Critique Médias Le 23 août 2014

Assassinat de James Foley: montrer ou ne pas montrer, telle est la question

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Assassinat de James Foley: montrer ou ne pas montrer, telle est la question

Le président étatsunien Barack Obama annonce le lancement de frappes aériennes sur le nord de l’Irak, dans le but de freiner l’avancée de l’État islamique (anciennement État islamique en Irak et au Levant) aux abords de la ville d’Erbil, capitale de la région autonome du Kurdistan irakien. Fond noir. Un homme apparaît, agenouillé, crâne rasé et vêtu d’une combinaison orange rappelant celle des prisonniers détenus à Guantanamo. L’homme déclare, très vraisemblablement sous la contrainte :

J’appelle mes amis, ma famille et ceux que j’aime à s’élever contre mes véritables meurtriers, le gouvernement des États-Unis, car ce qui va m’arriver n’est que la conséquence de son arrogance et de sa criminalité.1

Derrière lui, un homme habillé de noir, le visage masqué et un couteau à la main, prend la parole et s’exprime dans un anglais parfait, accent britannique2. Après avoir dénoncé les bombardements des forces aériennes de l’Oncle Sam ayant fait des victimes parmi ses frères d’armes, le bourreau s’empare du couteau et commence à trancher la gorge de son prisonnier. Nouveau fond noir.


« A Message to America »

Cette vidéo, d’une durée de cinq minutes et intitulée « A Message to America », a été postée sur Youtube mardi dernier et a rapidement circulé sur la Toile. Elle montre l’effroyable assassinat par décapitation du journaliste étatsunien James Foley, enlevé en Syrie en novembre 2012. Caitlin Hayden, la porte-parole du Conseil national de sécurité des Etats-Unis, a confirmé mercredi l’authenticité de la vidéo faisant craindre le pire pour le journaliste indépendant Steven Sotloff qui apparaît à la fin de cette séquence. La vie de ce citoyen américain, Obama, dépend de ta prochaine décision, conclut le meurtrier de James Foley.

Immédiatement après sa mise en ligne, la vidéo a suscité les réactions indignées et horrifiées du monde entier, du secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon au Premier ministre britannique David Cameron, en passant bien évidemment par Barack Obama. Ce dernier a d’ailleurs déclaré vouloir poursuivre les frappes aériennes visant l’État islamique3.


Montrer ou ne pas montrer, telle est la question

Les images de la décapitation de James Foley ont également donné lieu à de nombreux débats dans les newsrooms des différents médias : faut-il montrer la vidéo ? Indiquer seulement un lien ? Ne publier que des captures d’écran ? Uniquement des photos du journaliste prises dans le passé ? Ou en fin de compte se contenter uniquement du texte pour relater ces faits ?

Pris au dépourvu, YouTube a tout de même réussi à retirer la vidéo de sa plateforme dans l’heure qui a suivi sa mise en ligne. Toutefois, un autre user l’avait lui aussi partagée sur son compte, permettant sa dissémination dans la nébuleuse du Web. De son côté, Twitter a fait savoir, via son PDG Dick Costolo, qu’il suspendrait tous les comptes de personnes tweetant des captures d’écran de la vidéo produite par Al-Furqan Media, l’organe médiatique officiel de l’État islamique (EI). À ce propos, on se trouve là face à un changement drastique en ce qui concerne les vidéos montrant des otages, qu’ils soient assassinés ou encore en vie. Cette séquence est tournée en HD, à l’aide de deux caméras, ce qui rend la production bien plus « professionnelle » qu’à l’accoutumée, note le site de la chaîne de télévision France 24. Un détail qui a son importance, comme on le verra par la suite.

Dick Costolo tweet


Un combat perdu d’avance pour les médias ?

Deux considérations peuvent être discutées au sujet de la publication des images de la mort de James Foley. Tout d’abord, on s’aperçoit que les réseaux sociaux peinent à gérer les contenus qu’ils proposent. En effet, des entreprises comme YouTube ou Twitter dépendent directement de leurs utilisateurs, qui dénoncent les contenus offensants ou violant le règlement de la communauté, car elles ne contrôlent pas de manière proactive tous les posts, tweets, vidéos et images publiés sur leur plateforme (le pourraient-elles seulement au vu de la quantité de contenus publiés quotidiennement ?). De plus, il est parfois difficile de déterminer si tel ou tel contenu est violent ou insultant, ou s’il incarne un simple acte de parole rendu public au nom de la liberté d’expression4. Une intrication de problématiques qui a de quoi rendre pessimiste plus d’un journaliste vigilant quotidiennement ces réseaux sociaux, à l’instar de Shane Harris de Foreign Policy. Selon lui, les réseaux sociaux se battent dans ce type de cas pour un combat perdu d’avance.

Ensuite, pour rebondir sur l’analyse de France 24 dont on parlait plus haut, les réseaux sociaux et, plus largement, les médias se retrouvent – presque – malgré eux au centre de l’attention des différents groupes extrémistes à travers le monde. À première vue, il est sidérant qu’un mouvement ultra-radical comme l’État islamique se dote d’un organe assurant sa communication – le précédemment cité Al-Furqan Media – pour irriguer les réseaux sociaux de contenus propagandistes faisant l’apologie du combat de ses djihadistes. Mais à bien y réfléchir, cela fait sens : l’EI est très présent sur Internet notamment pour tenter de rallier de nouveaux combattants5 et chercher de nouvelles sources de financement6. Il est d’ailleurs révélateur que la vidéo ne montre pas l’action de décapitation de James Foley dans son entièreté7. La séquence, diffusée intégralement en anglais avec des sous-titres en arabe, a semble-t-il été pensée pour les réseaux sociaux8. Trop de sang aurait-il dégoûté même les djihadistes en herbe les plus déterminés ?

Et c’est peut-être là que le bât blesse pour les journalistes et les médias qui les emploient. Relayer les vidéos de décapitation(s) de leur(s) confrère(s)9 fait-il le jeu des extrémistes de tous bords ?


#ISISmediablackout, une fausse bonne idée ?

Symptomatique des ces débats journalistiques – qui semblent cependant toucher également une bonne partie de la sphère publique –, le hashtag #ISISmediablackout10 est devenu viral sur Twitter pour inciter la blogosphère à contrer la propagation de la vidéo de l’assassinat de James Foley. Comment ? En forçant les internautes à ne pas partager, liker et publier la vidéo elle-même, des captures d’écran de cette dernière et plus généralement tous les contenus assimilables à la propagande de l’État islamique.

Toutefois, consacrer un hashtag spécialement à ce mouvement ultra-radical ne serait-il pas déjà, en soi, une façon de lui accorder du crédit ? La question mérite d’être posée. D’autre part, un journaliste faisant l’apologie dudit hashtag n’entrerait-il pas directement en contradiction avec la raison même de son métier : le devoir d’informer ?

Une position dominante paraît néanmoins se dégager parmi les journalistes ces dernières heures. Hors de question de montrer la décapitation de James Foley, mais nécessité absolue d’en parler. Et les contrevenants à ce large consensus suscitent la consternation de leurs collègues…


Des journalistes, des journalismes

C’est notamment le cas des tabloïds The New York Post et The New York Daily News, ainsi que des chaînes de télévision CNN et Fox News, qui n’ont pas hésité à diffuser rapidement des captures d’écran de la tristement célèbre vidéo. Le New York Post en a même fait sa Une du mercredi 20 août, en titrant « Sauvages ! » sous une image de James Foley, agenouillé et avec un couteau sur la gorge, quelques dixièmes de secondes avant sa décapitation, pour la plus grande indignation du Washington Post.

De fait, peut-on parler de journalisme « immoral » dans le cas du New York Post, lequel s’opposerait à un « bon » et « juste » journalisme ? La réalité est plus compliquée. En effet, le problème est à envisager ici sous l’angle de l’éthique et non de la morale. Quand cette dernière signifie ce qui s’impose comme obligatoire, la première se réfère à ce qui est estimé bon, selon le philosophe français Paul Ricoeur11. Ainsi, les journalistes ont certes un ensemble de droits et de devoirs, que l’on retrouve dans des chartes, des codes et autres règlements, mais le tout est confiné dans un système d’autorégulation. Le Conseil suisse de la presse rappelle par exemple dans la Déclaration des devoirs et des droits du/de la Journaliste que ceux-ci « s’imposent spontanément les règles nécessaires à l’accomplissement de leur mission d’information »12. Que signifie ce court aparté théorique ? Et bien qu’il y a autant de journalismes que de journalistes, puisque chaque cas est sujet à interprétation13 !


Cachez cette vidéo que je ne saurais voir

Pour en revenir à la publication de la vidéo de l’EI ou d’images s’y référant, on constate une grande majorité de médias faisant le choix de ne rien montrer… ou presque. C’est notamment le cas de France 24 ou du déjà mentionné Washington Post. D’autres, à l’instar de Rue 89 ou du Temps, précisent explicitement qu’ils ne diffuseront pas la vidéo de la mort de James Foley, mais publient tout de même des captures d’écran de la séquence sur leur site internet respectif14.

Mais dans le même temps, certaines voix s’élèvent pour défendre l’idée selon laquelle diffuser cette vidéo pourrait avoir des conséquences sinon positives, au moins utiles. Joel Taylor, journaliste au quotidien anglais gratuit Metro, affirme dans un tweet que la voir servirait à se rendre compte de ce qu’il se passe sur le terrain d’une part, et que la censure n’a jamais constitué une réponse d’autre part.

james taylor

Confronté à une situation identique en 2007, le site du Nouvel Observateur avait mis en téléchargement une vidéo montrant deux nazis russes décapitant deux victimes. L’alors rédacteur en chef du site Patrick Fiole, contacté par Gilles Bruno de L’Observatoire des médias, s’était justifié avec les trois arguments suivants :

–       Montrer n’est pas approuver le contenu de la vidéo, c’est informer les lecteurs et leur donner accès à tous les documents dont disposent les journalistes.

–       Montrer, c’est dénoncer. Les images ayant historiquement eu plus de portée dans la mobilisation de l’opinion publique (la guerre du Vietnam, le scandale de la prison d’Abou Ghraïb et la Shoah sont donnés comme exemples).

–       Internet n’est pas la télévision. Le premier est un modèle pull – les internautes choisissent volontairement de cliquer sur tel ou tel lien – tandis que la seconde est un modèle push, les chaînes proposant unilatéralement les programmes et les contenus diffusés à l’antenne.


Une batterie de questions sans réponses

Et si, en fin de compte, donner à voir l’ignominie de l’État islamique permettrait de faire prendre conscience au public de la dure réalité des reporters dans les contextes de guerre, en particulier en Irak et en Syrie ? Est-ce que regarder ces images, sans les diffuser, pourrait représenter un acte, quasi militant, de non-soumission à la barbarie des extrémistes ? Serait-ce en outre une manière d’honorer la mémoire de James Foley, un homme qui est mort alors qu’il tentait justement de « faire voir » au monde les atrocités commises en Syrie et précédemment en Libye15 ?

À l’inverse, quelle valeur ajoutée journalistique apportent les images de la mort de James Foley au texte ? Le droit de savoir du public est-il plus fort que le respect des personnes, notamment de la famille des victimes ? La liberté d’expression et d’information peut-elle servir de cache-sexe au sensationnalisme cupide de certains médias ?

Arrivé au terme de cet article, le lecteur attentif aura probablement décelé un début de prise de position chez l’auteur de ces quelques lignes.

 

© Nicole Tung/www.freejamesfoley.org

© Nicole Tung/www.freejamesfoley.org

 


 

Sources

1. http://www.france24.com/fr/20140820-etat-islamique-irak-syrie-video-decapitation-journaliste-americain-james-foley-obama/

2. Selon des linguistes cités par le Guardian, le bourreau s’exprime avec un accent londonien, typique de l’East End : http://www.theguardian.com/world/2014/aug/20/isis-militant-islamic-state-james-foley-guards-british

3. Des déclarations mises quelques heures plus tard en pratique : http://www.rts.ch/info/monde/6082982-defaire-l-etat-islamique-impliquera-de-l-attaquer-en-syrie-selon-un-general-americain.html

4. Pour les cas comme la vidéo de l’assassinat de James Foley, la question ne se pose évidemment pas… D’ailleurs, l’avocat Nicolas Capt a expliqué vendredi à la RTS que la « représentation de la violence, telle que les images montrant la décapitation du journaliste James Foley en Irak, est punissable par le code pénal en Suisse » : http://www.rts.ch/info/suisse/6084121-decapitation-des-images-qui-tombent-sous-le-coup-du-code-penal.html

En Grande-Bretagne, le simple fait de visionner la vidéo peut valoir aux internautes des ennuis judiciaires : http://www.theguardian.com/uk-news/2014/aug/20/police-warn-james-foley-video-crime-social-media. En France, c’est sa diffusion qui pose problème, si celle-ci est considérée comme une « apologie du terrorisme » : http://www.slate.fr/story/91255/partager-video-infraction

5. http://www.rts.ch/info/monde/5920219-l-etat-islamique-un-mouvement-bien-organise-qui-prend-de-l-ampleur.html

6.http://complex.foreignpolicy.com/posts/2014/08/19/social_media_companies_scramble_to_block_terrorist_video_of_journalists_murder

7. Pour parler crûment, une ellipse intervient entre le moment où le bourreau commence à trancher la gorge du journaliste et celui où on l’on voit sa tête ensanglantée posée sur son cadavre.

8. Sur le sujet, voir cet article du Courrier international intitulé « État islamique : une macabre production hollywoodienne » : http://www.courrierinternational.com/article/2014/08/22/etat-islamique-une-macabre-production-hollywoodienne

9. Avant James Foley, d’autres vidéos d’exécutions sommaires de journalistes avaient fait le tour du monde dont celle, probablement la plus retentissante, de Daniel Pearl assassiné au Pakistan en 2002 : http://www.washingtonpost.com/blogs/worldviews/wp/2014/08/20/from-daniel-pearl-to-james-foley-the-modern-tactic-of-islamist-beheadings/

10. Pour « Islamic State of Iraq and Syria »

11. http://www.jstor.org/stable/40336076 À noter que la distinction éthique/morale est sujette à vaste débat en philosophie et qu’il n’existe pas de définition tranchée et objective distinguant les deux concepts. Je fais donc ici le choix de les aborder selon les travaux de Paul Ricoeur.

12. http://www.presserat.ch//Documents/Declaration_2008_fra.pdf

13. Dans la limite bien sûr des normes juridiques, incarnées par les lois de chaque pays. Voir à ce sujet les explications de l’avocat Nicolas Capt à la RTS citées ci-dessus.

14. Le processus est encore plus pervers dans le cas de Rue 89, puisque le site publie des captures d’écran de tweets qui contiennent eux-mêmes des instantanés de la vidéo… histoire de se dédouaner le cas échéant ?

15. Où il avait été détenu en 2011 pendant plus de quarante jours par le régime de Mouammar Khadafi : http://www.liberation.fr/monde/2014/08/19/journaliste-enleve-en-syrie-tue-par-les-jihadistes_1083424

Commentaires

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Jackie

Comme beaucoup, j'ai appris l'assassinat de Foley aux nouvelles TV, c'est-à-dire, une version très light de la vidéo.…

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Johan S

A noter que le débat ne se fait pas seulement au niveau de la morale, mais aussi au niveau pénal.…

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Jackie

Comme beaucoup, j’ai appris l’assassinat de Foley aux nouvelles TV, c’est-à-dire, une version très light de la vidéo.
Dans mon imaginaire, le mot « décapitation » implique l’usage d’un sabre ou d’une épée à défaut de guillotine. Il y a quelque chose de vaguement romantique lié à ce mot: les chevaliers, Marie Stuart, des batailles equestres, Game of Thrones. Du coup, je n’arrivais pas à mettre ce mot en lien avec ce qui était montré: un homme masqué brandissant un petit couteau blanc à côté d’un homme agenouillé.
J’ai donc décidé de faire une recherche sur YouTube et là, j’ai compris: c’est ce poignard que l’homme en noir utilise pour découper – et non pas trancher – la gorge de Foley. La vidéo est rapidement coupée, il n’y a pas vraiment de sang mais le mouvement de va-et-vient de ce petit couteau rappelle terriblement un geste de boucher découpant une viande morte. Et c’est ce sciage qui est vraiment éprouvant et pas du tout romantique.
À une époque où on est noyé d’images esthetiques et fictives plus gore les unes que les autres et où le public en redemande, il serait salutaire de donner à voir les vraies images: même bien filmé, même dans un décor pur, même avec des couleurs aussi propres que symboliques, même sans sang, ça reste un acte barbare que rien ne peut justifier.

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Johan S

A noter que le débat ne se fait pas seulement au niveau de la morale, mais aussi au niveau pénal. Ici un lien de la RTS qui l’explique http://www.rts.ch/info/suisse/6084121-decapitation-des-images-qui-tombent-sous-le-coup-du-code-penal.html

Invoquer le droit de savoir? Le droit de savoir peut se faire sans avoir besoin de tout montrer. On peut être informé et sensible à la mort des enfants de Gaza, sans pour autant avoir envie ni besoin de voir régulièrement – comme cela se fait – ces petits corps ensanglantés.

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