Société Le 17 juillet 2015

Les drogues, la dépendance, l’addiction : des concepts peu clairs

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Les drogues, la dépendance, l’addiction : des concepts peu clairs

© AMC

Personne n’a échappé, un jour, à un débat sur ce que constitue « une drogue ». Que ce soit à travers des remarques accompagnant l’allumage d’une plus ou moins goudronneuse cigarette, à l’aveu du nombre d’heures hebdomadaires passées à jouer en ligne, ou à l’énième réveil embué de parfums éthyliques, la question de la nature de ce qu’on appelle une drogue se pose constamment et avec une certaine gêne, tant l’opprobre est jetée sur cet objet amorphe.

À l’occasion de la série d’articles traitant des aspects économiques, politiques et sociétaux relatifs à l’interdiction de certaines substances, en particulier le cannabis, il est nécessaire de revenir sur les termes utilisés dans la cadre de ce débat. En effet, les concepts mêmes de drogue, de dépendance ou encore d’addiction sont trop souvent flous et de nombreuses incompréhensions s’ensuivent. À des fins de clarification du débat et de ses enjeux, il est capital de s’entendre sur des définitions communes. On utilisera pour cela les outils de la philosophie ; la déduction et le sens commun.

 

Les drogues, un concept naturel ou social ?

Commençons simplement avec ce qu’on désigne au pluriel par « les drogues ». Intuitivement, on inclut des substances dans cette catégorie : la cocaïne, l’héroïne et les acides en tous genres du type LSD ou GHB en font assurément partie. Le cannabis, le cas qui nous occupe au cours de cette série, semble également être compris dans cette liste, bien que de moins en moins.

Toutefois, trois raisons suggèrent qu’on ne peut pas simplement réduire « les drogues » à des substances de ce type. Premièrement, il existe des cas limites, à l’instar de la marijuana, mais surtout de l’alcool et de la cigarette. La consommation de cette dernière, par exemple, a été un acte social incontournable en Occident pendant des années. Si elle l’est toujours dans d’autres régions du monde, il est difficilement disputable de nier que ce soit toujours le cas sous nos latitudes. Au-delà de l’interdiction légitime d’importuner autrui de ses volutes dans des lieux clos, le fumeur est souvent considéré comme quelqu’un qui n’a pas encore réussi à arrêter, un acratique que l’on ferait mieux d’ostraciser lorsqu’il s’adonne à son indicible péché. Ce changement peut également se constater dans une moindre mesure avec l’alcool et la marijuana. Il semble entre autres qu’il ne soit plus aussi accepté pour un homme – l’égalité des sexes a ses limites – passée la cinquantaine de répondre à un diagnostic d’alcoolisme qu’il le fut autrefois. Or, ces glissements ne peuvent s’expliquer si l’on réduit simplement la drogue à une liste de substances, l’alcool et le tabac n’ayant pas changé de composition entre le moment où ils ont été une condition préalable à l’accession à un statut social respectable et la disgrâce dans laquelle ils sont aujourd’hui tombés.

On peut deuxièmement considérer des substances dont la consommation peut être ou non mal vue suivant le contexte qui l’entoure, c’est le cas notamment des prescriptions médicales. Il serait malvenu d’admonester un enfant hyperactif qui s’apprête à prendre sa Ritaline journalière, mais le jugement moral est tout autre lorsqu’un étudiant en médecine fait usage de la même substance pour améliorer ses performances lors d’un examen. De même, on aura tendance à tancer un individu prenant de la morphine à des fins récréatives alors que personne ne penserait à gourmander un patient d’hôpital dont le goutte-à-goutte contient la même molécule. Ainsi, il semble que le blâme moral ne porte pas sur une substance en soi mais également sur un contexte social.

Enfin, la catégorie des drogues serait bien vide sans les comportements. Des lubriques DSK et Tiger Woods aux divers workaholics, en passant par les piliers des tables de jeu, nombreux sont les comportements qui sont intuitivement considérés comme des drogues. On en voit la preuve tous les jours dans les divers transports publics affichant des campagnes de prévention toujours plus nombreuses.

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Une brochure prévenant l’addiction sur internet © Addiction Suisse

Au vu donc des glissements de l’identification de certaines substances à des drogues, de la proéminence du contexte social pour la consommation d’une même molécule et de l’hétérogénéité des objets compris dans la catégorie des drogues – notamment les comportements –, on ne peut que conclure que les drogues ne se réduisent pas à des substances mais relèvent plutôt d’actes sociaux que l’on appelle sui-référentiels en philosophie, c’est-à-dire qu’ils répondent de cette catégorie dès lors qu’on les considère contextuellement dans cette catégorie. Evidemment, la question de la source d’autorité sur ce fait collectif est centrale, et sera développée plus en avant dans un article ultérieur. Gardons pour l’heure l’idée qu’il s’agit d’une amorphe opinion populaire.

 

Ce qui nous rend dépendants

Cependant, si les drogues ne sont que des objets sociaux, il n’en demeure pas moins qu’il existe des objets – que l’on appelle naturels – qui peuvent engendrer une dépendance et, dans certains cas, une addiction. La différence entre ces deux types d’objets se reflète dans les cas où une substance addictogène n’est pas considérée comme une drogue, comme c’est le cas depuis longtemps avec l’alcool, on l’a vu. À la différence donc de leurs homologues sociaux, les objets naturels ne dépendent pas de notre conception d’eux.

Pour faire simple et court, le sujet étant vite technique et bien mieux développé par des médecins1 que par les philosophes, la dépendance naît de l’activation du circuit de la récompense mésolimbique, qui contrôle notamment la dopamine, l’hormone du plaisir2. Schématiquement, l’activation de ce circuit induit que si on a une conséquence positive suite à un certain comportement, on aura tendance à le répéter, et à l’inverse, on aura tendance à éviter un comportement qui a des conséquences négatives3. C’est ce qu’on appelle des renforcements respectivement positifs ou négatifs. Un lien est créé entre un ou plusieurs événements qui auront été perçus comme des récompenses4 et font inférer au cerveau que ces mêmes récompenses pourront être obtenues dans les mêmes circonstances, d’où l’envie de recréer ces dernières.

Fig.2 : coupe d’un IRM d’un cerveau humain. Les trois couleurs représentent des chemins liés à l’addiction. En rouge, les chemins liés à la récompense, en vert et jaune ceux assimilés aux réponses habituelles.

Coupe d’un IRM d’un cerveau humain. Les trois couleurs représentent des chemins liés à l’addiction. En rouge, les chemins liés à la récompense, en vert et jaune ceux assimilés aux réponses habituelles. © Kelly HANNIGAN in Bruce GOLDMAN, “Neuroscience of Need : understanding the addicted mind, special report”, in Stanford Medicine

Evidemment, on voit tout de suite que ces événements peuvent autant être une prise de substance qu’un comportement. Jouer au casino tous les soirs stimulera ce fameux circuit de la récompense au même titre que fumer son lot journalier de cigarettes. De là suivent ce que la souplesse de la langue anglaise nous permet de nommer ; workaholics, chocoholics, tweetaholics et pourquoi pas bookaholics. Ces comportements et ces substances nous rendent donc heureux, et on veut prolonger ce bonheur en répétant ce qui est à son origine. De là suit la dépendance, qui peut mener à l’addiction.

 

La dépendance et l’addiction

Tout d’abord, la dépendance, donc. La dépendance est considérée comme « une réaction pharmacologique normale du corps qui aboutira au syndrome de sevrage »5. Elle est donc une réaction purement physiologique commune à tout un chacun. Un patient à qui l’on prescrit une dose quotidienne de morphine ressentira un certain manque lorsque cesseront ces doses, son corps s’y étant habitué.

L’addiction, ensuite, est elle une version de la dépendance qui résiste au sevrage et qui entraîne une recherche compulsive de substance en dépit des éventuels effets négatifs. C’est un comportement compulsif qui apparaît après que le manque est ressenti. La proportion des personnes touchées par l’addiction varie selon les substances mais reste relativement faible. Pour une drogue fortement addictive comme la cocaïne, par exemple, environ 15% des consommateurs sont concernés. Le reste ne ressentira que la dépendance mentionnée précédemment. On peut par ailleurs songer à cette part de fumeurs qui semblent pouvoir s’affranchir du tabac et n’en consommer qu’occasionnellement faisant fulminer l’autre frange des habitués de la cigarette qui, quand bien même elle souhaiterait ne fumer que de temps en temps, n’y parvient pas. Les mécanismes – possiblement génétiques – qui sont à l’origine de ces vulnérabilités individuelles bien différentes ne sont pour l’heure pas clairs et restent à être étudiés. On peut toutefois en conclure que toute consommation de drogues ne va pas nécessairement engendrer une addiction.

 

Les drogues, des objets à la définition fluctuante

En résumé, et afin de clarifier le débat qui se perd trop souvent dans des conceptions inconsistances des concepts en jeu, on ne peut pas réduire ce que l’on appelle communément les drogues à des substances qui provoquent un syndrome de dépendance. Ce syndrome, ce caractère addictogène est certes commun à de nombreuses drogues mais il est également présent dans des substances ou des comportements qu’il serait extrêmement contre-intuitif de placer dans la catégorie des drogues. Il est par ailleurs à distinguer d’un cas plus extrême et qui relève davantage du trouble comportemental qu’est celui de l’addiction.

Le fait que les drogues, à l’instar du cas de la marijuana, objet d’étude de la série d’articles proposée sur Jet d’Encre, soient sociales implique que les membres de cette catégorie peuvent changer au gré des mœurs, comme on peut déjà le constater en comparant les jugements moraux d’une même substance dans plusieurs pays. Si le cannabis est légal et moralement accepté en Inde ou en Uruguay, il peut mener à des peines de prison très importantes en France. La Suisse a elle une attitude relativement tolérante envers la Marie-Jeanne. Fin 2014, la commission consultative en matière d’addictions du canton de Genève a notamment recommandé au Conseil d’Etat de légaliser le cannabis à titre d’expérience scientifique, la commission et le gouvernement genevois relevant en chœur « l’échec de la politique de répression »6.  Il semble donc que le cannabis puisse connaître le sort inverse de la cigarette, soit de graduellement quitter l’infâme catégorie des drogues.

 


1 Jean TERRIER & Christian LÜSCHER, « Neurobiologie des comportements addictifs » in La Gazette médicale : info@gériatrie, n°1, 2014, Nora D. VOLKOW et al, « Addiction : Beyond dopamine reward circuitry », in Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 108, 2011, J.D. SALAMONE, M.CORREA, A.FARRAR, S.MINGOTE, « Effort-related functions of nucleus accumbens dopamine and associated forebrain circuits », in Psychopharmacology, 2007, pp.461-482

2 Richard J. BONNIE, « Addiction and Responsibility », in Social Research, vol. 18, n°3, pp.813-834, 2001, Eliot T. GARDNER & James DAVID « The Neurobiology of Chemical Addiction » in Jon ELSTER & Ole-Jorgen SKOG, Getting Hooked : Rationality and Addiction, Cambridge UP, 1999

3 Helge WAAL, « To Legalize or Not to Legalize : is that the question ? » in Jon ELSTER, ibid.

4 Wolfram SCHULTZ, « Potential Vulnerabilities of Neuronal  Reward, Risk, and Decision Mechanisms to Addictive Drugs », in Neuron Perspective n°69, février 2011, Roy A. WISE & George F. KOOB, « The Development and Maintenance of Drug Addiction », in Neuropsychopharmocology, n°39, 2014, pp.254-262

5 Jean TERRIER & Christian LÜSCHER, « Neurobiologie des comportements addictifs » in La Gazette médicale : info@gériatrie, n°1, 2014

6 In Le Temps, édition du 29 décembre 2014. Lien (payant) pour l’article sur internet : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/0a3ad01a-8f51-11e4-9ac8-723e124a5af7/Une_feuille_de_route_pour_l%C3%A9galiser_le_cannabis_%C3%A0_Gen%C3%A8ve

 

Pour aller plus loin:

Douglas HUSAK, « Addiction and Criminal Liability », in Law and Philosophy, vol.18, n°6, pp.655-684

Christian LUSCHER, « Drug-Evoked Synaptic Plasticity Causing Addictive Behavior », in The Journal of Neuroscience, novembre 2013, 17641-17646

Michael MACCABEZ, « Les drogues, des objets moralement douteux ? », Mémoire présenté à l’Université de Genève, 2015, url= https://www.academia.edu/12227570/Les_drogues_des_objets_moralement_douteux_

Paul SMITH,  « Drugs, Morality and the Law » in Journal of Applied Philosophy, vol. 19, no. 3, 2002

Gary WATSON, « Disordered Appetites : Addiction, Compulsion, and Dependence. » in Jon ELSTER (éd.) Addiction, 1999.

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