Société Le 26 mars 2013

Tu chiffres tes données perso, accepte nos DRM

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Tu chiffres tes données perso, accepte nos DRM
© torrentfreak.com

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J’ai eu dernièrement un échange de tweets, que je pourrais qualifier d’ubuesque tellement c’était absurde, avec un éditeur de films. Oh, pas Warner ou autres Universal, non, un petit éditeur local, de chez nous.

La discussion tournait autour des DRM, ces verrous numériques qui vous empêchent de profiter pleinement des biens culturels que vous achetez. Je tâchais de faire comprendre leur complète inutilité, si ce n’est la chute des ventes et l’augmentation des prix – premièrement parce que les utilisateurs n’achètent pas des produits limités, deuxièmement parce que la R&D et les licences pour les employer sont tout sauf gratuites.

Et là, soudainement, mon interlocuteur me sort son argument le plus fatal: « je n’ai pas non plus accès à ton courrier si tu l’encryptes. »

Selon lui, parce que des personnes (soucieuses de leur vie privée) utilisent des systèmes de chiffrement pour protéger leurs correspondances personnelles, on devrait accepter sans broncher que des biens vendus au public soient eux aussi chiffrés. Mon bon Monsieur l’éditeur, franchement… Comparer des mails (correspondance privée, soumise à des lois complètement différentes des droits d’auteur) avec des produits culturels, censés être distribués au bon peuple, il fallait oser.

Non, vraiment, chapeau bas.

 

Petits rappels gratuits (et sans DRM)

La correspondance privée, celle qu’on peut (doit) chiffrer, est en général destinée à un nombre fort restreint de personnes. Elle est, en outre, soumise à la LTC1 , la Loi sur les Télécommunications.

Selon la LSCTP2 (Loi fédérale sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication), seule une procédure pénale fédérale ou cantonale, une demande d’entraide pénale internationale ou encore le sauvetage et la recherche de personnes disparues justifient un accès à la correspondance privée du quidam.

Un produit culturel, lui, est soumis à la LDA3, la Loi sur le droit d’auteur. Cette dernière n’a absolument rien à voir avec la précédente. Selon la LDA, un auteur, de par ses droits moraux4, conserve le droit de décider qui accède à son œuvre. Seulement, il faut que ce dernier se rende bien compte de deux choses :

• à l’heure actuelle, vouloir empêcher les résidents d’un certain pays d’accéder à son œuvre relève de la pure rêverie de quelques industriels – cette limitation, commune dans le monde du cinéma, ne marche en aucun cas. Un film sort aux USA (dvd zone 1), tout en n’étant pas disponible en Europe (dvd zone 2) ? Bah, trois cliques sur le Net, et c’est téléchargé !

• à l’heure actuelle, vouloir empêcher des gens de profiter de leur achat de manière illimitée dans le temps et l’espace relève du fantasme déjanté de quelques industriels (oui, encore) en mal d’idées contre-productives. Ces limitations, typiquement du style « nombre de copies limité » ou encore « impossibilité de lire le contenu plus de 10 fois », voire « impossibilité de jouir du contenu 3 semaines après achat », ne marchent absolument pas. À nouveau, 2-3 clics sur le Net, et on obtient une jouissance complète et illimitée du bien tant convoité.

En passant, cher interlocuteur qui prônez les DRM, vous n’êtes pas auteur, mais éditeur. Avez-vous clairement expliqué tout ce qu’implique l’application de DRM sur les contenus aux auteurs faisant appel à vos services ? Y compris et surtout les négatifs ?

Force est de constater, après dix ans d’utilisation abusive des droits numériques, que ces limitations sont le fait des éditeurs et distributeurs dans la majorité des cas. Il est en effet difficile de voir l’intérêt qu’aurait un auteur à limiter le nombre de personnes pouvant accéder à sa production. C’est exactement comme si un paysan décidait de ne livrer ses patates qu’aux gauchers pendant 3 mois, puis qu’aux droitiers par la suite… Quel intérêt ?!

© torrentfreak.com

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Pour reprendre un exemple déjà évoqué par le passé5 : si un constructeur de voiture faisait un véhicule ne pouvant rouler que dans un seul pays (sous-entendu, si on passe la frontière, hop il s’arrête), pensez-vous qu’il en vendra beaucoup ? Si en plus ce véhicule ne supporte, disons, que les CD pressés par, au hasard, Sony Musique, pensez-vous qu’il aura une grande part de marché ? Non.

La culture, et l’industrie vivant autour, doit évoluer, s’ouvrir. Les plateformes de téléchargement alternatives (P2P, téléchargement direct) l’ont compris depuis 10 ans. Napster fut le plus médiatique à son époque, et sa fermeture a été le signal donné par l’industrie de sa volonté de non-évolution. C’est fort dommage. Les éditeurs et distributeurs ont raté une occasion de gagner des parts de marché. Ce ne sera pas la dernière, comme le montre la longue série de take down de services divers et variés (Demonoid, les tentatives à l’encontre de Pirate Bay, Snow Tiger, et tant d’autres).

L’argent investi dans ces technologies de gestion de droits numériques le serait nettement mieux dans l’aide à la création, le développement de nouvelles technologies et plateformes de distribution, la promotion des nouveautés, etc. Au lieu d’enfermer le consommateur honnête dans une prison numérique, on ferait mieux d’ouvrir le tout !

Parce qu’il ne faut pas perdre de vue une chose : à l’heure actuelle, le consommateur honnête, celui qui achète ses films avec DRM, est celui qui se fait plumer par le système entier. Il est limité dans ce qu’il peut faire de ses contenus achetés, doit se casser la tête dans le cas où il veut vite copier ce contenu sur son laptop (maintenant que j’y pense, il paie des droits pour la copie privée – mais les DRM l’empêchent de faire de la copie privée… cherchez l’erreur !), et, en plus, dépense un certain montant pour une galette en plastique périssable contenue dans une boîte en général mal pensée, mal faite et peu solide.

Un pirate, vous savez, le « tueur de culture » (voir ici6, et ici7, et pourquoi pas encore là8 et ce billet9) est en fait le consommateur le plus libre qui soit : il télécharge des versions sans DRM, sans protection aucune, décide de garder ou non le contenu, et, s’il le peut, de verser quelque chose aux auteurs. Ou plutôt, aux ayant-droits de la chaîne de distribution.

Je précise : « s’il le peut » ne veut pas dire « s’il a l’argent pour », mais plutôt « s’il y a un moyen quelconque de verser une somme quelconque », comme un lien Paypal sur le site officiel de promotion du bien culturel ou ce genre. Lien absent pour ce qui est des productions standards, seuls les indépendants en possèdent un, et de loin pas tous. Il y a là un potentiel d’amélioration non négligeable.

Pour en revenir à mon échange sur Twitter, j’ai eu affaire à l’exemple typique d’une personne convaincue qu’enfermer les consommateurs est la bonne voie. Convaincue que faire la chasse aux pirates est la meilleure chose à faire.

 

Chasse aux sorcières

Quand on voit le résultat dans les pays ayant fait de cette idée une réalité (au hasard, la France avec son HADOPI), on est en droit de douter du bien-fondé de tout cela : le coût de mise en place et de maintien annuel d’une telle entité suffirait à aider plusieurs plateformes légales à voir le jour. Autant de plateformes qui, dans un esprit de concurrence sain, pourraient diversifier les offres existantes (iTunes, Qobuz, Deezer ou autres), ainsi que « convertir » une grande majorité de pirates par des offres légales alléchantes plutôt que la coercition.

Il est à noter aussi que, pas plus tard que cette semaine, trois rapports sont venus chambouler plusieurs idée reçues :

Le premier, de l’Union Européenne10, arrive à la conclusion que le piratage n’est pas si néfaste pour l’industrie de la musique, voire au contraire. Cette affirmation se base sur le fait que certains achats n’auraient jamais eu lieu si les gens n’avaient pas pu accéder au contenu via des sites de partage. Un peu comme si on vous refusait d’essayer des habits avant de les acheter.

Le second11, de la CISAC (dont font partie la SUISA, Prolitteris, la SSA et Suissimage), observe que, depuis 2003, les perceptions de droits n’ont cessé d’augmenter. Et on y découvre que la Suisse est le meilleur élève, avec une perception annuelle de 23,3€ par Helvète, alors que la moyenne mondiale se situe autour des 1,1€. Le train de vie des Suisses est certes une explication rationnelle à cette « générosité », mais ne peut-on pas non plus associer la non-illégalité du téléchargement à cet état de fait ? Pour rappel, en Suisse, il n’est pas illégal de télécharger ce que l’on veut sans se soucier de la licité de la source.

Le troisième rapport12, d’un organisme rattaché auprès du Premier Ministre en France, annonce que les DRM posent plus de problèmes qu’ils n’en règlent, ces derniers pouvant créer des vulnérabilités dans les systèmes d’information (rappelez-vous le rootkit13 de Sony14), et étant d’une efficacité uniquement théorique (les contenus des sites « pirates » en attestent).

Le DRM est-il vraiment l’ami de la culture ? Rien n’est moins sûr. Entre leur efficacité toute relative, les problèmes qu’ils posent à l’usage (souvenez-vous, à une époque vous ne pouviez pas lire certains CD audio sur n’importe quelle chaîne Hi-Fi), le potentiel de sur-blocage induit par leur fonctionnement et le manque d’interopérabilité, les DRM sont appelés à disparaître – ou c’est l’industrie qui les utilise qui disparaîtra.

C.

[1] http://www.admin.ch/ch/f/rs/784_10/index.html

[2] http://www.admin.ch/ch/f/rs/780_1/index.html

[3] http://www.admin.ch/ch/f/rs/c231_1.html

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_moral

[5] https://www.swisstengu.ch/blog/post/263

[6] https://torrentfreak.com/riaa-pirates-are-bigger-music-fans-than-average-consumers-121113/

[7] https://torrentfreak.com/piracy-doesnt-hurt-game-of-thrones-director-says-130227/

[8] https://torrentfreak.com/mpaa-revenue-grows-chris-dodd-gets-2-4-million-130301/

[9] https://torrentfreak.com/pirates-hollywood-sets-10-billion-box-office-record-121231/

[10] http://www.numerama.com/magazine/25417-le-piratage-n-a-pas-d-effet-negatif-selon-une-etude-financee-par-l-ue.html

[11] http://www.cisac.com/CisacPortal/consultArticle.do?id=1660

[12] https://www.pcinpact.com/news/78404-drm-brevets-logiciels-etc-accuses-d-empecher-recherche-informatique.htm

[13] https://fr.wiktionary.org/wiki/rootkit

[14] http://www.pcinpact.com/news/Sony_les_rootkits_et_la_gestion_des_DRM.htm

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