Société Le 5 novembre 2018

Les parents pauvres de la riche Suisse

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Les parents pauvres de la riche Suisse

Environ un quart des familles monoparentales sont tributaires de l’aide sociale.© Thomas Plain / Caritas Suisse

Que veut dire « être pauvre » en Suisse ? Quels groupes de la population sont les plus touchés par la pauvreté ? Pourquoi les familles monoparentales et les enfants sont-ils de plus en plus concernés ? Eléments de réponse avec Vérène Morisod. Selon la collaboratrice chez Caritas Suisse, interrogée par Charlotte Frossard, la politique de lutte contre la pauvreté doit investir dans la formation et dans la politique de l’enfance et de la famille.

Retrouvez les autres contributions de notre dossier thématique consacré à la précarité ici.


 

Vérène Morisod, l’image que renvoie la Suisse est celle d’une prospérité économique hors pair. Or selon l’Office fédéral de la statistique, 7,5% de la population suisse est en situation de pauvreté monétaire1, et c’est sans compter ceux qui en sont directement menacés. C’est une tendance à la hausse depuis plusieurs années2. Comment l’explique-t-on ?

Vérène Morisod : En effet, malgré un taux de chômage très bas et une excellente conjoncture économique, la pauvreté augmente en Suisse. Cela montre qu’il y a un problème de répartition et que la richesse de la Suisse ne touche pas toutes les couches de la population.

Les causes de la pauvreté sont très variées, mais on peut dire que les principaux facteurs de risque se trouvent dans les conditions sociales, politiques et économiques. Par exemple, le chômage partiel, les contrats de travail temporaires, l’absence de places de prise en charge extrafamiliale des enfants – ou leur prix excessif – engendrent souvent de la pauvreté. Et la pauvreté se transmet : il est prouvé que les enfants de familles pauvres sont souvent pauvres eux-mêmes lorsqu’ils sont adultes. Trop souvent, ils ont mal commencé leur vie, aussi bien au sein de la famille que dans la société.

 

Quand on parle de pauvreté, on imagine le plus souvent des personnes ne pouvant plus accéder à leurs besoins vitaux comme se loger ou se nourrir. Est-ce que cette représentation est trop simpliste ? Comment la pauvreté se manifeste-t-elle dans un pays aussi riche que la Suisse ?

VM : Dans les pays en développement, être pauvre, c’est effectivement ne pas avoir de toit et pas d’argent pour assurer sa subsistance. En Suisse, on est pauvre lorsqu’on ne gagne pas un revenu suffisant pour entretenir sa famille, lorsqu’on n’arrive pas à payer l’assurance-maladie ou disposer d’un logement décent, ou lorsqu’une visite chez le dentiste est hors de prix. La pauvreté en Suisse est aussi synonyme d’absence de contacts avec les autres, d’exclusion de la société et d’absence de perspectives. Elle est souvent cachée.

Concrètement, en Suisse, une personne seule en situation de pauvreté dispose au maximum de 2600 francs par mois. Après déduction des frais de logement et d’assurance-maladie, il lui reste 986 francs. Pour une famille monoparentale de deux enfants, le montant résiduel est de 1834 francs, et de 2110 francs par mois pour une famille biparentale de deux enfants. Ces sommes doivent payer l’alimentation, l’habillement, les moyens de communication, l’énergie, l’entretien courant du ménage, les soins de santé, les déplacements, les divertissements, la formation ou encore les soins corporels, ainsi que les cotisations à des associations et les loisirs.

 

Parmi la population suisse, certains groupes sont plus exposés que d’autres à la pauvreté monétaire. Les différentes études identifient les familles monoparentales, les mères seules en particulier, comment étant les plus touchées. Pourquoi sont-elles plus à risque que les autres ?

VM : En effet, comparativement à l’ensemble de la population, les familles monoparentales sont presque deux fois plus nombreuses à être touchées par la pauvreté. Cela quand bien même les parents de familles monoparentales travaillent plus que la moyenne. Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène : Caritas relève ainsi que les conditions-cadres des familles monoparentales ne sont pas bonnes en Suisse. Les places en crèche, les structures de jour et autres prises en charge manquent. Beaucoup de mères seules travaillent à temps partiel, souvent pour un salaire à l’heure, à un taux d’occupation faible ou avec des horaires de travail irréguliers. On ne leur propose que rarement des emplois fixes car on leur reproche leur soi-disant manque de souplesse. Une formation continue permettrait souvent d’améliorer la situation financière. Mais souvent le temps manque, ou l’aide sociale ne propose pas de soutien de ce genre.

On sait par ailleurs que 16% des mères seules sont touchées par le sous-emploi (contre 6,4% dans la population globale). Ces mères souhaiteraient augmenter leur temps de travail, mais elles ne le peuvent pas, car elles ne trouvent pas d’emploi adapté à leurs horaires familiaux. Et donc, effectivement, malgré une planification stricte du budget, l’argent souvent ne suffit pas.

Pour lutter contre la pauvreté des familles monoparentales en Suisse, quelles mesures de politique sociale préconisez-vous ?

VM : Il faut tout d’abord garantir le minimum vital des familles monoparentales. Lorsqu’après une séparation ou un divorce, le revenu ne suffit plus à couvrir les besoins des deux ménages, le montant manquant – le déficit – doit être réparti entre les deux parents. La réglementation actuelle impute l’entier de ce montant au parent qui est en charge des enfants. Conséquence : beaucoup de familles monoparentales doivent faire appel à l’aide sociale. Il faut aussi harmoniser les réglementations cantonales des avances sur contribution d’entretien. Elles doivent être calculées indépendamment du montant du revenu et axées sur les besoins de l’enfant. Un montant minimal d’entretien de l’enfant doit être inscrit dans la loi. Par ailleurs, l’aide sociale est invitée à planifier soigneusement et précocement l’intégration professionnelle des parents seuls : il s’agit de tenir compte de la charge importante que représentent pour eux les arrangements de soins et prises en charge familiales. Il faut améliorer durablement la situation des parents seuls sur le marché du travail, par le biais des formations continues ciblées. Une première solution serait d’installer des programmes de coaching pour les parents seuls sans emploi.

Par ailleurs, favoriser l’harmonisation entre vie familiale et vie professionnelle pour les familles monoparentales est essentiel. Il s’agit de créer un monde du travail qui tienne compte des activités de prise en charge familiale et qui combat la précarisation des conditions de travail, notamment en assurant l’accès à des offres de prise en charge extrafamiliale bon marché. Une plus grande souplesse des horaires d’ouverture des crèches et garderies pourrait contribuer à cette facilitation.

Il est aussi souhaitable d’encourager les nouvelles formes de logement, renforcer les réseaux sociaux. Des logements intergénérationnels, coopératifs et bon marché favorisent pour les parents seuls la mise en place d’un réseau social. Un travail d’information doit également être fait : les parents seuls ont besoin d’être informés des possibilités financières spécifiques auxquelles ils pourraient faire appel. Et les offres de soutien doivent être conçues pour atteindre toutes les personnes de manière simple et aisée.

 

Pour que leurs enfants n’aient pas à subir les conséquences de la pauvreté, les parents font passer leurs propres besoins au second plan. Souvent jusqu’aux limites du supportable. © Thomas Plain / Caritas Suisse

 

La pauvreté monétaire à laquelle sont confrontés les parents seuls n’est évidemment pas sans effets sur leurs enfants. Depuis deux ans, on recense de plus en plus d’enfants et d’adolescents vivant dans la pauvreté en Suisse : au moins 100’000, et bien davantage en sont menacés. En plus de la précarisation des familles monoparentales, y a-t-il d’autres explications à cette hausse ?

VM : Tout d’abord, les coûts d’un enfant sont élevés : un enfant coûte, selon la grandeur de la famille, entre 7000 et 14’000 francs par an. Par ailleurs, deux tiers des enfants touchés par la pauvreté grandissent dans des ménages de working poors : leurs parents travaillent mais ne gagnent pas assez d’argent pour garantir leur existence. Le divorce est également un risque. Comme expliqué précédemment, les parents seuls après une séparation sont plus nombreux que la moyenne à être touchés par la pauvreté.

Enfin, l’État n’investit pas suffisamment dans la famille et les enfants. En Suisse, et plus encore en Suisse alémanique, les enfants sont considérés comme une affaire privée. Seulement 1,5% du produit national brut est investi dans la famille et les enfants, ce qui est nettement moins que la moyenne européenne : les parents suisses contribuent deux à trois fois plus aux frais globaux de l’enfant que les parents des pays voisins.

 

Peut-on vraiment agir quand la pauvreté s’installe à un si jeune âge ? Et comment ?

VM: Il faut une garantie de minimum vital pour les enfants ; il s’agit d’introduire partout en Suisse des prestations complémentaires pour familles. Quatre cantons proposent déjà une prise en charge ciblée de la pauvreté des enfants : le Tessin, Soleure, Vaud et Genève ont introduit les prestations complémentaires pour familles. Ces prestations se basent sur le principe des prestations complémentaires à l’AVS/AI, elles complètent le revenu des familles touchées par la pauvreté. Dans le canton de Vaud, depuis l’introduction des prestations complémentaires pour familles en 2011, le nombre de familles monoparentales qui recourent à l’aide sociale a constamment baissé et le risque de pauvreté des familles assistées a pu être nettement réduit. De ce fait, les prestations complémentaires pour familles réduisent la précarité et le stress quotidien des personnes touchées. Les bénéficiaires soulignent l’avantage que représente l’autonomie ainsi gagnée et estiment que le recours aux prestations est moins stigmatisant que celui à l’aide sociale. L’un des grands avantages des prestations complémentaires pour familles est qu’il n’y a pas d’obligation de les restituer : les familles ne s’endettent donc pas lorsqu’elles les touchent.

 

En Suisse, les enfants sont considérés comme une affaire privée […]. Seulement 1,5% du produit national brut est investi dans la famille et les enfants, ce qui est nettement moins que la moyenne européenne : les parents suisses contribuent deux à trois fois plus aux frais globaux de l’enfant que les parents des pays voisins.

 

Il faut ensuite garantir l’accès pour tous les enfants à un encouragement précoce de qualité. Cette possibilité doit être gratuite pour les familles touchées par la pauvreté. Tous les enfants tirent un bénéfice d’un encouragement précoce, mais les enfants de familles défavorisées encore plus que les autres : les enfants qui suivent un programme préscolaire ont de meilleurs résultats à l’école, redoublent moins, sont en meilleure santé et obtiennent un plus haut niveau de formation.

Enfin, il faut augmenter les possibilités de prises en charge extrafamiliale et extrascolaire pour tous les enfants et partout en Suisse. Étendre à tout le pays les aides financières permettant cette prise en charge est prioritaire. Les cantons et les communes doivent mettre en place des projets permettant de réaliser des places de crèche à prix raisonnable et garantir leur financement. En matière de prise en charge de la petite enfance, le modèle tessinois s’impose depuis les années 1930. Le jardin d’enfants gratuit dès l’âge de trois ans décharge les familles et réduit la pauvreté des enfants. Il faut l’introduire dans toute la Suisse.

 

La promotion précoce est le seul moyen d’aplanir l’inégalité des conditions de départ pour les enfants de familles socialement défavorisées.© Conradin Frei / Caritas Suisse

 

Venons-en maintenant à un autre groupe directement concerné par la pauvreté, dont on ne parle que peu : les personnes qui épuisent leurs droits aux prestations de l’assurance-chômage. La Suisse se targue en effet d’avoir un taux de chômage très bas et en amélioration constante (2,4% en septembre 2018, selon le SECO3) qui ne tient pourtant pas compte de ces dernières, comme le dénonçait dernièrement le directeur de Caritas Suisse Hugo Fasel4. Comment les comptabiliser dans ce cas ? Recourent-elles ensuite toutes à l’aide sociale ? Ou sont-elles vouées à être des pauvres invisibles ?

VM : Effectivement, le nombre de personnes qui ont perdu leur droit aux indemnités a triplé ces quinze dernières années. De 13’000 en 2001, elles sont passées à 40’000 en 2016. Et le fait qu’une réinsertion durable des personnes qui ont perdu leur droit aux indemnités est de plus en plus rare (seulement 20% des cas) a de quoi nous inquiéter. La plupart des personnes en fin de droit se trouvent donc dans une situation instable et précaire et dépendent durablement des prestations sociales : une fois qu’elles n’ont plus droit à leurs prestations chômage, elles tombent dans la pauvreté. Elles ont certes droit à l’aide sociale, mais l’on sait qu’un taux élevé de ces personnes ne font pas valoir ce droit. Comme le montre une étude du canton de Berne, un quart des personnes ayant droit renoncent à s’adresser aux services sociaux, par manque d’informations ou souvent par honte.

Par ailleurs, la gestion de la pauvreté telle qu’elle est conçue actuellement est dépassée. La solution n’est pas de distribuer de l’argent aux personnes dans le besoin. L’important est de prévenir la pauvreté, en développant par exemple les formations et les formations continues pour les personnes concernées. Ainsi en 2017, le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale a connu une hausse de 1,6%, une croissance moins importante que les années précédentes. Dans le canton de Vaud par exemple, on constate que la majorité des jeunes à l’aide sociale parviennent à en sortir. Et cela grâce aux mesures prises par le canton qui propose aux jeunes de s’engager dans un processus de formation.

 

Estimez-vous, enfin, que les moyens mis en place au niveau politique pour lutter contre la pauvreté sont suffisants en Suisse ? Selon Caritas, est-ce que le Programme national de lutte contre la pauvreté fait déjà ses preuves ?

VM : Comme nous l’avons évoqué en soulignant les diverses mesures possibles, il reste beaucoup à faire au niveau politique pour lutter contre la pauvreté. Quant au Programme national de prévention et de lutte contre la pauvreté mis en place en 2014, il s’achève fin 2018. Son grand avantage est qu’il a permis une collaboration entre la Confédération, les cantons, les villes, les communes et les organisations privées. Dans ses conclusions, il a relevé l’urgence et la nécessité d’agir contre la pauvreté.

Mais le Conseil fédéral a décidé finalement que l’engagement de la Confédération dans la politique de lutte contre la pauvreté s’élèverait désormais à tout juste 500’000 francs. Le Conseil fédéral continue de penser que la pauvreté en Suisse doit être combattue par l’aide sociale et est donc l’affaire des cantons et des communes. Caritas estime que ce point de vue doit être corrigé d’urgence. L’aide sociale ne peut répondre aux problèmes structurels. La politique de lutte contre la pauvreté doit prévenir la pauvreté, elle doit investir spécifiquement dans la formation, la politique de l’enfance et de la famille, et dans le marché du logement. La lutte contre la pauvreté est l’affaire de tous, à tous les niveaux de décisions politiques.

 


Références:

1. Chiffres de l’OFS pour 2016 (https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/situation-economique-sociale-population/bien-etre-pauvrete/pauvrete-et-privations-materielles/pauvrete.html).

2. Par rapport aux années 2014 (6,7%) et 2015 (7,0%), le taux de pauvreté de la population totale présente une tendance à la hausse, qui est cependant comprise dans la marge des fluctuations statistiques (OFS, id.).

3.https://www.seco.admin.ch/seco/fr/home/Arbeit/Arbeitslosenversicherung/arbeitslosenzahlen.html https://www.tdg.ch/economie/Le-taux-de-chomage-stable-en-septembre/story/15342919

4. https://www.rts.ch/info/suisse/9830697-pour-hugo-fasel-le-conseil-federal-a-une-pensee-depassee-sur-la-pauvrete.html

 

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