Politique Le 6 août 2013

Yann Koby

Par Yann Koby

Les limites du bipartisme absolu

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Les limites du bipartisme absolu

© eneko

Au lendemain de l’élection de Barack Obama, le sénateur Mitch McConnell – alors chef du bloc républicain au Sénat américain –, questionné sur la politique future de son parti, déclarait : « la chose la plus importante à laquelle nous voulons arriver, c’est que Barack Obama ne soit pas réélu »1. En d’autres termes, le but annoncé de la politique du Grand Old Party2 était de torpiller toute tentative de réformes du nouveau locataire de la Maison-Blanche, dans le but explicite de ruiner sa présidence – peu importe les dommages collatéraux pour le pays. Pour un homme censé être au service de son peuple, en plus membre d’un parti pour le moins nationaliste, on ne peut qu’être circonspect devant le programme politique proposé. Ces propos sont pourtant représentatifs des mouvements politiques contradictoires auxquels peuvent mener les structures politiques bipartites dites absolues3, où seuls deux partis accèdent à tour de rôle au gouvernement ; lorsque l’un gouverne, l’autre entre naturellement dans l’opposition.

En ces périodes de crise aux multiples aspects (économique, écologique, morale, et de puissance souveraine), le besoin en réformes courageuses et progressistes est grand. Or, force est de constater que les États où deux partis se font traditionnellement « la guerre », comme la France ou les États-Unis, ont eu et ont toujours un mal terrible à faire évoluer leurs politiques nationales et internationales. Citons quelques autres pays dont l’histoire politique contemporaine4 est marquée par l’empreinte du bipartisme : l’Italie, l’Espagne, la Grèce – la Grande-Bretagne, à la limite. Tous vivent des périodes politiques turbulentes au regard de leur histoire contemporaine, comme encore démontré par les récentes élections italiennes. Une situation qui contraste avec les quelques autres États dont les gouvernements sont le plus souvent issus de coalitions : l’Allemagne, le Danemark, l’Autriche, la Suisse, la Suède… Ces nations s’imposent instinctivement plus comme des « modèles », et leurs forces progressistes semblent tirer l’Europe – et le monde ? – vers le haut. Ce sont également ces dernières qui, de loin, ont le mieux résisté à l’importante récession économique dont l’économie mondiale tente encore de se relever, comme le montre ce graphique.

Graph

 

Les coalitions forcent à avancer dans une seule direction, et la nécessité du consensus rend les compromis plus faciles. À l’inverse, il me paraît clair que les conflits de politique politicienne dans les États au système bipartite, sources d’interminables blocages – d’autant plus coûteux en période de crise –, constituent une raison majeure expliquant les difficultés traversées par ces mêmes nations. Ces oppositions sont d’ailleurs présentes non seulement entre partis, comme aux États-Unis, mais également au sein même des deux partis dominants. Pensez par exemple aux dissensions Fillon-Copé, Valls-Montebourg en France. Ces assertions méritant toutefois d’être démontrées, intéressons-nous en particulier à la France et aux USA, deux cas représentatifs. Nous verrons comment le bipartisme absolu a amené certains politiciens et partis à agir à l’encontre même des intérêts nationaux, et ce par seul intérêt politique.

Le fiscal cliff et l’opposition républicaine aux USA

Malgré l’échec de la politique du susmentionné McConnell – Obama ayant été réélu –, difficile de dire que les Républicains n’aient pas tout essayé pour malmener les projets politiques du nouveau président. L’affaire à rebondissement du fiscal cliff, littéralement « précipice fiscal », en est probablement l’exemple le plus parlant, sur lequel nous nous attarderons.

Le budget de l’Etat fédéral des États-Unis possède légalement un plafond qui ne peut être rehaussé qu’avec l’accord de la Chambre des représentants5, dominée depuis 2010 par les Républicains. Ceux-ci, en n’acceptant que peu de concessions sur des hausses d’impôts – plus particulièrement sur les grosses fortunes – et en exigeant d’importantes diminutions dans les programmes sociaux et de santé (notamment Medicare), ont rendu tout accord de long terme impossible, avec pour conséquence une longue crise budgétaire.

L’agence de notation Moody’s a décidé ainsi d’abaisser la note des États-Unis d’un cran en 2011, un symbole fort. La possibilité d’un défaut de la dette américaine étant encore trop apocalyptique pour être envisagée, les Républicains ont alors fini par accepter quelques concessions6, avant de rebrousser chemin, précipitant ainsi automatiquement une baisse des dépenses et… une hausse des taxes. Le ministère de la défense – pourtant crucial dans une vision conservatrice de la politique internationale – a été largement le plus touché par ces restrictions budgétaires, avec des coupes de l’ordre de 8%7. Il en résulte que les États-Unis en sont ressortis affaiblis sur le plan international, mais aussi économique, les coupes sapant une croissance déjà fragile.

Avec le recul, n’est-il donc pas étrange que les Républicains, pourtant ultranationalistes, poursuivent une politique allant à l’encontre même de la puissance de leur pays ? À ce jour, aucun accord budgétaire n’a pu être trouvé – et le budget n’est de loin pas la seule pierre d’achoppement. Alors que d’autres réformes économiques attendent, certains Républicains se proposent déjà de démanteler aussi vite que possible le Dodd-Frank Act (salué comme étant une première étape vers une (re-)réglementation saine de Wall Street) ou Medicare, pourtant seules véritables avancées progressistes réalisées par les États-Unis sous Obama.

La poussive politique française

© marianne.net

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L’incapacité totale de la France à réformer son économie est un autre exemple parlant des limites que rencontre le bipartisme absolu. Le PS et l’UMP, de par leurs importantes dissensions idéologiques sur l’idéal sociétal, n’ont par exemple pas pu se coordonner sur une politique économique efficace, alors que l’industrie française est en ruine et que le chômage ne cesse d’augmenter.

Cependant, le cas français est encore plus intéressant, en ce sens que les tensions générées par le bipartisme au sein même des partis politiques sont crûment mises en lumière. Arnaud Montebourg, qui représente au gouvernement la gauche du Parti socialiste, est ainsi régulièrement en opposition avec les éléments plus sociaux-démocrates du gouvernement, comme le premier ministre Jean-Marc Ayrault, ou le presque-à-droite Manuel Valls – ce dernier disait récemment qu’il « aurait sans doutes viré Montebourg [s’il était premier ministre]»8. Inutile de préciser que ces disputes politiques internes n’aident vraisemblablement pas le gouvernement dans sa lourde tâche qu’est de remettre l’Hexagone à flot – c’était particulièrement saillant, par exemple, lors de la gestion de l’important dossier industriel de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, durant laquelle Montebourg aurait dit au premier ministre Ayrault :  « Tu fais chier la terre entière avec ton aéroport, tu gères la France comme le conseil municipal de Nantes »9. Une ambiance pour le moins progressiste…

De la même manière, le récent déchirement au sein de l’UMP entre les partisans de la « droite décomplexée » de Jean-François Copé et les républicains de François Fillon (qui rappelle d’ailleurs étrangement les altercations au sein du parti républicain entre les ultraconservateurs du Tea Party et le reste du Grand Old Party10) a obligé le parti non seulement à s’humilier au travers d’une campagne de dons pour sa survie11, mais en plus à « recycler » Sarkozy – chose dont les deux chefs susmentionnés se seraient volontiers passés.

Les conséquences sur la politique française de ces dissensions, elles, sont lourdes : une droitisation dans le sens du Front national, une perte de vigueur du centre républicain – plus enclin au consensus, et donc aux réformes progressistes – et pire, un retour sur les réformes engagées. Certains élus UMP, dont Jean-François Copé, parlent par exemple de l’abrogation du Mariage gay en 2017, en cas de retour au pouvoir de la droite12. En 2010, Martine Aubry, ex-première secrétaire du PS alors dans l’opposition, déclarait après la présentation du projet UMP de réforme des retraites qu’elle « reviendra[it] sur tous les paramètres de cette réforme » si la gauche devait retourner au pouvoir. Cette instabilité politique nuit gravement à la capacité de la France à faire évoluer son système politico-économique.

Un système dépassé

© eneko

On observe donc, dans le cas français, une autre source de tensions que génèrent les systèmes bipartites : ils forcent l’harmonisation des idées au sein même des partis, tout en les obligeant à jongler entre gouvernance et opposition, ce qui renforce les comportements extrêmes. Alors certes, la France et les États-Unis ne constituent pas une représentation exhaustive des pays dotés d’un système politique bipartite. L’Australie, pour donner un contre-exemple économique, a bien résisté à la crise ; la richesse médiane y est la plus élevée au monde13 et elle possède un climat politique stable, avec « pourtant » deux partis qui dominent largement la scène politique : les libéraux, au centre-droit, et les travaillistes, au centre-gauche.

Mais lorsqu’on lit que le parti travailliste, actuellement au pouvoir, a fait adopter la politique migratoire la plus stricte du monde développé – avec le renvoi automatique et inconditionnel des immigrants illégaux, accompagné du renforcement des camps de concentration (vous avez bien lu) pour réfugiés en Papouasie-Nouvelle-Guinée –, et ce explicitement en vue de gagner des élections14, cela conforte l’idée qu’il y a quelque chose de malsain dans ce système politique où seuls deux partis gouvernent à tour de rôle… Et pour couronner le tout, vient s’ajouter l’effet de caste politique que cela peut générer, avec comme cas emblématique les énarques15 de France.

Il semble donc y avoir des raisons, à long terme, de faire primer le multipartisme. Les coalitions semblent, par exemple, favoriser l’innovation politique et le consensus. Mais le multipartisme n’est pas exempt de tout danger : il permet également à des partis « extrémistes » d’entrer dans l’arène politique, comme ce fut le cas du parti national-socialiste d’un certain Adolf Hitler, ou plus récemment du parti néonazi Aube dorée au parlement grec. Au contraire, le système majoritaire en France permet de priver le Front national, ainsi que le le Front de gauche, de toute vie politique parlementaire.

Quelle est l’étendue des avantages et inconvénients du multipartisme en comparaison au bipartisme classique, d’un point de vue théorique et surtout pratique? Cette réponse est moins simple qu’il n’y paraît, comme souligné au paragraphe précédent. Il convient également de se demander comment de telles structures politiques se mettent en place. Nous verrons dans un prochain article que cette question est rendue indissociable du mode d’élection (majoritaire, proportionnel, etc.), de par la loi dite de Duverger.

En attendant, le débat est ouvert !


2Surnom du Parti Républicain aux Etats-Unis.

3Par bipartisme absolu, j’entends donc un système bipartite où l’un des deux partis contrôlent l’intégralité du gouvernement – forçant l’autre parti à rentrer en opposition ; d’autres partis peuvent exister, mais jouent un rôle résolument mineur voir insignifiant.

4J’entends par là, les 15-20 dernières années

5Chambre basse du parlement (le Congrès). La chambre haute, le Sénat, doit elle aussi voter la hausse du plafond budgétaire – mais celle-ci étant dominée par les Démocrates, le problème ne se pose pas ici.

6Notez le nom amusant de la loi : « American Taxpayer Relief (Act) » (Le soulagement du contribuable américain !) http://www.taxpolicycenter.org/taxtopics/American-Taxpayer-Relief-Act.cfm

8Notez que Valls en profite pour faire d’une pierre deux coups… Ils en manquent pas une, ces politiciens français ! http://www.lemonde.fr/politique/article/2013/04/04/a-la-place-d-ayrault-valls-aurait-sans-doute-limoge-montebourg_3154102_823448.html

9http://24heuresactu.com/2013/04/05/montebourg-a-ayrault-tu-fais-chier-valls-en-profite-video/

10Surnom du Parti Républicain aux Etats-Unis.

11A noter que le Parti Communiste Français a sarcastiquement participé à la campagne de fonds de l’UMP pour la modique somme d’un euro : http://www.franceinfo.fr/politique/le-pcf-fait-un-cheque-a-l-ump-pour-redresser-ses-comptes-1071843-2013-07-17

15Les énarques sont les étudiants de l’Ecole Nationale d’Administration, dont sont issus la quasi-totalité des présidents français contemporains.

Commentaires

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Yann K.

Bonjour, Je vous remercie chaleureusement pour votre commentaire! Votre remarque concernant la définition…

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CG

cet article est très intéressant mais cependant il y a quelques raccourcis je trouve. Si un système bipartisan ce défini…

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CG

cet article est très intéressant mais cependant il y a quelques raccourcis je trouve. Si un système bipartisan ce défini par le fait qu’il y ait deux partis, La France n’a pas un système bipartisan ni l’Angleterre. D’ailleurs lors des dernières élections en Angleterre le parti -Lib démocrates a été un élément central pour déterminer quel parti sera au gouvernement, cette dynamique fut présente également en France.

Puis faire le lien entre la guerre/l’économie et un système de parti ne serait-ce pas donner trop d’importance à la politique? Certains pays ont une histoire impérialiste mais celle-ci précède souvent même la création d’institution démocratique. Quant au mode de décision, je pense qu’il serait pertinent de prendre en compte la structure de l’Etat (fédérale/unitaire/ force du Congrès)ou encore les lobbies, les syndicats, qui tous délimitent la capacité la liberté des partis. Donc je ne pense pas que le système bipartisan en soit un facteur déterminant pour comprendre les grands mots des états en déclin et encore moins leur politique étrangère

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Yann K.

Bonjour,

Je vous remercie chaleureusement pour votre commentaire!

Votre remarque concernant la définition du bipartisme est judicieuse. La manière dont je la définis se rapproche plus de la définition « réaliste » : au final, est-ce-que deux partis se partagent exclusivement le « pouvoir » (exécutif avant tout, législatif aussi?). Et là je pense que pour la France ou les Etats-Unis, il n’y a pas matière à discussion.

L’Angleterre est un cas « tiers », puisqu’effectivement, les lib-dems jouent un rôle de « balancier ». Cependant, je note bien dans mon article que l’Angleterre est un « cas limite ». Toutefois, ce ne sont au final jamais eux qui ont les ministères-clés, ni de premier ministre. En conséquence, je pense qu’on peut inclure l’Angleterre dans ce camp-là. La question de l’Allemagne se pose aussi, du coup. Mais l’histoire politique allemande est plus mixte, du fait notamment du fédéralisme plus poussé.

Ce qui ramène à votre deuxième paragraphe ; vous avez tout-à-fait raison, la structure de l’Etat joue également une grande importance dans la détermination de « l’ordre » politique, de même que son importance. Cela sera inclut dans ma prochaine discussion du sujet.

« Donc je ne pense pas que le sys­tème bipar­ti­san en soit un fac­teur déter­mi­nant pour com­prendre les grands mots des états en déclin et encore moins leur poli­tique étrangère »
Je n’en suis pas sûr. Effectivement, le bipartisme n’est qu’un élément parmi d’autres – et il est aussi la conséquence d’autres facteurs, comme la culture, la structure de l’Etat, etc. Reste que les corrélations sont troublantes, que ce soit sur les points de vue économique ou de politique étrangère ; c’est ce que le présent article tente de démontrer.

Ce n’est qu’une tentative, toutefois, et je trouverai formidable si vous pouviez écrire un article démontrant le contraire! 🙂

Encore merci pour votre intérêt sur le sujet et bonne continuation,
Yann

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