Politique Le 2 mai 2013

Quatrième pouvoir : si on essayait la démocratie ?

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Quatrième pouvoir : si on essayait la démocratie ?

Landsgemeinde © Adrian Sulc

La notion de « liberté de la presse » a quelque chose d’utopique. A la différence du citoyen bénévole, exprimant son opinion au bistrot ou sur Internet, le journaliste professionnel, par définition, est payé par quelqu’un. Il doit forcément répondre aux attentes de la main qui le nourrit. Il existe de par le monde trois types d’acteurs finançant la presse : l’État, les annonceurs publicitaires et les lecteurs.

Les démocrates soucieux de séparation des pouvoirs ne peuvent que souhaiter unanimement que le contrôle de la presse soit du ressort des lecteurs. En ce sens, le succès du journal français en ligne Mediapart, financé essentiellement par ses abonnés, est tout à fait encourageant.

Malheureusement, ce modèle risque de mener à une société à deux vitesses, où la partie la moins riche et la moins éduquée de la population se contente d’une presse « gratuite » financée par les annonceurs publicitaires, pendant que seule une élite a accès à l’information de qualité.

On connaît le mythe biblique de la multiplication des pains, avec ces paniers où les gens pouvaient se resservir indéfiniment, sans que jamais ils ne soient vides. L’information possède la même caractéristique miraculeuse : vous pouvez lire tout ce que vous voulez sans en priver qui que ce soit.

Chacun est révolté à la vue de ces images de la crise des années 1930 où l’on détruisait de la nourriture, pour en faire remonter le prix, quand nombreux étaient ceux qui ne mangeaient pas à leur faim. On oublie pourtant de s’indigner quand l’accès à l’information est limité, quand on empêche les êtres humains de nourrir leur intelligence dans les paniers inépuisables qui contiennent le pain du savoir. J’ai rencontré une neurologue roumaine qui peinait à s’informer des développements de sa branche, parce que son hôpital n’avait pas les moyens de s’abonner aux revues scientifiques de pointe. Combien de spécialistes des pays pauvres sont-ils ainsi entravés ? Combien de décès en sont-ils la conséquence ?

L’accès des votants à des informations politiques de qualité n’est-il pas aussi, pour une démocratie, une question de vie ou de mort ? Mais comment trouver moyen de concilier les deux exigences contradictoires que sont le contrôle par les lecteurs et la gratuité d’accès ? Autrement dit, comment faire pour verser de l’argent public aux journaux tout en laissant le contrôle aux citoyens ? Voilà la question fondamentale que les journalistes devraient se poser.

On pourrait par exemple imaginer que chaque citoyen reçoive chaque année un « chèque-média » qu’il pourrait reverser aux organes de presse de son choix. Ce système, qui serait une économie de marché à égalité de pouvoir d’achat, autrement dit une démocratie, ne garantirait pas forcément une presse de qualité, car il serait à la merci des mauvais choix des citoyens. Chacun le sait, la démocratie est le pire des systèmes. Mais c’est aussi le moins mauvais…

PS: Les lecteurs souhaitant réagir à cet article peuvent aussi le faire sur: http://blogs.mediapart.fr/blog/christophe-schouwey/020513/quatrieme-pouvoir-si-essayait-la-democratie

Commentaires

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Adriano Brigante

Au temps pour moi, vous avez raison, la particularité et l'intérêt du "chèque-média" serait perdus si le montant était simplement…

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Christophe Schouwey

Merci de commenter mon article. Vous avez expliqué exactement ce que je voulais dire avec les guillemets que j'ai mis…

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Adriano Brigante

Très bon article. Il est temps que la problématique de l'indépendance, du pluralisme et de l'objectivité des médias entre de…

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Adriano Brigante

Très bon article. Il est temps que la problématique de l’indépendance, du pluralisme et de l’objectivité des médias entre de plein pied dans le débat public. Des groupes comme Acrimed se battent pour ça depuis bientôt 20 ans, et j’ai l’impression que ça commence enfin à venir, « grâce » aux excès de la concentration et à la paupérisation croissante des journalistes et de la qualité de l’information.

Petite précision: les journaux « gratuits » sont payés par les annonceurs, sur le budget publicitaire constitués grâce à leur vente. On peut voir ça comme une « taxe publicitaire » implicite sur tous les produits de consommation qui font de la pub: quand vous achetez une iPhone (que vous lisiez 20 Minutes ou pas), un certain pourcentage du prix de vente est une forme de taxe perçue par Apple (en plus du prix de revient de l’appareil) pour payer la publicité, notamment dans les gratuits (le pourcentage du prix de vente servant à couvrir la publicité du produit peut atteindre les 20 à 25% dans le cas des voitures, par exemple). Donc in fine, cela signifie que les « gratuits » sont payés par tous les gens qui achètent des produits dont les pubs apparaissent dans leurs pages.

Quant à votre idée de « chèque-médias », elle me plaît bien, mais je ne suis qu’un vil anarcho-marxiste soviétoïde! 🙂 Personnellement, je suis même partisan du revenu universel garanti, qui aurait l’avantage de régler d’un seul coup tout un tas de problèmes, y compris celui de l’accès aux médias (le « chèque-médias » serait alors inclus dans ce revenu universel, car répondant à un besoin vital et à un droit inaliénable: celui de s’informer).

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Christophe Schouwey

Merci de commenter mon article. Vous avez expliqué exactement ce que je voulais dire avec les guillemets que j’ai mis au mot « gratuit ».
Je ne vois pas bien le rapport entre le chèque-média, avec lequel on ne pourrait rien acheter (car même les personnes ne reversant pas leur chèque média auraient accès gratuitement aux contenus) avec le revenu universel.
En ce qui concerne le dernier, il me semble qu’il serait plus simple de mettre en oeuvre un impôt négatif (autrement dit un revenu) pour les personnes à revenu zéro, avec un système progressif: plus on gagne, plus l’impôt négatif diminue, à tel point qu’à partir d’un certain revenu, on doit payer un impôt positif.

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Adriano Brigante

Au temps pour moi, vous avez raison, la particularité et l’intérêt du « chèque-média » serait perdus si le montant était simplement inclus.

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