L'encrier Le 5 juin 2016

Parole d’exode

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Parole d’exode

© Deniz Ates

Ma douce.

C’étaient ses mots, inscrits sur le haut de cette page un peu écornée, un peu humide encore de la traversée.

Ma douce.

C’étaient ses mots, juste deux mots, pour commencer. C’était une marque de tendresse à distance, une façon de me dire qu’il était encore là, à penser à moi et à s’approprier cette pensée.

Je l’ai imaginé tracer ces quelques lettres avec une application folle. Il n’avait pas droit à l’erreur, il n’avait pas de deuxième papier ni de deuxième chance. J’ai façonné cette scène dans mon esprit, je voyais sa main trembler un petit peu mais son souffle sûr et profond. Il avait sûrement la bouche qui se tordait un peu sur la gauche, comme c’est le cas quand il se concentre sur quelque chose. Je ressentais à distance le froid infiltré jusque dans ses os qui devait le faire grimacer à chacun de ses mouvements.

Ma douce, m’a-t-il écrit en préambule dans une douceur presque exagérée, comme si le fait de commencer comme ça pouvait changer quoi que ce soit.

Il portait sûrement cette chemise ocre, un peu jaunie sous les aisselles, un peu rêche aux extrémités. Il avait sûrement ce pardessus bleu foncé pour la pluie et les bourrasques de la mer, quand celle-ci tanguait. Je l’imaginais, oui, à ne pas vraiment savoir comment me le dire, mais à être déterminé à m’écrire cette lettre jusqu’au bout, même si cela lui coûtait de mettre sa fierté de côté.

Ma douce, m’a-t-il écrit, je viens jusqu’à toi. Le temps nous a manqué et séparés, mais je suis en route à présent.

Il était en route, oui. Je ne savais pas s’il était venu seul ou accompagné, mais je savais. Je savais que pour me rejoindre, il avait abandonné sa terre et son socle. Cette terre, travaillée de ses mains, pour laquelle il avait sué et strié sa peau, cette terre qui faisait sa superbe. Il avait été, très jeune déjà, élevé par un père intransigeant qui lui avait inculqué cette dignité mâle, cette rage de vouloir créer soi-même sans l’aide de personne.

Oui, pour me rejoindre, il avait dû quitter de bon matin cette région qu’il connaissait si bien. Nous nous étions rencontrés là, sous les oliviers. Il lisait un livre en tout début de journée, quand le soleil commence à taper et rapatrie les hommes à l’abri des arbres. Il avait toujours été un peu rêveur, un peu d’ailleurs ; il aimait le son de l’eau bleue sur les pierres du ruisseau et l’odeur des torches embrasées les soirs de fête.

Ma douce, me disait-il toujours, tu me fais rêver, tu m’emportes si loin que je n’en reviens jamais.

Dans chacun de ses mots, je sentais le poids du départ. Il me l’avait dit lui-même, une nuit, accroché à l’image de moi : on ne quitte jamais en une fois. On porte avec soi le souvenir comme un fardeau et on fait chaque jour un pas de plus vers l’horizon. On met une éternité à dire au revoir, murmurait-il la tête enfouie dans ses bras chauds. Parfois même une vie n’est pas assez pour le faire.

Il lui avait sûrement fallu bien du courage pour s’arracher du pays qui était le sien. Je l’imaginai monter à bord de cette embarcation. Peut-être avait-il regardé une dernière fois les paysages cuivrés derrière lui, mais peut-être pas. Peut-être l’a-t-il fait sans une seule larme. Peut-être que j’ai trop envie d’enjoliver ce départ, parce que je l’imagine plein d’espoir et sûr de lui.

Ma douce, m’écrit-il donc. Ces derniers mois ont été insupportables d’attente et de peur. Avec toi, je serai heureux, je le sais. Au creux de tes bras, m’écrit-il, se trouve la sécurité dont j’ai besoin pour me lever le matin et pour m’endormir serein quand se couche le jour.

N’avait-il pas été heureux avant ? Même s’il n’avait pas pleuré, sur ce bateau qui prenait le large, cela voulait-il pour autant signifier qu’il ne regrettait pas son choix ? Suis-je vraiment capable de lui fournir, à moi seule, ce bonheur qu’il recherche ? La pensée de cette responsabilité me fait tourner la tête. Je me souviens de le voir sangloter sans bruit. J’avais compris son chagrin parce que son corps frémissait par saccades. Je me souviens de l’entendre entre deux sursauts : je perds ma force, je ne peux plus résister, a-t-il soufflé. C’était un murmure, mais j’ai compris qu’il sentait l’heure du départ se rapprocher.

Même si j’avais hésité, aurais-je vraiment pu refuser ?

Ses lignes sont de moins en moins droites sur le papier. Elles penchent un peu. C’est vrai que ces traversées sont réputées pour être mouvementées, surtout à cet endroit-là, sur son itinéraire. Ma douce, mon espoir : ce sont ses mots qui glissent maintenant. Attends-moi, j’arrive vers toi. Je te promets que je ne regarderai plus jamais en arrière.

En arrière.

Derrière sa maison, dans un coin de son jardin maintenant défraîchi et saccagé, il y a un portail à moitié écaillé. Il a grandi dans cet endroit. Enfant déjà, il cueillait le long du portail des petites fleurs blanches aux pétales bien bombées. Il en arrachait par rafales, avide du bouquet final qu’il poserait sur la table à manger. Il aimait le calme de l’activité, le silence enveloppant de ce lieu duquel personne ne pouvait l’extirper, pas même la moindre déflagration au lointain.

Derrière sa maison, à côté de ce petit portail, il y a une petite pierre et sur cette pierre, une petite fleur. C’était la dernière du jardin, tout juste cueillie puis retombée légèrement à terre sous un souffle brutal. Sous la pierre, il a enterré la dépouille de son enfant de ses mains. Il a creusé tout seul. Il n’avait jamais creusé de tombe, mais il était plutôt impressionné du résultat. Il ne se savait pas capable de creuser, il n’avait été habitué qu’à bâtir.

Je l’imaginais, penché sur ce papier humide, recroquevillé par le froid, en train de m’écrire précisément ces mots : je te promets, je ne regarde plus jamais en arrière. L’avenir est devant, au loin, avec toi, ma douce et belle, avec toi, ma douce et tendre, ma forte et vaillante.

Je l’imaginai, impatient d’accoster. Il avait toujours redouté les eaux froides et les remous dont on ne voit pas le fond. Peu d’entre eux savaient vraiment nager. Ça n’avait jamais été un passage obligé, là d’où ils venaient. Ils avaient appris, eux, la puissance de la terre, la floraison des plantes, la couleur des épices. Entre deux cours à l’université de la ville, la jeunesse descendait au marché cueillir les odeurs des fruits confits.

Ma douce, me disait-il, je viens à toi. Je suis bientôt là. N’aie aucune crainte : tu me reconnaîtras. Je suis venu de loin, mais je suis fait comme toi. J’ai en moi les douleurs et les peurs que tu ressens. J’ai la même appréhension de te trouver, car les rencontres sont parfois difficiles. J’ai la même nostalgie de ce temps passé, de ce temps révolu que l’on aurait voulu garder. J’ai la même déchirure de n’avoir pas pu choisir.

Ma douce, ma douce salvation. Ses mots résonnent encore.

Je l’imagine le cœur battant, impatient. Le cœur grand, le cœur trépidant. Le cœur écrasé entre tristesse et appréhension. Il avait dû serrer ses mains sur sa chemise après avoir refermé la lettre, il avait dû lécher le bord de l’enveloppe avec la salive un peu sèche qui lui restait. Il avait dû s’accrocher à cette lettre, à ce bout de papier, jusqu’au tout dernier moment.

Ma douce, ma douce. Je ne peux pas te promettre de ne pas avoir parfois une certaine nostalgie fugace dans le coin de mes yeux. Je ne peux pas te promettre de te comprendre tout de suite, et sans doute tu ne peux pas me le promettre non plus. Tu auras parfois, toi, cet éclair d’inquiétude dans les tiens. Car je suis venu de loin, tu le sais bien.

J’ai traversé à pied l’aridité des déserts, embourbé par la chaleur qui pesait sur mon corps. J’ai franchi la ligne montagneuse où le brouillard amenait à cécité. Dans chacun de mes pas j’ai ressenti l’épuisement me gagner. A chaque fois que mon pied foulait le sol, je sentais l’entier de mon être vaciller. Je ne croyais plus au pas d’après, pourtant je continuais à marcher.

Je suis venu de loin, oui, c’est vrai. Je suis venu d’un pays à l’abandon. Non pas délaissé par les hommes, mais abandonné aux mains de sang et de pouvoir. Je suis venu d’une contrée aussi écorchée que ma peau et que mon âme, une contrée qui crie encore ses dernières heures avant de renoncer.

Entre nous deux, ma douce, il y a, c’est vrai, une distance presque impossible à franchir. Je n’y serais pas parvenu si je ne l’avais traversée pas après pas, souffle après souffle, de résignation en résilience. J’ai marché, sûr de te retrouver et de sentir contre moi la fermeté de toi, la stabilité de toi.

Je suis venu de loin, c’est vrai, de loin par rapport à toi. Mais je ne crois pas que c’est la distance qui nous sépare.

Car mon cœur, ma douce, est si prêt à jaillir, mon cœur est entre mes mains. Il n’attend que toi, il n’attend que ton pas vers moi.

Ma douce Europe, je suis là.

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