l’usage classique), Grévisse :
épithètes :
– « l’être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation pareille » Proust, Albertine disparue
– « dans les mouvements et les habitudes les plus journalières », dans la façon de s’habiller, de manger les œufs à la coque, … », Giraudoux, Littérature
– « consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières », Racine, Athalie

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XXX

L’incipit donne le tons à votre argumentaire, c’est un sacré courage de citer Nothomb tout en paraissant crédible, bravo! Il n’y a que des académiciens pour oser ces frivolités intellectuelle!

Cet article donne de mauvaises haleine, c’est la seul raison que je puisse vous donner. Vive les bas-fonds de la culture.

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JB Bing

Ai-je prétendu être crédible ? Quant aux « bas-fonds » de la culture, ils ont aussi leurs charmes – et je n’ai certes pas les capacités de planer en permanence dans les hauts cieux de la grande culture… ou d’avoir bonne haleine (contrairement à vous, semble-t-il). Allons, détendez-vous un peu…

Allons, détendez-vous un peu…

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Step out

Yes, encore un promoteur d’une lutte d’arrière garde…

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JB Bing

« N’empêche qu’à la retraite de Russie, c’est les mecs qui étaient à la traîne qui ont été repassés ! » (Lino Ventura, dans « Les Tontons flingueurs » – on est réac ou on ne l’est pas…).

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