Genre Le 24 octobre 2013

L’étrange tolérance de notre société envers le plus vieux métier du monde

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L’étrange tolérance de notre société envers le plus vieux métier du monde

Sexbox de Zürich © newsnetz.ch

L’ouverture de sexboxes à Zurich le 26 août dernier relance le débat sur la place des prostituées dans notre société. Parallèlement, la France souhaite suivre la Suède, qui punit les clients des travailleuses du sexe depuis 1999. Dans un univers où le débat se résume souvent aux rôles d’exploitant-exploité, n’est-il pas nécessaire de dresser un petit historique du regard porté par la collectivité sur le rôle de la prostitution?

En 1893, l’Italien Cesare Lombroso se lance dans une entreprise obscure : déterminer les caractéristiques physiques des courtisanes. Il conclut que « les prostituées sont plus proches du mâle que de l’honnête femme » et que « les  “prostituées nées“, marquées des caractéristiques phylogénétiques de la femme primitive, sont biologiquement dégénérées »1. Mais surtout, la prostitution représente aux yeux de Lombroso le crime « naturellement féminin ». Cette première description paraît caricaturale, mais presque modérée face aux propos de Sacotte, Conseiller à la Cour d’appel de Paris, qui établit un profil psychologique de la gourgandine basé sur sa « médiocrité intellectuelle » et sa « débilité mentale ». Ces différentes idées cachent une conviction inexprimée : prouver que l’hétaïre n’est pas une femme normale. Elle a une tare et personne ne doit en porter la responsabilité.

En 1982, Corbin s’attèle à définir son activité, lui donnant un caractère professionnel lié à la rémunération qui en découle. Il met en lumière quatre critères: l’habitude, la notoriété, la vénalité de telle manière que la prostitution constitue pour la femme qui s’y livre une industrie – un véritable métier dont elle tire l’essentiel de ses ressources –, l’absence de choix – la prostituée se donne à qui la demande – et l’absence de plaisir ou de toute satisfaction sensuelle du fait de la multiplicité de la clientèle. Il est important de relever que cette définition, utilisée pendant de nombreuses années2, n’inclut pas l’interaction entre le client et la travailleuse, mentionnant simplement que la prostituée s’offre à quantité d’hommes.

Enfin, la prostitution est abordée comme faisant partie d’un tout sociétal. Elle est en fait stigmatisée, car déviante de la norme du mariage monogamique comme l’indique Everett Hugues. Selon ce sociologue nord-américain, inspirateur de l’École de Chicago, la « prostitution, antique institution, n’est qu’un des dispositifs organisés permettant de compenser le mauvais fonctionnement du système de sélection des partenaires »3. Ce dysfonctionnement s’exprime de deux façons : une mauvaise répartition numérique – pas assez de femmes pour les hommes célibataires sur le marché – et les problèmes de compatibilité sexuelle au sein des couples unis par le sacro-saint mariage. En résumé, la prostitution est un mal nécessaire, permettant « aux déviants » de rester dans les normes imposées par la société. Et c’est justement là que le bât blesse. Pourquoi n’existe-t-il pas une réelle remise en question sur le comportement de ces déviants, les hommes. Et pourquoi l’homme serait-il l’unique consommateur de sexe tarifié ? Car la prostitution n’est pas l’apanage des femmes, contrairement aux affirmations de Lombroso. La prostitution masculine existe elle aussi et il n’est pas question de la renier. Mais alors que les recherches sur le statut de la péripatéticienne abondent, celles traitant du catin ne suscitent pas les intérêts déchaînés des chercheurs.

Peut-être la prostitution masculine est-elle souvent reliée à l’homosexualité dans l’inconscient populaire, comme en témoignent les propos d’un commerçant du Palais-Royal à Paris en 1872 : « Cette hideuse prostitution est le fait de véritables putains mâles qui en remontreraient aux habitants de Sodome. Ils ont un comportement que réprouve notre morale »4. Apparemment, lorsqu’un homme se prostitue, la morale est menacée, alors que la femme prostituée permet au contraire de la sauvegarder, absorbant les comportements déviants. Le putain est réprimandé par les mœurs, la fille de joie en est la bonne gardienne…

Finalement, que ce soit l’homme ou la femme qui se prostitue, et le rôle qu’il ou elle endosse respectivement, n’y a-t-il pas lieu de débattre autrement de la prostitution? N’est-il pas étonnant que la société permette, par l’intermédiaire de quelques explications farfelues, la location de corps humains à des fins sexuelles ? La régulariser comme en Suisse, ou la sécuriser grâce à des sexboxes situées en dehors de la ville la rendrait-elle plus légitime, plus tolérable ? Alors qu’il existe foule de programmes de réinsertion pour les personnes défavorisées (les réfugiés politiques, les chômeurs, les malades chroniques), aucun programme de réorientation professionnelle n’existe à ma connaissance pour les employés du sexe tarifé.

Comme le dit si bien Johann Wolfgang von Goethe : « la tolérance ne devrait être qu’un état transitoire. Elle doit mener au respect. Tolérer c’est offenser. »

 


[1] PRYEN, Stéphanie, La prostitution : analyse critique des différentes perspectives de recherche, in Déviance et société, Vol. 23, No 4, 1999, p.451.

[2] Ibid., p. 453.

[3] Ibid,  p. 456.

[4] Voir l’ouvrage de Nicole Canet, Hôtels Garnis : Garçons de joie : prostitution masculine : lieux et fantasmes à Paris, de 1860 à 1960, Edition Au Bonheur du Jour, 2012.

Commentaires

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Quentin

Réponse extraordinaire ;) Mon commentaire vous explique la position Suisse, si cela vous dérange et que…

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la vache qui pète

Quentin, l’auteure de cet article soulève des ques­tions légitimes. Son texte a le mérite de faire réfléchir, alors que votre…

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Fred

Introduire son raisonnement en affirmant que le débat relatif à la prostituion se résume trop souvent au rapport exploitant-exploité et…

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Fred

Introduire son raisonnement en affirmant que le débat relatif à la prostituion se résume trop souvent au rapport exploitant-exploité et concolure par une analogie entre « personnes défavorisées » et prostituées : la démarche est douteuse. De plus, il est absolument faux de dire que la prosituotion est regeradée comme la « gardienne » des bonnes moeurs de notre société ; si cette vision existe, certes, elle ne fait en aucun cas l’objet d’un consensus ; en témoigne le différentes prises positions morales, aussi bien individuelles qu’étatiques, relatives à la question. Enfin, inviter à penser et à débattre autrement de la prostituiton, tout en établissant un historique (très sommaire) du sujet – au passage, Jean-Pierre Coffe a dit « il n’y a rien de déshonorant à bouffer le cul d’une pute, c’est aussi bien que de bouffer celui d’une bourgeoise », et on s’en tape – et en offrant aux lecteurs des arguments conservateurs fondés sur une vision morale et clairelement moralisatrice de la prostitution, à nouveau la démarche est douteuse et franchement peu intéressante. Vu et revu.

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Quentin

Au lieu de faire votre intolérante vous feriez mieux de tolérer ce métier qui se doit d’être respecté comme n’importe quelle profession. Si vous préférez la situation française ou suédoise, si bien citée, alors émigrez dont loin de chez nous. Les valeurs de libertés existent pour la prostitution, notre État a pour but d’encadrer, de protéger et d’assurer la dignité des personnes qui décident de pratiquer ce métier. Mais je peux comprendre que vous préfériez rendre illégal ce genre de chose. Cela déchargerait notre société. Les putes seraient des illégales, traquées, devant pratiquer dans des conditions lamentables, sans pouvoir utiliser le Droit pour les protéger de quelques façons qu’il soit. Elles n’auraient pas accès aux soins médicaux appropriés quand nécessaire et n’auraient pas droit de surveillance et assistance policière sur leurs lieux d’activités.
Contrairement à ce que votre article sous entend, les prostitué(e)s ne sont pas isolées des services sociaux. Si elles ne veulent pas se prostituer libre à elles de s’inscrire au chômage, demander de l’aide sociale ou quelconque mesure de réinsertion comme tout citoyen de la Nation peut le faire … Mais enfin, avec les yeux fermés on peine à voir le monde.

Bref, aller péter dans l’eau ailleurs 😉

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la vache qui pète

Quentin, l’auteure de cet article soulève des ques­tions légitimes. Son texte a le mérite de faire réfléchir, alors que votre position – tout à fait défendable sur le fond, du reste – souffre de votre ton vulgaire et de vos conclusions hâtives. Vous vous faites le chantre de la tolérance au point de l’imposer aux autres ? Faites ce que je dis mais pas ce que je fais…

Quant à votre ô combien intelligente suggestion d’émigration, elle vous fait ressembler à ce pré­sident qui disait de sa patrie : « tu l’aimes ou tu la quittes ». Mais enfin, chacun ses modèles…

PS : on peut respecter des êtres humains, leur cou­rage, leurs combats, sans pour autant respecter leur métier et les conditions dans lesquelles il est pratiqué. Avant d’être des putes, ces personnes sont des femmes et des hommes.

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Quentin

Réponse extraordinaire 😉

Mon commentaire vous explique la position Suisse, si cela vous dérange et que vous portez la nationalité de ce pays vous êtes libre de faire tenter d’interdire la prostitution via une récolte de signature qui permettra un vote fédéral sur la question. Je vous conseillerais de commencer par un vote cantonal car les récoltes nationales sont plus couteuses. Et votre combat n’ayant pas de chance de réussite …

Bon courage !

PS : Notre voisin correspond néanmoins à vos attentes 😉

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