Société Le 15 novembre 2012

Sentiment d’insécurité: quand le subjectif devient mesurable…

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Sentiment d’insécurité: quand le subjectif devient mesurable…

© Igor Stevanovic | Dreamstime.com

Le sentiment d’insécurité est une des priorités politique et médiatique depuis quelques mois déjà. Nous allons essayer d’analyser ce phénomène pour tenter d’apporter la lumière sur certains faits qui ne sont, malheureusement, pas du tout médiatisés.

 

Le sentiment d’insécurité, qu’est-ce que c’est ?

Tout d’abord, il faut savoir que lorsque l’on parle de sentiment d’insécurité, on mentionne quelque chose de subjectif. En effet, un sentiment ne peut pas être objectif sachant qu’il est ressenti par chacun d’une façon qui lui est propre. Déjà là, lorsque l’on lit que ce sentiment augmente, on peut commencer à se poser des questions. Il est évident que « l’insécurité » n’est pas définissable en tant que sentiment. On peut avoir peur, mais il ne faut pas oublier que bons nombres de facteurs sont à prendre en compte pour « délimiter » un sentiment d’insécurité. Une crise du logement ou un taux de chômage en augmentation ne rassure pas un citoyen et donc ne le met pas en confiance dans l’ensemble de sa vie : il sait que son travail n’est pas une chose acquise et qu’il n’est pas à l’abri d’un licenciement ; il sait que si son loyer augmente encore il devra peut-être déménager car il sera trop cher…

Mais, de manière générale, le sentiment d’insécurité est très souvent associé à la peur du crime, seulement, on ne peut pas se borner à ne considérer que cette peur-là. La peur la plus courante, c’est celle d’une agression physique, tout d’abord pour son atteinte à l’intégrité, mais aussi toutes les suites psychiques qui s’ensuivent.

 

Pourquoi a-t-on peur ?

La première des considérations qu’il faut prendre en compte, c’est qu’il n’y a pas que le crime qui nous fait peur. Une ville sale, mal éclairée dans laquelle se déroulent sans cesse des incivilités aura probablement un sentiment d’insécurité plus élevé, même s’il ne s’y déroule pas plus de crimes. Ceci, additionné aux facteurs « socio-économiques » exposés plus haut, commence à peser sur les épaules de chacun.

Un autre facteur déterminant, c’est l’information. Aujourd’hui, on a beaucoup plus de moyens de communication qu’il y a vingt ans. On a aussi une couverture médiatique qui est beaucoup plus importante grâce à ces évolutions technologiques, mais on est aussi beaucoup plus « accros » à l’information sous toutes ses formes. L’arrivée d’internet dans les foyers a révolutionné la presse écrite et vidéo. On n’est plus forcé d’acheter une information, on peut l’obtenir partout, gratuitement et instantanément. On est aussi connecté à internet en permanence, grâce aux smartphones et réseaux Wi-Fi omniprésents. La gratuité de l’information et l’arrivée des journaux gratuits ont créé un déferlement d’informations qui nous submerge en permanence, nous relatant tous les faits divers du pays, et même ceux d’autres nations. Sachant que les humains de cette société aiment se faire peur, la presse leur donne de quoi avoir peur… Comment faire peur aux gens ? Facile, il suffit de leur donner des faits divers. Un meurtre, un accident, une catastrophe, une agression, tout cela passionne les foules. Mais l’impact n’est pas négligeable sur le mental de chacun.

Les médias ont un grand rôle à jouer dans la problématique de l’insécurité. C’est eux qui relaient l’information de la Police jusqu’au citoyen. Autant que les trains à l’heure n’intéressent personne, un journal qui déciderait de ne pas parler des faits divers ne se vendrait pas… Or, des études ont montré que si un journal ne publiait que ce qui va bien, on pourrait peut-être voir une baisse du sentiment d’insécurité, mais, malheureusement, comme je l’ai dit, cela n’intéresse personne. Le battage médiatique sur les infractions influence la peur du citoyen, et il en redemande tous les jours.

 

Le sentiment d’insécurité augmente, mais la criminalité aussi.

En effet, en novembre 2011, une étude de l’Institut de Criminologie de l’Université de Zürich a été publiée et démontrait, pour la première fois, une corrélation entre le sentiment d’insécurité et l’augmentation de la criminalité. Une corrélation indique donc qu’il y a un lien entre la peur et le crime, mais le problème c’est que l’interprétation peut changer : en effet, une corrélation prouve un lien statistique, mais ce n’est pas pour autant que ce lien est rationnel. Un crime fera peut-être peur à 1000 personnes et s’il y a corrélation entre le crime et la peur, cela veut dire qu’on a eu raison d’avoir peur. Mais, malgré cette corrélation, peut- on dire que la criminalité était inférieure cinq ans avant, lorsque l’on avait moins peur? Non…

Ce qui a augmenté, dans la pratique, c’est principalement les cambriolages et les vols. On en a beaucoup parlé et lorsque l’on regarde les statistiques de la criminalité en détails, ce sont presque les seules augmentations qu’on peut constater. Il faut prendre aussi un facteur en compte : un cambriolage, cela ne fait rien gagner à la victime. En effet, elle doit changer sa porte, rembourser ce qu’elle s’est fait dérobé et, malheureusement, c’est surtout ce qui a de la valeur qui est visé et donc c’est cher de tout remplacer. Ainsi, les cambriolages et les vols sont les infractions les plus dénoncées à la Police, ne serait-ce que pour pouvoir toucher l’assurance et ainsi « limiter les frais ».

Mais, en contrepartie de cette hausse, on peut constater une baisse des viols, une baisse des lésions corporelles simples, une baisse de la criminalité des jeunes etc., mais de cela, on n’en parle pas.

 

Pourquoi ?

André Kuhn, Professeur de criminologie à la Faculté de droit de l’Université de Genève, joint par téléphone nous l’explique : « Il faut bien se dire que nous ne sommes pas dans une société optimiste ; si c’était le cas, on constaterait que nos polices font exactement ce qu’on leur demande. On est simplement face à un problème d’effectif : si on donne une mission à la Police, elle la remplit tellement bien qu’elle investit plus d’hommes et de moyens pour la mener à bien. Or, pendant que ces Policiers s’occupent d’un type de criminalité, qui s’occupe du reste ? Personne… Et les chiffres nous le montrent très clairement ». On peut alors se dire qu’il suffirait d’augmenter les effectifs de Police pour que toutes les infractions baissent. Malheureusement, c’est exactement l’inverse qui se produira ! En effet, les agents auront pour mission de s’occuper des infractions, toutes les infractions… C’est ainsi que l’on pourra peut-être voir beaucoup moins de tolérance dans certains domaines où aujourd’hui les policiers préfèrent la prévention à la répression.

Cela paraît globalement logique, si on engage un employé, on s’attend à ce qu’il fasse des résultats. Il en sera de même pour la Police et ils « verront », de ce fait, beaucoup plus d’infractions. C’est donc à chaque fois la politique criminelle qui influencera la criminalité. C’est un petit peu le « carnet de commande » de la Police. C’est ce qui donne les missions aux policiers, ce qui leur dit sur quoi ils doivent porter leur attention. Si c’est sur les stationnements gênants, on verra beaucoup plus d’infractions de ce type pendant quelques mois, puis, une fois que les citoyens auront compris qu’ils ne doivent plus faire ceci sous peine d’amendes, on constatera une baisse notable de ce chiffre et ainsi les policiers auront réussi leur mission.

 

Les prisons sont pleines d’étrangers, pourquoi ?

Au-delà des considérations racistes, les chiffres nous montrent régulièrement que le taux d’individus d’origine étrangère est très élevé dans nos prisons. Penchons-nous un peu sur les causes de cela : nous savons que la plupart des migrants sont des hommes, et qu’ils sont jeunes. Ceci, en toute logique : un homme est plus résistant, il est donc plus apte à faire un très long voyage, souvent dans des conditions difficiles ou même extrêmes… En plus, un homme jeune a plus de chances de « réussir » ailleurs qu’une femme du même âge, par exemple. Aucun sexisme là-dedans, mais une simple réalité encore dans de nombreux pays, dont, bien souvent, ceux desquels ces individus viennent. Une fois arrivées sur le territoire, ces personnes se retrouvent face à un milieu socio-économique peu favorable. Ne voulant pas rentrer « bredouille » en sachant que leur famille a souvent déboursé de grosses sommes pour payer les passeurs et le voyage, ces gens sans papiers se retrouvent dans une situation délicate : personne ne veut les embaucher sans papiers et c’est très rare qu’ils aient déjà un travail à leur arrivée. Face à des besoins économique de survie, il sont presque « obligés » de se tourner vers la criminalité pour s’en sortir et espérer ainsi pouvoir rembourser au moins leur voyage.

S’ils sont en prison, c’est parce que l’on ne peut pas réellement les mettre ailleurs. Un Suisse qui commet une infraction aura peut-être une peine pécuniaire, une assignation à résidence ou encore des travaux d’intérêt général, c’est plus rare qu’on l’envoie en maison d’arrêt. Mais que faire des jeunes étrangers sans argent, papiers ou logement ? On ne peut pas leur mettre d’amende ni les confiner chez eux, alors on les met en prison.

Pour conclure, on voit que ce que l’on a à l’esprit est une idée tronquée de la réalité des choses. Les médias nous donnent ce que l’on veut voir, ou plus exactement ce qui fait vendre. Malheureusement… Mais on ne peut pas leur jeter la pierre, ils ne font que leur travail : informer. Hélas, quand on voit le prix à payer de la surinformation dont on est victime aujourd’hui, on peut se demander s’il ne serait pas mieux de ne pas tout savoir.

Dans les faits, on constate surtout que la peur des gens n’est pas forcément liée à une augmentation de la criminalité. On est simplement plus touché par la criminalité quand elle touche tout le monde. Nous n’avons pas plus de risques de se faire violer aujourd’hui qu’avant, même au contraire, mais un cas de viol aggravé fera la une des journaux et toutes les femmes seront plus méfiantes. C’est ainsi pour tout ; une affaire sort de l’ordinaire et une proportion importante de la population se sentira oppressée. En ce qui concerne les cambriolages et les vols qui ont, eux, augmenté de façon extraordinaire, on constatera probablement que dans cinq ans ils auront baissé au détriment d’autres infractions car la Police aura mis l’accent sur ce type de crimes.

Il ne faut pas oublier un facteur important du sentiment d’insécurité, c’est qu’il ne sert pas les politiciens sauf en cas de campagne. Dans ce cas-là, ils peuvent (enfin ?) sortir tous leurs arguments pour exposer au grand jour que rien ne va plus dans notre pays. Une fois en mandat, les politiciens seront beaucoup plus discrets sur les augmentations d’un type d’infraction, tout simplement car ils sont conscients du phénomène de « vague » de la criminalité.

Enfin, les seuls à vraiment se délecter de tout cela, ce sont les compagnies privées de sécurité. Elles, elles jouissent d’une croissance sans pareil depuis quelques années et elles engrangeront encore bien des sous pendant quelques mois avant que les cambriolages ne soient à nouveau en baisse. On achète à tort et à travers des objets qui ne sont pas franchement utile pour contrer un cambrioleur.

N’oublions pas que celui-ci abandonne s’il s’aperçoit qu’en trois minutes il n’arrive pas à entrer d’une façon discrète. Ainsi, s’il doit scier une porte ou la forcer à l’aide d’un chalumeau ce n’est certainement pas un opportuniste mais un « Arsène Lupin » qui en veut au Picasso qui trône dans vos toilettes en or massif.

 

BIBLIOGRAPHIE

A.KUHN (2002). Sommes-nous tous des criminels ?, l’Hèbe, La Question.
B.VIREDAZ (2005). Le sentiment d’insécurité : devons-nous avoir peur ?, l’Hèbe, La Question.
O.GUENIAT (2007). La délinquance des jeunes, « L’insécurité en questions », Presse polythechiques et universitaires romandes, Collection Le Savoir Suisse.
M.KILLIAS, M.F.AEBI, A.KUHN (2011). Précis de criminologie. 2e éd., Stämpfli.
Interview :
A.KUHN, par téléphone le 3 avril 2012

Commentaires

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Daniel

Très bon article dans son ensemble, bravo pour votre travail une fois de plus. Toutefois, le paragraphe "Le sen­ti­ment…

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Arnaud Barras

Une très fine analyse qui remet beaucoup de choses en perspective, notamment notre habitude de gober les statistiques du crime…

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Daniel

Très bon article dans son ensemble, bravo pour votre travail une fois de plus.
Toutefois, le paragraphe « Le sen­ti­ment d’insécurité aug­mente, mais la cri­mi­na­lité aussi » m’intrigue : il est prouvé que la criminalité a fortement augmenté ces 5 dernières années, en parallèle du sentiment d’insécurité de la population, et ce sans que les effectifs de police n’augmentent, au contraire. Celle-ci n’était (et n’est toujours pas) préparée à l’arrivé de ce qu’on appelle « le grand banditisme » d’outre-frontière, qui est aujourd’hui une des plus fortes sources de ce ressenti de précarité.
Il est tout à fait réaliste de dire que nous, citoyens, sommes mal et sur-informés. La presse, écrite et digitale, est dirigiste et allègue des faits tantôt populistes tantôt révoltants, la vraie question étant de savoir dans quel but. S’amuse-t-elle également à amplifier ce ressenti, ou est-ce plutôt un appel à la vigilance ?
Sans rentrer dans un débat politique, on peut affirmer que la Droite dans son ensemble, qui tient des propos parfois extrêm(istes)quant aux criminels, principalement étrangers, a un avis tout à fait forgé et inébranlable sur la question de la délinquance. Mais peut-on réellement blâmer cette attitude de « ras-le-bol » qui, au final, ne vise qu’à nous rendre une Suisse plus sûre et sereine ? L’augmentation de la criminalité étrangère est en grande partie causée par un laxisme du système judiciaire propre à notre pays et à certains partis politiques qui s’évertuent à protéger les individus qui profite des failles et des faiblesses dudit système. Ce laxisme, vous l’admettrez, est également source de peur, car le peuple n’a plus foi en une justice expéditive, punitive et surtout exemplaire !
Que faudrait-il alors pour atténuer ce sentiment ? Des médias plus objectifs mais également plus critiques, qui cessent de s’attarder sur des sujets parasites afin de satisfaire la curiosités des adolescents ? Il y en a, trop peu et pas assez lus…
Une police plus performante, mieux préparée et en plus grand nombre ? Tous à vos déclarations d’impôts !
Une population qui se fait justice elle-même ? Pourquoi pas…

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Arnaud Barras

Une très fine analyse qui remet beaucoup de choses en perspective, notamment notre habitude de gober les statistiques du crime comme des bonbons. Il serait intéressant de prendre un journal pendant une semaine (ou un mois) et de répertorier et compter les articles ‘faits divers’… nul doute qu’on aurait des surprises sur la proportion…

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