Jet d'ancre sur Le 16 juin 2014

« Snowpiercer »: Réflexion sur trois révolutions

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« Snowpiercer »: Réflexion sur trois révolutions

« Parcourant la blanche immensité d’un hiver éternel et glacé, d’un bout à l’autre de la planète, roule un train qui jamais ne s’arrête. »

 

Les révolutions traversent de part en part le film « Snowpiercer », réalisé par le Sud-Coréen Bong Joon-Ho et sorti en Suisse en mars 2014. Adapté de la BD française « Le Transperceneige », éditée en trois tomes de 1984 à 2000, le cinéaste signe un long-métrage d’anticipation ambitieux à plus d’un titre. Petit récapitulatif des ponts entre les deux arts avant d’évoquer le cœur du sujet.

Du 9ème au 7ème art

Les deux arts voient le jour à quelques soixantaines d’années près : en 1830 pour la BD, avec Rodolphe Töpfer en Suisse (!) et 1890 pour le cinéma, avec William Dickson en Angleterre. Outre ce rapprochement dans le temps, la BD et le cinéma partagent un lexique commun et une approche sensiblement pareille dans la réalisation. Par exemple, la notion de « plan » renvoie dans les deux cas à l’image : en BD, il s’agit d’une seule image, tandis qu’au cinéma, elle se réfère à une série d’images enregistrées sans interruption. Une « scène », quant à elle, traite aussi bien d’une suite d’images dans le même décor en BD que d’une succession de plans dans un même lieu au cinéma.

Rien d’étonnant donc, à ce que plusieurs bandes dessinées aient vécu et vivent encore de nos jours le passage des planches à la caméra. Ainsi, très tôt, des séries telles que « Bringing up father » ou « Little orphan annie », deux classiques du comic-strip américain, sont adaptées en film (respectivement en 1915 et 1932). Aujourd’hui, indifféremment de leur origine (asiatique, américaine, européenne) ou du traitement réservé à l’adaptation (dessins animés, films d’animation, films en prises de vue réelles), les transpositions de BD fleurissent.

Hormis les titres surmédiatisés tels que « les Schtroumpfs » (très mal adapté d’une BD belge) ou les blockbusters issus de l’univers américain Marvel, des adaptations parfois plus confidentielles ont été portées à l’écran. Pour le pire, avec des titres comme « Garfield », « Iznogoud », « Blueberry » ou, plus récemment, « Boule et Bill ». Mais aussi pour le meilleur, avec des films comme « Les sentiers de la perdition », « Tintin et le secret de la Licorne » et dernièrement « Snowpiercer ». Dans bon nombre de cas, en plus d’être résolument mauvaise, la question même de l’adaptation peut se poser. Comme avec « Garfield » et ses blagues de quelques cases ou le concept d’un seul gag par page (Boule et Bill). Concernant l’adaptation du « Transperceneige », elle paraît doublement justifiée. D’abord parce que la BD de Jacques Lob (scénario) et Jean-Marc Rochette (dessin) propose un univers cohérent, étalé sur trois tomes, mais surtout parce qu’elle renvoie sans cesse au mouvement.

© www.actucine.fr

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Révolution = rotation

Trois sens spécifiques de la définition du mot « révolution » sont au centre de l’œuvre de Bong Joon-Ho. Dans une moindre mesure, il y a d’abord la révolution de la Terre (la rotation autour de son axe), vaste terrain de mésententes qui plante le décor du film : le 1er juillet 2014, malgré l’opposition des camps écologistes et de certains pays développés, un consensus planétaire des dirigeants de 79 États amène à libérer dans l’atmosphère un agent refroidissant (le CW7) pour lutter contre le réchauffement climatique. Trop efficace, le CW7 provoque en fait une ère glaciaire durable et mortelle sur l’ensemble du globe. Dix-sept ans plus tard, en 2031, les survivants évoluent dans une arche mécanique, vouée à rouler éternellement autour de la planète, sans interruption, sous peine de mourir gelés.

À l’intérieur du convoi, la hiérarchie des classes sociales est reproduite selon le prix du billet. Les wagons de tête vivent dans l’opulence : le machiniste en chef Wilford (joué par Ed Harris) et sa conseillère Mason (interprétée par Tilda Swinton) profitent à l’avant, suivis par les voitures de 1ère et 2ème classes. De leur côté, les pauvres et les resquilleurs, parmi lesquels se trouvent Curtis (Chris Evans) et Gilliam (John Hurt), tentent de survivre à l’arrière, entassés dans les wagons de queue. Selon le premier sens de sa définition, la révolution s’incarne à l’écran dans un geste apparemment anodin du personnage de Mason. Il s’agit plus précisément d’une rotation de la main finalisant son discours sur l’ordre, au début du film : «…Nous devons tous occuper la place qui nous était prédestinée…chaque passager dans son compartiment. L’eau qui coule, la chaleur qui réchauffe, tout est expression de la machine sacrée, dans le respect de la place qui lui était prédestinée ». Le mouvement est en fait d’une haute importance, puisque le spectateur apprendra plus tard qu’il est lié directement à la bonne marche du train. Lequel correspond à la deuxième révolution.

© www.acsta.net

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Révolution = circulation

Ainsi, le deuxième sens de la définition du mot « révolution » se retrouve dans cette circulation ininterrompue du train. Étant constamment en mouvement, les repères spatiaux remplacent alors les heures et leur système conventionnel : depuis dix-sept ans, la traversée du même pont, le « Yekaterina Bridge », marque le passage à l’année suivante (l’occasion d’une scène cocasse, imposant une trêve au beau milieu d’une bataille rangée). L’impression de tourner en rond n’en est plus une, elle devient réalité.

Le « Transperceneige » et ses occupants vivent un éternel recommencement : ils repassent sur les mêmes rails, aux mêmes endroits et le train doit transpercer la glace accumulée aux abords des mêmes tunnels, année après année. Le confinement et les conditions de vie misérables à l’arrière font germer la graine révolutionnaire des plus démunis et ceux-ci se mettent en tête de remonter le train en traversant les wagons, pour renverser le pouvoir en place. Les premiers soulèvements ne tardent pas à apparaître, selon le troisième sens de sa définition.

Révolution = insurrection

Le thème de l’insurrection revêt une importance considérable dans « Snowpiercer », puisque le problème de la surpopulation et la notion de gouvernance sont abordés à travers son prisme. Premièrement, comme le dit le personnage de Wilford dans le film, le train est un « écosystème complet, dont il faut respecter l’équilibre ». Et comment faire pour le maintenir tel quel, à fortiori dans un endroit limité par l’espace ? En régulant sa population. Et c’est là que le film de Bong Joon-Ho prend en partie son sens.

Bien plus qu’une simple transposition des classes sociales marxiennes, « Snowpiercer » aborde plutôt leur transversalité à travers la question des révolutions instrumentalisées. Dans cette optique, la seconde moitié du film est intéressante. Le spectateur apprend l’échec de plusieurs révolutions entamées et avortées au fil des ans (le soulèvement McKregor, la révolte des 7) qui contribue à maintenir la propagande du pouvoir, en influençant les représentations individuelles des classes supérieures dès le plus jeune âge (la scène du wagon servant de salle de classe est révélatrice).

Mais le spectateur apprend également que ces révolutions sont fomentées par Wilford, associé au leader de l’opposition issu des classes indigentes (Gilliam), dans le but de réduire drastiquement la population. Dans le film, cette réduction est chiffrée à 74% par le pouvoir et garantie par l’avancement des émeutiers à travers les wagons (plus ils avancent et combattent, plus ils meurent). Mais la révolte se poursuit trop loin, au point que Curtis atteint quasiment seul le premier wagon, celui de Wilford. Ce qui conduit au lien qu’entretient le film avec la gouvernance.

Toujours selon Wilford, les hommes qui n’ont pas de chef se dévorent entre eux. Ainsi, face au succès inattendu de l’insurrection menée par Curtis et devant le fait accompli, Wilford souhaite en faire son digne successeur. Autrement dit, les dirigeants d’un bout à l’autre du convoi s’entendent sur la stratégie à adopter pour créer des révolutions et les morts qui vont avec. Le tout mené tambour battant par un insurgé utilisé, dont la révolte a soigneusement été planifiée : les armes vides des miliciens au début du film incitent Curtis à la rébellion (alors que des balles réelles font leur apparition plus loin dans le film) ou, plus subtilement, à travers le personnage de Yona, présentée comme une « medium » prédisant le contenu d’un wagon avant que celui-ci ne s’ouvre (l’explication plus plausible serait le fait que Yona aurait participé antérieurement à d’autres révolutions et qu’elle connaisse la teneur des wagons).

Puis, dans un second temps, la volonté de Wilford aurait été de placer Curtis à la tête du train. La boucle de l’instrumentalisation est bouclée (ce qui représente en soi une autre révolution). Encore mieux, Bong Joon-Ho élève l’idée des révolutions instrumentalisées au rang des solutions les « moins pires » de toutes, conférant à « Snowpiercer » autant de nuances qu’il en existe dans la réalité, échappant ainsi aux raisonnements binaires et manichéens. À ce titre, le scénario peut aider à porter un regard éclairé sur les « dissidents » actifs et bien réels de l’autre côté de la frontière suisse…

 

La bande-annonce du film :

 

Commentaires

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chente fou

trés bon film

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