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Société Le 30 octobre 2016

Le yoga à l’occidentale : entre narcissisme et performance

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Le yoga à l’occidentale : entre narcissisme et performance

 

Vous voulez vous mettre au yoga, encouragés par vos amis qui ne jurent que par cela, boivent des boissons verdâtres et diffusent à qui mieux mieux les photos de leurs derniers exploits de souplesse ?

Vous aurez l’embarras du choix, tant l’offre abonde aujourd’hui sous nos latitudes. Que vous soyez enceinte, du troisième âge, encore enfant ou adolescent, en mal d’acrobaties, que vous ayez mal au dos ou aux yeux, que vous souffriez d’anxiété, de dépression ou de troubles du sommeil, sachez qu’il existe une offre spécifique adaptée à vos besoins. Elle se décline même de façons plus originales encore : on peut ainsi faire, en Suisse, du yoga du rire1, du yoga dans les airs2, du yoga sur un stand up paddle3, du yoga dans une salle surchauffée à 40°4 ou encore sur la neige5, les pieds solidement ancrés dans vos chaussures de ski. On peut aussi pratiquer le yoga tout nu, en se masturbant jusqu’à atteindre l’orgasme au vu et su de ses camarades de cours dans un cours collectif d’orgasmic-yoga proposé à Zurich6. Certains pays européens déclinent même ce sport sous des aspects insolites, que ce soit une bonne bière à la main à Berlin7, complètement immergé dans une piscine en France ou en douce compagnie de son chien aux Etats-Unis8.

La popularité du yoga n’est aujourd’hui plus à prouver. Son nombre croissant d’adeptes, de centres et d’enseignants9 nous rappellent – s’il le fallait encore – à quel point cette philosophie indienne muée en art de vivre s’est implantée chez nous.

 

Origines du yoga

Et pourtant, avant d’être un sport déclinable à l’envi, le yoga est avant tout une discipline spirituelle.

Les premières traces faisant état d’une philosophie yogi datent de 3000 ans avant Jésus-Christ et sont imputables à une civilisation antique de la vallée de l’Indus, dans le sous-continent indien. Par la suite, différents textes vont y faire référence : d’une part, les Védas (textes sacrés de l’Inde, à la base de la religion védique) et, d’autre part, deux poèmes épiques hindous (le Ramayana et le Mahabharata). Ce n’est pourtant qu’aux alentours du XVe siècle que les postures du yoga sont réellement codifiées et que cette philosophie acquiert son aspect gymnastique, tel qu’on le connaît aujourd’hui (on parle alors de hatha-yoga).

Si ces différentes sources fournissent chacune leur vision de l’enseignement du yoga, toutes se rejoignent en un point : le yoga a comme but de réunir l’âme individuelle à l’absolu, à l’esprit universel ; de faire parvenir le corps et l’esprit à une harmonie et une plénitude libérées de l’ego. Le mot « yoga » en lui-même signifie d’ailleurs, en sanskrit, « unir, joindre ». En d’autres termes, le yoga a pour objectif de nous joindre en nous-mêmes, dans nos aspects physique, psychique et spirituel10, puis de nous joindre au monde qui nous entoure sans que nous projetions ou superposions nos idées sur celui-ci. Le but du yoga, bien avant d’être physique, est essentiellement spirituel. Ainsi, si « le yoga commence par le corps, […] son but ultime est de le transcender. »11 Toutes les postures (asanas) du yoga n’ont en effet d’autre finalité que de préparer physiquement ses adeptes à leur finalité : la méditation, qui nous éloigne de ce qui est matériel (le corps, le mental) et nous ramène à l’immortalité de l’âme.

La philosophie du yoga est également porteuse de valeurs morales. Ses quatre « voies » principales préconisent notamment d’agir de façon désintéressée sans chercher de récompense de quelque nature qu’elle soit ; d’apprendre à contrôler les fluctuations de sa pensée et de ses sens ; de pratiquer la non-violence ; de faire preuve de véracité, de modération en toute chose et de non-possessivité.12

 

Répondre au besoin occidental

Il semble dès lors aisé de comprendre pour quelle raison le yoga a rencontré un tel succès dans nos sociétés souvent matérialistes, rationnelles et psychiquement exigeantes. En tant que sport tout d’abord, puisqu’il est médicalement prouvé que le yoga a de nombreuses vertus sur notre santé physique, comme toutes les pratiques sportives – mais aussi en tant que moyen thérapeutique, dans des sociétés qui voient apparaître de plus en plus d’individus isolés, présentant des troubles psychiques et/ou suicidaires. En Suisse, par exemple, 16% de la population présente des symptômes de détresse psychologique tandis que 6% souffrent de dépression13. Son taux de psychiatre par habitant est le plus élevé de tous les pays membres de l’OCDE14. Au niveau mondial, ce sont, selon l’OMS, plus de 615 millions de personnes qui sont touchées par la dépression et l’anxiété15 – un chiffre qui ne cesse d’ailleurs d’augmenter. Au-delà du traitement habituellement proposé (la psychothérapie et/ou la pharmacologie16), le yoga ainsi que la méditation de pleine conscience se sont révélés être une alternative douce et efficace. Car face à la rumination négative, nos automatismes néfastes et nos projections biaisées, ces méthodes nous apprennent justement à nous observer davantage sans nous laisser embarquer par nos pensées, ainsi qu’à voir le monde tel qu’il est – d’où cette fameuse « union » dont nous parlions, qui est à la base du yoga.

 

Un juteux marché

Si de nombreux spécialistes se réjouissent de cette recrudescence de la pratique du yoga dans nos sociétés (dont les bienfaits ont été prouvés « au niveau somatique, sur le système immunitaire notamment, et au niveau psychique, avec une diminution du niveau de stress et des symptômes anxieux et dépressifs »17), l’on peut toutefois s’interroger sur les modalités de l’engouement qu’elle engendre depuis quelques années un peu partout dans le monde.

Rappelons qu’en Suisse, en 2014, le yoga était le 11ème sport le plus pratiqué, après la randonnée pédestre et avant le tennis. Environ 7% de la population s’y adonnait alors, avec une majorité écrasante de femmes.18 Mais le pays que le yoga semble avoir conquis avec le plus d’efficacité est sans conteste les États-Unis, dont le yoga constitue la 4ème industrie à la croissance la plus rapide. Selon une étude nationale réalisée en 2016, les quelque 36 millions de yogis américains dépensent environ 16 milliards de dollars par année – non seulement en cours, mais aussi en vêtements, en tapis, en livres, en CDs de musique et en DVDs instructifs massivement vendus ! En effet, en plus d’être de plus en plus populaire, le marché du yoga et de ses produits dérivés explose. Il semble désormais impossible de devenir yogi sans être vêtu des plus jolies tenues assorties, dont le prix, lui aussi, décolle.

 

La mise en scène du yoga

Si la philosophie hindoue est parvenue à se muer en un business colossal, c’est en grande partie grâce aux réseaux sociaux sur lesquels les yogis se mettent en scène, exposant dans une nonchalance feinte leurs dernières prouesses. Tout en arborant un air serein et détendu, elles posent dans des lieux rayonnants et verdoyants, susceptibles de faire baver d’envie la citadine stressée et légèrement sédentarisée. Suivies par des milliers d’utilisatrices en quête de la même souplesse et du même corps athlétique, les yogis du troisième millénaire en profitent pour faire allégrement la publicité des marques de leurs tenues dans chacun de leurs posts. Elles font étalage de leurs performances physiques, de leur corps affiné et de la sophistication de leurs tenues. D’humeur commerçante, certaines vendent leur propre manuel de yoga et font la promotion de ceintures spécifiques qui permettent de renforcer les muscles abdominaux. D’autres encore diffusent massivement des photos de leurs followers prouvant leur progression gymnastique et leur perte de poids – afin d’encourager la communauté féminine à se dépasser dans leurs postures et à acquérir la même musculature. L’abondance de ces photos sur les réseaux sociaux est telle que l’on peut en venir à se demander s’il est même possible de pratiquer le yoga sans maîtriser l’art du self-photographing, self-filming et self-promoting – le tout entre deux respirations profondes.

 

La dénaturation occidentale

Or, nous l’avons vu, le principe même du yoga est bien éloigné de cette commercialisation à outrance et plus particulièrement de cette quête de la performance. Elle est même tout leur contraire : une pratique individuelle, pacifique et ascétique, qui est censée nous relier à nous-mêmes et au monde – mais justement pas au regard des autres, ni au consumérisme et au matérialisme que nous connaissons déjà fort bien.

La première victime de cette commercialisation est sans conteste la communauté féminine : déjà rudement soumise aux normes esthétiques et physiques valorisées par nos sociétés, elle se retrouve une fois de plus confrontée à un idéal qu’il lui faut atteindre. Même l’activité censée être la plus spirituelle et désintéressée est une fois de plus muée en prétexte lucratif, exploitant les femmes et leur besoin d’acceptation d’elles-mêmes.

Voilà donc la pratique du yoga transformée en pratique narcissique et exhibitionniste, alors qu’elle préconise avant tout un décentrement de soi. Certes, toute discipline est naturellement amenée à évoluer et à s’adapter au gré de ses terres d’ancrage mais force est de constater que, malgré son désir d’intégrer cet art spirituel à sa culture, notre société occidentale n’a réussi qu’à le transformer – consciemment ou non – en ce dont elle voulait justement guérir.

 


1. http://yogarire.ch

2. Le Temps, yoga aérien, 21 septembre 2016 https://www.letemps.ch/lifestyle/2016/10/07/lesprit-leger-yoga-volant

3. Femina, 12 juillet 2016, http://www.femina.ch/loisirs/news-loisirs/sport-zen-eau-stand-paddle-yoga-adresses-suisse

4. http://www.bikramyogageneva.ch/fr/le-bikram-yoga/

5. La station de Morzine a été la première station à proposer des cours de yoga sur ski en France (http://blog.ekosport.fr/2016/02/22/morzine-1ere-piste-de-yoga-en-france/). La station de St-Moritz fait de même, moyennant 510.- pour la journée. http://www.engadin.stmoritz.ch/winter/en/activities/sports/skiing-snowboarding/corviglia-skiing/yoga-on-snow/

6. http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/romaine-kohler-«la-masturbation-est-un-des-plus-grands-tabous-à-briser» et http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/etre-son-propre-amant-ça-s’apprend

7. http://www.lenouvelliste.ch/articles/lifestyle/buzz/le-yoga-a-la-biere-nouvelle-tendance-a-berlin-526475

8. http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/yoga-ces-cours-et-stages-insolites-organises-dans-le-monde-170616-114811

9. En Suisse, l’association Yoga Suisse compte plus de 1400 membres individuels et 8 instituts de formation (http://www.yoga.ch/fr/). Lire également à cet effet le dossier sur le yoga paru dans Largeur.com en 2010, qui analyse cette croissance (tapis yoga largeur 80).

10. http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=3526223130;

11. Vishnudevananda Saraswati, personnage important dans la diffusion du yoga, dans “Le Yoga, Guide complet et progressif”, Robert Laffont, 1984.

12. http://yoga-et-vedas.com/les-4-voies-du-yoga/

13. Chiffres de l’OFS pour 2012.

14. OCDE (2014), Santé mentale et emploi : Suisse, Santé mentale et emploi, Éditions OCDE. http://dx.doi.org/10.1787/9789264205192-fr

15. http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2016/depression-anxiety-treatment/fr/

16. http://www.planetesante.ch/Magazine/Medicaments-examens-et-traitements/Meditation-de-pleine-conscience/Une-nouvelle-facon-de-mediter-au-quotidien

17. ibid.

18. http://www.sportobs.ch/fileadmin/sportobs-dateien/Downloads/Sport_Schweiz_2014_f.pdf

19. Infographie sur http://www.dharmalyon.com/le-business-du-yoga ; http://www.prnewswire.com/news-releases/2016-yoga-in-america-study-conducted-by-yoga-journal-and-yoga-alliance-reveals-growth-and-benefits-of-the-practice-300203418.html ; étude complète sur http://www.yogajournal.com/yogainamericastudy/

 

Autres sources et références

http://www.largeur.com/?p=3275

http://www.yoga.ch/fr/yoga/histoire-du-yoga-en-suisse/

http://www.solunayoga.ch/

http://www.ghi.ch/le-journal/la-une/geneve-eldorado-des-psys-0

http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/romaine-kohler-«la-masturbation-est-un-des-plus-grands-tabous-à-briser»

http://lemondeduyoga.org/les-origines-du-yoga/

http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2016/depression-anxiety-treatment/fr/

Le Yoga, Guide complet et progressif, Robert Laffont Centre Sivananda, Sablons, 1984.

OCDE (2014), Santé mentale et emploi : Suisse, Santé mentale et emploi, Éditions OCDE. http://dx.doi.org/10.1787/9789264205192-fr 

https://yoga.ooreka.fr

http://madame.lefigaro.fr/societe/yoga-nouvelle-arme-de-seduction-massive-050615-96858

https://fr.wikipedia.org/wiki/Yoga

http://www.univ-occ-yoga.org/connaitre/hatha.htm

http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=3526223130

http://www.who.int/mental_health/suicide-prevention/suicide-infographic-fr.pdf?ua=1

https://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/14/02.html

https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20144178

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