International Le 22 février 2014

Chroniques malgaches 3 : un « point chaud » environnemental

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Chroniques malgaches 3 : un « point chaud » environnemental

« Suivi d’une opération d’échange de savoir-faire : restauration forestière contre intensification agricole, organisée par l’ONG Madagascar Fauna and Flora Group. Au premier plan, une rizière destinée à accueillir un système de culture intensifié ; les collines au deuxième plan, couvertes d’une végétation secondaire dégradée, sont régulièrement l’objet de brûlis (le tavy). Au troisième plan, en haut de la colline, un lambeau de forêt primaire, tout proche de la Réserve de Betampona (district de Tamatave II). » © JB Bing

Lire ici Chroniques malgaches 1 : élections réussies ou légitimité par défaut? et Chroniques malgaches 2 : les incertitudes du bilinguisme

 

La richesse de la biodiversité malgache est bien connue, et sert d’image d’Épinal pour toutes les campagnes de promotion destinées à attirer les touristes : Madagascar, sa faune et sa flore largement endémiques, ses lémuriens et ses baobabs… Ces clichés, certes limités – qui, par ailleurs, masquent souvent les richesses humaines et culturelles –, ne se basent pas pour autant sur le néant. De fait, l’histoire naturelle – pour reprendre une expression assez surannée que j’affectionne – a doté « l’île-continent » – paf, autre cliché – d’une biodiversité et d’un endémisme étymologiquement exceptionnels. Isolée depuis 165 millions d’années dans l’océan, Madagascar a offert un terrain de jeu unique à la faune et à la flore qui, soit s’y trouvaient déjà, soit sont venues s’y échouer on ne sait trop comment. Prenons l’exemple de ces fameux lémuriens : l’ordre des primates s’étant fortement différencié à l’ère tertiaire (qui débuta voilà 65 millions d’années), leurs ancêtres ont sans doute débarqué accidentellement, sur des radeaux de végétation flottante. Cela ne les a pas empêchés, une fois sur place, de connaître une diversification unique en son genre. Partout ailleurs sur Terre, les lémuriens ou les genres proches ont disparu, remplacés par les singes (dont homo sapiens) – exception faite, en Asie du Sud-Est, des petits tarsiers1. Bref, comme ailleurs, l’insularité totale a assuré une évolution en vase clos, qui a permis à des espèces uniques d’apparaître2.

L’histoire du peuplement humain de Madagascar conserve encore bien des mystères. Si les arrivées plus ou moins massives d’Austronésiens plus ou moins métissés semblent dater d’après le VIIème s., des vestiges archéologiques plus anciens ont été découverts. Quand la population qui les a laissés est-elle arrivée ? D’où venait-elle (Afrique,…) ? S’est-elle éteinte sans descendance ou a-t-elle été assimilée aux masses arrivées ? Autant d’incertitudes3… Il semble en tout cas que, trop peu nombreux, les premiers arrivants n’aient pas provoqué d’extinction massive comme il s’en produit généralement dès qu’homo sapiens met les pieds dans un isolat4. Partie remise, bien sûr : depuis l’an 1000, bien des espèces ont disparu, dont le géant Megaladapis (lémurien de la taille d’un veau) et l’« oiseau éléphant » (sorte d’autruche de trois mètres de haut). Ce processus continue : en 2010, je lus dans une petite brève de bas de page d’un journal, l’annonce officielle – faite comme en passant – par les instances ornithologiques internationales, de la disparition d’une grèbe endémique du lac Alaotra.

« Point chaud » de la biodiversité selon le WWF, Madagascar bénéficie d’un certain nombre de programmes internationaux destinés à la protéger, et à compléter les mesures nationales de protection (réserves et autres parcs naturels, initiatives de reboisement ou de restauration forestière, etc.). Par exemple, l’UNESCO a inclus dans sa liste du patrimoine mondial un certain nombre de sites malgaches : « forêts de l’Est » (qui s’étalent de la côte aux Hautes-terres et englobent toute une série d’écosystèmes), « allée des baobabs » (au Sud-Ouest), etc. L’idée est que le label doit attirer les touristes (donc fournir des ressources), et surtout que l’UNESCO apporte une aide matérielle et financière à l’État concerné qui, en retour, s’engage à protéger les sites.

Or l’État malgache, en pleine déliquescence depuis la crise de 2009, ne parvient pas plus à remplir ses engagements internationaux qu’à assurer ses obligations auprès de la population ou à faire respecter ses propres lois. Et c’est tout le milieu de vie, naturel comme humain, qui ne cesse de se dégrader, en dépit des promesses et loin des objectifs affichés. Les milieux aquatiques – fluvial, lacustre, maritime – subissent diverses attaques (surpêche, espèces invasives,…) qui les appauvrissent. L’agriculture, qui se fait dans une logique de survie et non de gestion à long terme, surexploite certaines surfaces et crée les conditions d’une érosion violente qui appauvrit les sols et pollue les eaux. En ville, les quartiers pauvres s’étendent en raison de l’exode rural, et offrent des conditions de vie pour le moins insalubres. Enfin, les emblématiques forêts primaires ne cessent de se réduire (quoique moins vite que ce que des prédictions alarmistes laissaient craindre5), grignotées par les défrichements agricoles et les trafics de bois précieux – eux-mêmes liés à la situation de survie dans laquelle doit se débattre la population6.

Toute la complexité de la situation environnementale réside dans le fait que ses différents aspects (en termes écosystémiques – milieux forestiers, aquatiques,… – comme en termes sociaux – insalubrité, pauvreté, enclavement… – et géographiques – communautés rurales et agricoles, quartiers urbains,…) s’imbriquent systémiquement7. Un bon exemple : yersina pestis, la peste. Celle-ci reste endémique à Madagascar. D’ordinaire, elle touche plutôt les quartiers pauvres des grandes villes, où les rats pullulent à proximité des humains ; mais fin 2013, un pic épidémique a frappé des districts ruraux. On suppose que les rats, chassés de leur habitat par la déforestation, ont gagné les villages que yersina pestis a trouvé à son goût. Une chose, donc, apparaît évidente : tant que le marasme socio-économique dans lequel stagne Madagascar n’aura pas fait place à un développement qui assurera des ressources suffisantes à la population, il demeurera impossible de mettre en place une politique efficace de protection, voire de reconstitution de certains milieux dégradés. Et cela prendra, au minimum, une voire plusieurs décennies8.

La situation paraît donc fort délicate. Elle peut évoquer la cataclysmique histoire d’Haïti, où pauvreté, explosion démographique, instabilité politique et dégradation environnementale s’enchaînent depuis plus de deux siècles en un cercle vicieux qui semble ne pas pouvoir finir autrement que comme sur la très symbolique île de Pâques – ce qui ne pousse pas à un optimisme béat9. Cependant, des contre-exemples existent de redressement d’une situation fort compromise. Il y a là des sources d’inspirations – sachant bien que nul copier-coller n’est possible, tant chaque situation est particulière10. Dans le cas précis de Madagascar, où chercher d’éventuelles solutions ? D’abord, bien sûr, dans certaines exigences déjà évoquées : stabilité de l’État, relance économique faisant sortir la population d’une logique de survie, éducation. Mais cela renvoie toujours la balle dans le camp de l’ailleurs et de l’autre. Or, il existe des exemples concrets de réussites qui, en dépit de la crise nationale, ont su engager une dynamique locale positive.

Ainsi, le projet engagé depuis 25 ans par l’ONG Madagascar Fauna and Flora Group (MFG)11. En 1988, le gouvernement malgache lança un appel d’offre pour gérer la station forestière d’Ivoloina (station d’essai forestière doublée d’un centre d’accueil pour lémuriens victimes de trafics). Un consortium d’institutions scientifiques euro-américain l’emporta : MFG. Les moyens importants dont le dotent chaque année ses institutions-membres lui ont permis de considérablement développer ses activités. Outre la station, elle co-gère désormais12 la Réserve naturelle intégrale de Betampona (à une trentaine de kilomètres en amont sur le fleuve Ivoloina). Dans les deux cas, sa grande force est d’impliquer la population locale dans les efforts de protection et de restauration. Ainsi, MFG a créé une « école du samedi » dans cinq villages, permettant d’assurer un soutien scolaire à des centaines d’élèves en difficulté tout en procédant à une sensibilisation environnementale basée sur des activités pratiques et un enseignement théorique. Par ailleurs, ses équipes embauchent le plus possible des habitants des villages environnant la réserve et la station, y compris des cadres. Enfin et surtout, les efforts de recherche et de protection débouchent sur des microprojets de développement rural intensifiant et diversifiant les cultures (riziculture plus intensive, agroforesterie,…) et, parfois, l’élevage.

Il n’est pas question d’idéaliser MFG. Sa trajectoire n’a pas été rectiligne. Au départ, elle s’inscrivait dans une logique de protection top-down fortement influencée par un certain alarmisme (illustré par le nom de son site web : www.savethelemur.org). Mais sa grande force a été, justement, de s’adapter, d’une part à la société locale au point de s’y inscrire comme un acteur intégré, d’autre part aux besoins des habitants qu’elle a inclus dans sa stratégie. À l’opposé, d’autres gestionnaires d’aires protégées se sont coupés de la population, pour qui la délinquance et la destruction environnementale deviennent alors un moyen de protestation (feu de brousse) autant que de survie (chasse, bûcheronnage). Il y a sans doute là des pistes de réflexion et d’action qui méritent d’être étudiées.

 

Jean-Baptiste Bing

Tamatave, 27/01/2014

 


1 Au sujet de l’histoire des primates, le livre fort ludique d’Y. Coppens Le singe, l’Afrique et l’homme date certes un peu, mais même si certaines données doivent être actualisées, corrigées ou précisées, le récit global n’a pas trop changé. D’autres livres plus récents et aussi bien écrits existent (Coppens, Leakey,…), mais ils n’intègrent souvent qu’une partie de l’histoire (les origines de l’homme, en général).

2 J’évoquerais volontiers l’idée que l’évolution en vase clos de l’homo helveticus m’incite à penser que ça marche aussi en matière culturelle, mais abuser de ce genre de blague me ferait taxer de mauvais esprit.

3 Sur ces questions, chercheurs et revues scientifiques spécialisés font régulièrement le point.

4 Ainsi, dans les îles du Pacifique puis dans les Mascareignes après les arrivées des Maoris, puis des Européens. Plus de détails et autres exemples dans X. de Planhol, Le paysage animal, Paris, Fayard, 2004 et J. Diamond, Effondrement, Paris, Gallimard, 2006.

5 Cf. S. Aubert, S. Razafiarison et A. Bertrand (éds.), Déforestation et systèmes agraires à Madagascar. Les dynamiques des tavy sur la côte orientale, Antananarivo, CITE-CIRAD-FOFIFA, 2008.

6 Les trafiquants – puissants, intégrés aux cercles proches du pouvoir et qui s’enrichissent considérablement – recrutent leurs bûcherons, payés des clopinettes, dans une population sans perspective. Quant aux agriculteurs en manque de terre, ils continuent de pratiquer l’agriculture sur brûlis faute de solution de remplacement.

7 Pour un approfondissement théorique à ce sujet, cf. C.P. Péguy, Espace, temps, complexité, Paris, Belin, 2001.

8 Ce qui rappelle ce qui a été dit, dans la Chronique 2, à propos d’un possible rééquilibrage linguistique… et qui ne manquera pas de resurgir à propos d’autres sujets (réseau routier, école, etc.). Cela, bien sûr, implique un pouvoir politique stable, compétent et non-corrompu, ce dont le pays est privé depuis l’indépendance.

9 Quelques références quant à la chute de certaines sociétés : J. Soustelle, Les quatre soleils, Paris, Plon, 1967 ; F. Broswimmer, Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces, Marseille, Agone, 2010 ; et – à mon sens le plus complet des trois – J. Diamond, op. cit. Leurs points de vue varient quant à l’enchaînement des causes et sur les éventuels remèdes à apporter, mais ils ont en commun de lier les facteurs environnementaux, culturels, économiques et politiques.

10 La thèse que je suis censé être en train de faire s’attache ainsi à ce genre de question, en comparant des cas malgaches et indonésiens.

11 Qui m’a accueilli durant mon séjour de recherche ces dernières semaines, et avec qui j’avais eu l’occasion de collaborer ponctuellement lors de mon séjour de volontariat il y a quelques années.

12 Avec Madagascar National Parks, agence ministérielle en charge des espaces protégés du domaine public. D’autres cas de cogestion public/ONG existent, en plus des aires protégées privées.

Commentaires

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chente fou

excellent article!!!

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