Société Le 19 juin 2014

De la dignité des prisonniers: un plaidoyer anti-humaniste

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De la dignité des prisonniers: un plaidoyer anti-humaniste

© Office fédéral de la statistique (OFS, 2005)

La prison genevoise de Champ-Dollon, surpeuplée, déborde de violence. Submergée, l’administration pénitentiaire genevoise ne parvient plus à garantir des conditions de détention dignes pour les détenus, comme en témoigne une récente décision du Tribunal fédéral (TF) qualifiant de dégradant le traitement infligé à deux d’entre eux1. En réaction à ce jugement, les commentaires se sont mis à pleuvoir sur la Toile : « Champ-Dollon n’est pas un camp de vacances ! » ; « A l’étranger, c’est bien pire ! » ; « Les criminels, des victimes ? On croit rêver ! ». Pour une fois, prenons au sérieux ces remarques : pourquoi donc devrait-on respecter la dignité des prisonniers ?

Les prisonniers, par définition, sont des criminels2. Or, commettre un crime, en particulier contre un de ses pairs, n’est-ce pas accepter de perdre son humanité, en tout ou partie ? Ne serait-ce pas le comble d’accorder au prisonnier-criminel un traitement digne, sachant que c’est précisément ce que ce dernier a refusé d’octroyer à sa victime ? Contrairement à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui considère que les prisonniers sont des êtres humains dotés de droits, on va partir de l’idée que les détenus sont – à l’instar des animaux non-humains selon le Code Napoléon – des biens meubles ambulants. Afin de faciliter notre raisonnement, admettons également que tous les prisonniers soient coupables du crime qu’on leur a reproché d’avoir commis, que le crime en question ait eu une victime, que les conditions de détention devraient être identiques pour tous et, enfin, que les discriminations raciales, parmi d’autres biais, n’existent pas dans notre société.

La conception anti-humaniste a bien des avantages par rapport à l’approche légaliste. Qui dit absence de droits pour les prisonniers dit absence de devoirs pour l’administration pénitentiaire et la société qui la sous-tend. Heureuse implication: nul ni personne ne saurait être tenu pour responsable de la violence qui se déchaîne en prison, du moins quand celle-ci ne touche que les prisonniers. Mais alors, pourquoi devrait-on se soucier des détenus, sachant que ces derniers – n’ayant pas plus de droits qu’un meuble IKEA – ne sauraient être les victimes de quoi que ce soit ?

Une partie des détenus actuels seront les criminels de demain. En pratique, un quart des prisonniers incarcérés à Champ-Dollon ont déjà effectué un ou plusieurs séjours dans cette même prison au cours des trois dernières années3. La question est la suivante : comment les conditions de détention influencent-elles le taux de récidive ? En rendant la vie des prisonniers infernale, en leur interdisant de voir ou de communiquer avec leur famille, de participer à des activités constructives, va-t-on le faire diminuer ? Une fois leur liberté retrouvée, est-ce que les prisonniers, terrorisés à l’idée de replonger dans l’enfer carcéral, vont se métamorphoser en parfaits citoyens, responsables, autonomes et amoureux de leur prochain ? Les traiter aujourd’hui comme des chiens – façon Abou Ghraib – est-ce vraiment la meilleure façon de garantir leur bonhomie demain ? Une fois encore, admettons-le !

Dispose-t-on maintenant des ingrédients nécessaires à l’élaboration d’une politique publique efficace, à même de réduire de façon significative l’insécurité à Genève ? Il est permis d’en douter. La situation dramatique régnant à Champ-Dollon met en péril l’intégrité physique et psychologique des membres du personnel carcéral, dont l’employeur, l’État de Genève, ne parvient plus à assurer la protection. À travers eux, c’est leur famille, leurs proches et leur entourage qui deviennent les victimes de l’impéritie ambiante, soit au bas mot des milliers de personnes dans le canton de Genève. Or, une dégradation supplémentaire et volontaire des conditions de détention risque fort bien d’entraîner avec elle une détérioration des conditions de travail du personnel carcéral, pourtant déjà déplorables.

Donc, tout bien considéré, il vaut mieux traiter les détenus dignement, comme des êtres humains, car il en va de la sécurité du personnel administratif et par extension, de la nôtre. Qu’on le veuille ou non, la prison de Champ-Dollon – éclatant marqueur de l’insécurité sévissant à Genève – fait partie de nos vies et ne peut par conséquent être considérée comme un corps étranger, détaché de la société.

Aménageons l’enfer en prison et il s’invitera, tôt ou tard, dans notre maison.

 

Licence Creative Commons
« De la dignité des prisonniers: un plaidoyer anti-humaniste » de Lukas à Porta est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International

 


1 Tribunal fédéral, (2014). « Conditions de détention au sein de la prison genevoise de Champ-Dollon ». Arrêts du 26 février 2014 (1B_335/2013, 1B_336/2013, 1_B369/2013, 1B_404/2013). Communiqué de presse du TF: http://www.bger.ch/fr/press-news-1b_335_2013-t.pdf

2 Cette proposition, incorrecte, permet de simplifier le raisonnement présent dans l’article et ne doit être tenue pour vraie que le temps nécessaire à la lecture de ce dernier, à l’instar d’autres assomptions. A noter que l’établissement pénitentiaire de Champ-Dollon n’a pas été pensé pour accueillir des prisonniers exécutant leur peine: ladite proposition est donc particulièrement contestable dans le cas traité ici. Privée de prison dédiée à l’exécution des peines, le Canton et la ville de Genève ont dû se résigner à mélanger des prévenus et des délinquants dans le même établissement, pour le bien-être des premiers sans doute…

3 Département de la sécurité à la prison de Champ-Dollon, (2013). « Prison de Champ-Dollon. Rapport d’activités 2012 ». Page 10.

Commentaires

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Lukas

Merci d'avoir partagée votre réflexion sur le cas Norvégien. La question du taux de récidive est effectivement critique,…

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Lukas

Merci pour votre commentaire, heureux complément à mon article. Dans mon texte, je m'interdis de partir de l'idée que les…

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John Smith

Si le cas de la Norvège doit être étudié de manière particulière puisqu'il s'agit d'une culture différente, il montre néanmoins…

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John Smith

Si le cas de la Norvège doit être étudié de manière particulière puisqu’il s’agit d’une culture différente, il montre néanmoins que les prisonniers incarcérés dans des « prisons de luxe » seuls dans un mini-studio récidivent beaucoup moins.
Le taux de récidive est globalement sous les 20% quand il est largement plus élevé ailleurs dans le monde. Ces récidivistes sont généralement des personnes non-victimes qui annoncent déjà qu’ils recommenceront. Les non-récidivistes ont souvent une relative ignorance vis-à-vis de leur crime dont ils prennent conscience en prison.

Pas de formule parfaite, mais il semblerait que considérer le prisonnier comme l’égal de n’importe quel citoyen libre permette de diminuer la récidive.

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Lukas

Merci d’avoir partagée votre réflexion sur le cas Norvégien.
La question du taux de récidive est effectivement critique, et devrait se trouver au centre de toute politique judiciaire digne de ce nom (en Californie, il me semble que ce taux frôle les 70%, soit plus de trois plus qu’en Norvège).
Est-ce que le taux en Norvège est calculé dans les trois ans qui suivent la mise en liberté? (si l’ancien détenu commet un délit/crime dans les trois ans suivant sa libération, il est considéré comme un récidiviste)

La légitimité et l’utilité d’une peine de prison ferme dépend en grande partie de son lien avec le taux de récidive. Si en l’état, la prison de Champ-Dollon est effectivement une école du crime, alors il est insensé d’y faire croupir des être humains, qui deviendront, par définition, les criminels de demain.
—————-
Admettons que chaque être humain ait un potentiel criminel donné. Si la prison augmente ce potentiel criminel, dans une proportion plus importante qu’une absence de séjour en prison, alors la prison est criminelle, et il est criminel d’y recourir.
————–
« il sem­ble­rait que consi­dé­rer le pri­son­nier comme l’égal de n’importe quel citoyen libre per­mette de dimi­nuer la récidive »
Reste plus qu’à trouver un parti politique pour inscrire cette proposition dans son programme… Des volontaires?

Ceci étant dit, un prisonnier peut-il vraiment être considéré comme l’égal d’un citoyen libre?

De quoi un citoyen ayant commis un crime doit-il être privé?

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Valentin

On reste un peu sur notre faim. L’idée de réagir aux commentaires un peu simples sur les états que l’on fait des conditions difficiles de détention est bonne et l’intervention est nécessaire, mais le résultat s’arrête un peu tôt, quoi qu’en bon chemin.

La détention violente fait porter sur la société le même poids que la peine de mort. Elle rend la communauté génératrice de violence par la voie de ses institutions, en l’occurrence, de ses centres de détention. La prison en devient une école du crime, par la violence autorisée qu’elle se permet. Il est donc certain que l’insécurité qui en découle pour le personnel administratif du centre carcéral n’est qu’une infime part du danger reporté sur la société. La récidive restera élevée tant que la prison ne sera pas un centre d’adaptation à la vie en communauté.

On peut par ailleurs aussi critiquer le fait que la violence de la prison surpeuplée est la même pour tous les détenus, qu’ils soient délinquants ou criminels et quelle que soit la gravité de leur faute. Ceci est également en contradiction avec le système pénal qui fixe une peine adaptée à la culpabilité de l’auteur de l’infraction.

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Lukas

Merci pour votre commentaire, heureux complément à mon article. Dans mon texte, je m’interdis de partir de l’idée que les mauvaises conditions de détention puissent augmenter le taux de récidive (afin de me rapprocher au plus près de ceux dont je tente de dénoncer la position). Or, je partage en fait votre croyance selon laquelle « La réci­dive res­tera élevée tant que la pri­son ne sera pas un centre d’adaptation à la vie en communauté. »
Demeure une question ardu: comment une seule institution peut-elle être amenée à concilier deux missions qui semblent contradictoires, punir par l’isolement et réhabiliter, donc préparer le détenu à la vie en société? Un bon début, assurément, serait une place de détention par détenu. On en est loin, à Champ-Dollon…
Mon assomption: « les condi­tions de déten­tion devraient être iden­tiques pour tous » fait écho à votre dernier paragraphe. Encore une fois, je ne crois pas cette proposition soit vraie. Mais ce n’est pas mon problème, c’est le problème de ceux qui souhaiteraient que les prisonniers « en chient », et qui doivent justifier pourquoi ces conditions devraient être identiques pour toutes et tous (la loi, comme vous le soulignez, est du côté de ceux qui exigent des peines adaptées, et donc personnalisées, et non pas automatiques et génériques).

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