International Le 4 mars 2013

Paysage urbain et inégalités : le cas de Lima

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Paysage urbain et inégalités : le cas de Lima

Contextualisation

Gigantesque mégapole qui ne cesse de s’étendre, Lima concentre aujourd’hui 10 millions d’habitants, soit plus d’un tiers de la population péruvienne1. Au cours des 50 dernières années, le tissu urbain et sa périphérie se sont considérablement développés pour atteindre une superficie de 2672km2. En cause : une forte croissance démographique2 en partie générée par un afflux massif de personnes originaires de l’intérieur du pays3 vers la capitale. Ce phénomène désormais connu sous le nom d’exode rural trouve ses origines dans les années 1950-60 et se poursuit aujourd’hui de manière plus restreinte.

Une transformation qui n’est semble-t-il pas au goût de tous. En témoigne une séparation aussi tenace qu’implicite entre Liméniens « pure souche » et nouveaux arrivants. Serrano, cholo, indio ou indigena, les surnoms ne manquent pas pour désigner le péruvien andin, habitant de la sierra4. Si elles se cantonnent au vocabulaire courant voire vulgaire (jerga), ces appellations conservent néanmoins une connotation péjorative et contribuent à alimenter un racisme latent au sein de la population. Sans prétendre raviver le débat – d’ores et déjà clos – de l’Indien prétendument inférieur au créole blanc, il importe d’avoir conscience de cette division géographique et ethnique, pour ne pas dire « raciale », qui bien souvent va de pair avec un clivage économique. 

Naissance de l’asentamiento

Patrimoine historique en décrépitude, cireur de chaussures appliqué, solide édifice cerclé de barbelé, tout-terrain aux vitres teintées, carriole du vendeur ambulant, homme d’affaires pressé… La Ciudad de los Reyes5 offre l’image d’un univers aussi hétéroclite que déroutant. Fortunes colossales y côtoient misère et précarité, dans un concert de klaxons, dans la plus grande indifférence. Tout s’oppose, rien ne s’accorde et pourtant… tout tient en place, comme si ce chaos avait été conçu ainsi. Au sein de ce paysage fortement contrasté, les inégalités sociales dessinent le profil d’une population en dents de scie6.

Dans les quartiers de La Molina, de San Borja ou encore du fameux Miraflores, les supermarchés pour pitucos7 et autres expatriés fleurissent, reflets d’une croissance économique incontestable : plus de 6 % en 20118. Parmi eux, le géant Wong, qui propose tout un choix d’articles importés, à l’attention d’une clientèle exigeante qui désire être « à la page ». À chaque coin de rue, salons de beauté, restaurants, boutiques de prêt-à-porter et autres Starbucks ponctuent des rangées de villas soignées et témoignent d’un niveau de vie élevé, semblable à celui d’un pays occidental. Non loin de là, les cerros9 se dressent. À perte de vue, une nuée de cabanes fragiles. Ces dernières décennies, elles ont poussé comme des champignons, témoins immobiles d’un exil massif, terres d’accueil de familles déracinées et jugées indésirables dans leur propre pays. Une immigration interne vouée à l’échec, sapée de l’intérieur par manque de moyens, de structures d’accueil, de places de travail ou de place tout simplement…

Un taux de chômage élevé, le tarissement d’une agriculture laborieuse et peu rentable, l’accaparement des terres par de grandes multinationales10, le désir de bénéficier de plus d’opportunités pour le futur de leurs enfants ou simplement l’espoir d’une vie meilleure, les raisons qui poussent les habitants des provinces vers la capitale sont multiples. Pourtant, à leur arrivée, la majorité d’entre eux n’ont nulle part où aller. Ne correspondant pas au profil de l’offre proposée en matière de logement et d’emploi – qui vise principalement la classe moyenne, aisée et surtout qualifiée –, ils n’ont d’autre choix que de s’installer là où ils le peuvent. Ou plutôt devrait-on dire, là où c’est encore possible. Les zones planes situées en périphérie de la ville étant d’ores et déjà occupées, la vague démographique en quête de nouvel espace s’est progressivement déplacée vers les collines désertiques qui bordent le littoral liménien. Impropres à la construction, les cerros ont fini par devenir le symbole d’une occupation informelle de la terre, à travers la création des asentamientos humanos. Littéralement, les établissements humains. À cheval entre la colonie et le quartier communautaire, le terme désigne un groupe de huit familles ou plus, qui occupent des terres en situation irrégulière sur le plan juridique et/ou qui ne disposent pas dun accès formel à des services basiques tels que l’électricité, leau ou lassainissement du terrain11.

© Photo Sylvia Revello.

Réponses biaisées et politique perverse

Pour comprendre la situation dans laquelle se trouve actuellement la capitale péruvienne, il est nécessaire de remonter aux années 1970-1980, lorsque l’exode rural atteint son paroxysme. Cette période agitée de l’histoire du Pérou se distingue par une violence omniprésente dans les zones montagneuses de la sierra, où la guérilla du Sentier lumineux12 s’oppose à l’armée nationale pour le contrôle de points stratégiques. Pris en tenaille entre les multiples affrontements, les habitants fuient en masse vers la capitale. Incapables de satisfaire une demande de logement et d’emploi consécutive au développement frénétique de la ville, les autorités choisissent alors une autre réponse. Céder la terre sous conditions : un appui politique par exemple. Une manière de tirer profit d’une population vulnérable et prête à tout pour s’établir, tout en donnant l’impression de faire acte de générosité. Un titre de propriété, voilà donc ce qu’obtiennent, dans le meilleur des cas, les nouveaux arrivants. Rien de plus. Le reste des démarches – pour ne pas dire toutes – leur revient de fait. Et il faut tout reprendre à zéro : assainissement du terrain, eau, électricité, installations sanitaires, service de voirie, routes… À cette série de premières nécessités s’ajoutent bientôt des mesures d’urgence pour pallier les dangers (éboulements ou autres glissements de terrain) que présente le lieu : construction de murs de contention et escaliers, renforcement des habitations.

Si à ce jour, les modalités de titularisation ont quelque peu évolué, la logique, elle, reste identique. Entre 1996 et 2006, un million et demi de titres de propriété ont été délivrés par le gouvernement péruvien, dont plus d’un tiers sur territoire liménien. Initiée sous le second mandat d’Alberto Fujimori13, cette politique aveugle de titularisation massive, qui ne prévoit aucun investissement ni amélioration en matière de services de base, demeure très controversée. Son impact prétendument positif sur la situation des habitants des asentamientos titularisés mérite d’être profondément remis en question. En effet, proposé comme remède à la pauvreté, ce modèle laxiste ne répond pas aux besoins des populations concernées et ne fait que rendre leur intégration plus conflictuelle, en entretenant une ségrégation implicite entre « ville formelle » et « ville informelle ». Dotés d’une parcelle de terrain légalisée certes, mais également dangereuse, isolée et précaire, les habitants des asentamientos ne parviennent pas à sortir de la spirale de la pauvreté. Plus grave encore, les communautés qui ne sont pas parvenues à régulariser le terrain sur lequel elles vivent perdurent dans une logique d’invasion et voient toutes leurs démarches bloquées par ce statut « informel ». Résultat, l’asentamiento demeure un problème endémique.

Les conséquences de cette politique de « désengagement » prônée par le gouvernement péruvien ont marqué le paysage urbain sur le long terme et se ressentent encore aujourd’hui. D’après un rapport présenté au mois d’avril 2012 par Susana Vilaran14, alcalde15 de Lima, la ville compte environ 5’000 asentamientos humanos, dont 3’000 sont situés dans des zones jugées « à risque ». Néanmoins, seuls 450 d’entre eux semblent assez préoccupants pour déclencher une action d’urgence. Le programme de consolidation, s’il a lieu, exigera un investissement de plus de 762 millions de soles (environ 300 millions de francs suisses) et le relogement d’un demi-million de personnes16. Un coût important qui sanctionne une prise de conscience tardive de la part des autorités. À ce sujet, les commentaires d’Ivan Infanzon, l’un des responsables de l’institut de « subgerencia de defensa civil »17, laissent perplexe. Dans une interview, il déclare que « la ville s’est agrandie de manière désordonnée, à cause de l’auto-construction qui se caractérise par l’utilisation de matériaux inadéquats »18. S’il met en avant la construction informelle, l’intéressé ne prend en revanche pas la peine de s’interroger sur les causes profondes du phénomène et encore moins sur les instances qui l’ont laissé se développer. Pourquoi ?

 

Conclusions

À l’échelle du continent sud-américain, une étude publiée en août dernier19 par l’ONU-Habitat met en avant l’urgence d’une transition urbaine pour pallier des années de croissance incontrôlée. Plus qu’en termes quantitatifs, le besoin est à présent de trouver des solutions de qualité afin de répondre aux nécessités des habitants de manière équitable et durable. Au niveau local des asentamientos d’une part, la construction d’habitations solides et viables20, le développement de l’entraide communautaire21, la création de lieux de vie commune et la diminution des risques liés au terrain constituent des enjeux majeurs. Au niveau national d’autre part, la valorisation des activités économiques dans les zones isolées de la sierra, un accès facilité à des domaines tels que l’éducation ou la santé et enfin la préservation d’un environnement fragile sont autant d’efforts qu’il convient de fournir si l’on veut permettre aux habitants de mener une vie décente sur leur lieu d’origine.

 

© Photo Alexandra Granados.

 

Celui qui mange ne meurt pas (témoignage)

District de San Juan de Lurigancho22. Asentamiento Mano de Dios23. Ce qui hier encore n’était qu’un bout de terre désertique ressemble aujourd’hui à une fourmilière. Plus profondément, à l’intérieur des terres, on construit encore. Là-bas, c’est Ampliacion primero de Mayo et plus loin 28 de Julio. Accrochées aux versants raides des collines, les cabanes de fortune se multiplient dans les endroits les plus reculés. Évidemment, les derniers arrivés sont les derniers servis. Le dénivelé grimpe, on s’enfonce toujours plus loin. Au bout d’un chemin escarpé, à plus d’une heure de marche de la première route asphaltée, le terrain de Chucho. Un rectangle de terre battue suspendu à la roche. Quatre panneaux de bois pour unique pièce.

Chucho est vendeur ambulant. Sa spécialité, l’encens : patchouli, lavande, rose… Toute la journée, il sillonne la ville à pied pour décharger sa marchandise chez ses clients habituels. Le surplus, il le vend dans la rue aux passants. L’argent qu’il gagne dépend de la force de ses jambes. Une vie au jour le jour, sans couverture sociale ni assurance accident et encore moins de salaire fixe. « Je suis mon propre patron » déclare-t-il fièrement. Sa fille aînée, âgée de 23 ans et mère d’une fillette de cinq ans, est la seule à disposer d’un emploi « officiel », c’est-à-dire mensuellement rémunéré. Elle travaille comme vendeuse dans une librairie du centre-ville, à plus de 2 heures de route de l’asentamiento. Son plus jeune fils a 3 ans, et il en paraît moins. Originaire d’un petit village proche de Pucusana dans la selva amazonienne, l’épouse de Chucho, Nilda, est arrivée à Lima à 17 ans : « Je suis venue ici pour travailler. Là-bas dans mon village, il n’y a pas d’emploi, la vie est difficile ».

Habitant l’asentamiento depuis ses débuts, le couple est témoin de l’avancée vertigineuse de la région. « Avant, il n’y avait rien ici », lance Nilda en balayant de la main l’espace devant elle, « tout le monde se connaissait, aujourd’hui c’est différent ». Comme la majorité des habitations alentour, la maison ne comprend qu’une pièce à vivre – non seulement dormir, manger, se laver, mais également élever ses enfants, se disputer, rire… Six personnes y cohabitent. Nuit et jour. La nature du terrain ne permet pas vraiment plus et surtout, les moyens manquent. Dès lors, les nécessités les plus élémentaires sont reléguées au second plan. Sans eau courante ni installations sanitaires, les gestes quotidiens requièrent un effort supplémentaire. L’inventaire de la pièce ne prend qu’une fraction de seconde, inutile cependant de pousser plus loin une enquête stérile. Tout manque. Pourtant, lorsqu’on l’interroge, Nilda est catégorique : « Je préfère vivre ici, cette maison est à moi ; avant on louait un petit appartement en bas, mais on ne s’en sortait pas. Je n’arrivais pas à payer le loyer à temps ».

Accroupie dans un coin de la pièce, elle remue une casserole sur un réchaud installé à même le sol. Menu du jour, pachamanca a la hoya24. Un délice qu’elle prépare avec amour. Collé au mur, le reçu d’électricité affiche un sourire triste25 : « On a trois semaines de retard » explique-t-elle, c’est la deuxième fois consécutive. La date limite est dans quelques jours. Et sinon ? « Alors ils viennent et ils coupent », lance-t-elle presque ironique. Il est midi et un soleil de plomb pèse sur les toits de tôle ondulée. Le métal emmagasine la chaleur, la température avoisine les 40 degrés. Ces zones désertiques au relief isolé sont soumises à un climat extrême. La chaleur, accablante en été, se change en un froid humide une fois l’hiver venu. « Parfois le matin, on ne voit pas à deux mètres, alors je dis à mon fils qu’on habite sur un bateau et que le brouillard en bas c’est la mer… »

© http://www.techo.org.

 

1 29, 5 millions d’habitants en 2012 : http://www.statistiques-mondiales.com/perou.htm

3 Des hauts plateaux andins pour la plupart, mais également des zones proches de la forêt amazonienne.

4 Zone montagneuse qui s’étend le long de la cordillère des Andes.

5 Ainsi baptisée par son fondateur, le conquistador Francisco Pizarro en 1535.

6 Sur une échelle de 0 à 1 – chiffre représentant une inégalité totale –, l’organisation Techo (anciennement Un Techo para mi Pais) attribue 0,46 au Pérou : http://www.techo.org/

7 Qualificatif empreint d’ironie qui désigne les personnes aisées.

8 http://www.statistiques-mondiales.com/perou.htm

9 Petites collines de sable qui peuvent présenter un relief escarpé.

10 Le projet de mine « Conga » – suspendu durant de nombreux mois – qui prévoit l’assèchement de plusieurs lacs indispensables aux habitants de la région de Cajamarca pour leur approvisionnement en eau est un exemple significatif. Un excellent documentaire sur le sujet : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2013-02-08-Du-Bresil-au-Perou-pour-la-justice

12 Mouvement militaire péruvien d’influence maoïste créé en 1970 par Abimael Guzmán et actif de 1980 à 1992 : http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/ameriquelatine/sentierlumineux

13 Président du Pérou entre 1990 et 2000, cet homme politique d’origine japonaise purge actuellement une peine de 25 ans de prison pour détournement de fonds, meurtre et violation des droits de l’homme.

14 Qui soit dit en passant fait l’objet d’un scrutin extraordinaire, la Revocatoria, à un an de la fin de son mandat. Scandalisé par sa gestion des affaires de la ville, un collectif est en effet parvenu à mettre en jeu son poste de maire en demandant au peuple de voter pour – ou contre – son départ anticipé. Rendez-vous le 17 mars pour la réponse finale : http://www.sjl.pe/noticias/noticia.asp?id=2608

15 L’équivalent de maire en français.

17 Organe chargé de rendre un rapport d’évaluation des risques dans les asentamientos de la municipalité de Lima.

19 « Estado de la cuidades de America latina y el Caribe 2012 ».

20 L’ONU-Habitat définit le « lieu d’établissement précaire » comme un groupe de personnes vivant sous le même toit, dans une zone urbaine qui ne dispose pas d’une ou de plusieurs des conditions suivantes : 1. Une habitation de nature permanente qui protège des conditions météorologiques adverses. 2. Un espace vital suffisant, qui suppose moins de trois personnes par pièce. 3. Un accès facile à l’eau potable, en quantité suffisante et à un prix raisonnable. 4. Un accès à un service d’installations sanitaires adéquat : latrines privées ou partagées avec une quantité raisonnable de personnes. 5. Un mandat sûr qui protège des expulsions forcées.

21 À ce sujet, les comedors populaires, sorte de cantine de quartiers sont un exemple de réussite au niveau social et ont permis de réduire le risque de sous-alimentation chez les communautés les plus fragiles.

22 Le plus grand du Pérou avec près d’1 million d’habitants.

23 Fondé en 2006 par une dizaine de familles de confession évangélique.

24 Plat typique de la Sierra, préparé à l’origine dans un trou creusé à même le sol, où légumes et viandes cuisent à l’aide de pierres brulantes. Il s’agit ici d’une version simplifiée où la cuisson se fait dans une casserole.

25 Littéralement : 🙁 . C’est ainsi que les sociétés telles qu’Edelnor (électricité) et Sedapal (eau) signalent à leurs abonnés un retard de payement.

Commentaires

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Lima vue par le New York Times | A Lima

[…] http://www.jetdencre.ch/paysage-urbain-et-inegalites-le-cas-de-lima-2059 […]

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Christa

Description pleine de sensibilité et de tact pour décrire une situation terriblement contrastante entre les classes riches et les autres....…

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Stefan Renna

Des passages rappelant la poésie du magistral écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier, couplés à une réflexion "socio-géo-politique" sur ces immenses agglomérations…

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Christa

Description pleine de sensibilité et de tact pour décrire une situation terriblement contrastante entre les classes riches et les autres…. sans jamais accuser, les tournures des phrases suscitent la réflexion et nous touchent.
Pour avoir connu Lima il y a 28 ans, cet article tombe à pic pour moi et répond parfaitement à beaucoup de questions à l’heure où Lima, d’un autre côté, prospère bien sur le plan économique.
Article écrit avec clarté et délicatesse, Bravo

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Stefan Renna

Des passages rappelant la poésie du magistral écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier, couplés à une réflexion « socio-géo-politique » sur ces immenses agglomérations latino-américaines (Bogotá, Caracas, Rio de Janeiro)dans lesquelles les contrastes sont si saisissants…superbe article! Bravo 🙂

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