Genre Le 24 juin 2015

Violences structurelles et physiques envers les femmes en Algérie: rencontre avec deux jeunes activistes

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Violences structurelles et physiques envers les femmes en Algérie: rencontre avec deux jeunes activistes

Un autre instantané de la formation proposée par le Codap. © Wissem Khlaifia

Elle a 20 ans, il en a 30. Respectivement d’Oran et de Kabylie, l’une est musulmane, l’autre est athée. Besma Bensahli et Aomar Ait Slimani, deux activistes algériens, se battent pour éradiquer les discriminations et les violences envers les femmes dans leur pays. Malgré leur profil divergent, leur combat est le même face à ces inégalités de genre. Invités par le Codap (Centre de conseil et d’appui pour les jeunes en matière de droits de l’homme), Besma et Aomar ont passé dix jours à Genève afin de suivre un Cours de Formation de Base (CFB) visant à renforcer les capacités de jeunes activistes dans le domaine des droits humains. Nous en avons profité pour les rencontrer. Aomar et Besma s’intéressent à la thématique depuis de nombreuses années. Ils ont été témoins de ces inégalités ou violences et ont senti la nécessité de développer des projets avec leur organisation respective, Amnesty International et Rassemblement Action Jeunesse.

Physique et morale, la violence envers les femmes en Algérie prend diverses formes et se manifeste tant au sein de la famille que des institutions. Une étude approfondie sur le sujet menée par Amnesty dévoile que le type de violence le plus présent dans le pays relève de la violence sexuelle1. Au sein du couple et de la famille en général, les femmes sont fréquemment victimes de viols et harcèlements2. Difficile pourtant de rendre compte de l’ampleur du phénomène. « Les femmes ne parlent pas, ne savent pas comment réagir ou se défendre », explique Aomar. Entre stigmatisation institutionnalisée et héritage du passé, Aomar et Besma nous amènent au cœur de l’Algérie qui discrimine structurellement et violente physiquement ses femmes.

Du 3 au 12 avril dernier, 21 jeunes défenseurs des droits humains sont venus à Genève afin de participer au Cours de Formation de Base (CFB) du CODAP. L’objectif : acquérir les outils nécessaires à la réalisation de projets visant au respect des droits humains dans leur pays. © Wissem Khlaifia

Du 3 au 12 avril dernier, 21 jeunes défenseurs des droits humains sont venus à Genève afin de participer au Cours de Formation de Base (CFB) du Codap. L’objectif : acquérir les outils nécessaires à la réalisation de projets visant au respect des droits humains dans leur pays. © Wissem Khlaifia


« La violence, on la voit partout, tout le temps. » (Aomar)

Révoltés, il suffit de quelques minutes à Besma et Aomar pour m’illustrer à quel point la discrimination et la violence genrées en Algérie s’expliquent par le système juridique du pays. En effet, malgré une constitution algérienne garantissant l’égalité homme-femme3, les codes pénal, civil et de la famille constituent les sources juridiques permettant ces inégalités de genre. Et il n’est pas nécessaire d’être juriste pour comprendre que l’indépendance de la femme est mise à rude épreuve. À titre d’exemple, un statut mineur est donné à la femme tant que cette dernière n’est pas mariée. En effet, le père se doit de subvenir aux besoins de son enfant jusqu’à sa majorité si c’est un garçon, et jusqu’à la consommation du mariage si c’est une fille4. De plus, cette dernière se voit dans l’obligation d’avoir l’autorisation de son tuteur, « El wali », si elle désire se marier5. « Un tuteur ? », ai-je demandé. « Un père, un frère… l’essentiel c’est que ce soit un homme », me répond Besma.

Du côté du code pénal, le viol est punissable de cinq à dix ans de réclusion dans son article 3366. Cependant, aucune définition du viol n’est disponible. Cet article se trouvant dans la section « attentat aux mœurs », la nature de cet acte n’est pas forcément des plus explicites. Comme le fait remarquer l’étude d’Amnesty International sur la question, non seulement le viol n’est pas défini, mais aucune autre forme de violence sexuelle ne l’est (à l’exception du harcèlement sexuel sur le lieu de travail à l’article 341bis7). Ceci est sans compter les lois restrictives sur le droit à l’avortement, ainsi que le manque d’accès aux services de santé et de soutien, valable notamment pour les victimes de violences sexuelles lors du conflit interne au cours des années 1990.8

Nous l’aurons compris, la discrimination et le manque de protection en matière de violences s’inscrivent dans le cadre juridique du pays ainsi que dans les mœurs de la société. Victimes de violence structurelle et physique, les femmes algériennes manquent de droits leur garantissant une protection, tant légale que physique. La loi du silence faisant foi renforce le manque d’efforts et d’actions à mettre en place, puisque les femmes n’osent pas parler. Par conséquent, on ne sait pas exactement ce qui se passe et à quelle échelle. Et pourtant, les quelques informations disponibles font froid dans le dos. En 2014, plus de 7000 cas de violence ont été recensés par les services de police dans tout le pays, selon l’Observatoire algérien de la femme9. Plusieurs experts estiment à plus de 100’000 le nombre de femmes victimes de toutes formes de violence10. Des chiffres tout aussi alarmants que non représentatifs de l’ampleur du phénomène. Avec une estimation d’une femme violentée toutes les heures11, on n’ose à peine imaginer l’envers du décor.

Lors de la formation qu’Aomar et Besma (ici assises) ont suivie, les participants ont renforcé leurs capacités d’actions dans trois domaines : les mécanismes régionaux et onusiens, la communication et la gestion de projets. © Wissem Khlaifia

Lors de la formation qu’Aomar et Besma ont suivie, les participants ont renforcé leurs capacités d’actions dans trois domaines : les mécanismes régionaux et onusiens, la communication et la gestion de projets. © Wissem Khlaifia


Angles d’attaque : juridiction et sensibilisation

Tout le monde le dit, Besma, Aomar, les médias, la société civile12, la communauté internationale13: c’est au niveau des lois qu’il faut travailler. Et les efforts nationaux se font sentir, gentiment.

Le 3 mars dernier, les députés algériens ont adopté une loi criminalisant les violences faites aux femmes. L’introduction de cette loi permet non seulement de mieux protéger ces dernières face à leur conjoint, mais aussi d’aller plus loin en matière de définition des types de violence. Une loi controversée certes (notamment pour la notion de pardon)14, mais signe de changement. À cette dernière loi s’ajoute l’adoption par les autorités en février 2014 d’un décret prévoyant l’indemnisation des femmes violées par des membres de groupes armés durant le conflit interne qui a frappé le pays dans les années 1990. Finalement, la révision constitutionnelle de 2008 a permis l’introduction de l’article 31bis, une disposition constitutionnelle visant à ce que « L’État œuvre à la promotion des droits politiques de la Femme en augmentant ses chances d’accès à la représentation dans les assemblées élues. » (joradp.dz, 2008). Ainsi, les avancées sont indéniables.

En complément à ces efforts nationaux, Besma et Aomar développent des projets dans le but de mettre en place des actions contribuant à la diminution de la discrimination et la violence genrées. Tous deux considèrent que le type d’actions le plus efficace face à cette violence genrée relève de la sensibilisation. Selon Besma, la population-cible lors de ces actions doit être les femmes. Il est important de briser le tabou existant autour de ces violences et discriminations afin que les femmes victimes sachent qu’elles ne sont pas seules, et quels sont leurs droits. Mettre le problème à la lumière du jour contribuerait également à se rendre plus exactement compte de l’ampleur du phénomène et, ainsi, avoir des actions plus efficaces à l’encontre de ces pratiques, m’explique Besma. Elle conçoit donc un projet de sensibilisation à l’échelle nationale dont le contenu resterait accessible à toutes les femmes, de toutes les régions. Et sensibiliser les hommes ? « Oui, mais c’est un peu difficile », m’a répondu la jeune activiste sans développer davantage.

Aomar voit de son côté une sensibilisation concentrée sur la communauté universitaire de Tizi Ouzou, une zone géographique plus restreinte, mais qui inclut hommes comme femmes. Cette action devrait chercher à repenser les programmes favorisant la construction des stéréotypes et préjugés hommes-femmes. En effet, pour Aomar, la lutte contre les violences et discriminations genrées est importante pour les deux sexes. Il raconte : « En tant qu’homme, je me sens discriminé. Il n’y a pas cette conscience d’égalité homme-femme, même dans nos émotions. […] Si je pleure en tant qu’homme, c’est mal vu. […] On attribue certaines attitudes et comportements pour la femme et pas pour l’homme. Je le sens même envers des amies à l’université. Par exemple, quand je me comporte de manière égalitaire avec elles, elles me prennent pour quelqu’un qui n’est pas masculin, qui n’est pas viril. Après, des fois, je fais des tests. Je me comporte de manière autoritaire, et là, ça passe. ». L’université de Tizi Ouzou est un lieu d’actions d’autant plus symbolique depuis qu’un couple y a été menacé de mort après une demande en mariage publique.15

Lorsqu’Aomar évoque la religion, une tension naît dans notre discussion. Pour Besma, les affaires religieuses peuvent permettre d’offrir l’espace adéquat afin de sensibiliser la population autour de la violence envers les femmes. Alors que pour Aomar, athée, la religion a un impact important dans la construction des stéréotypes et préjugés catégorisant les hommes et les femmes. Ainsi, elle ne peut donc pas faire partie de la solution au problème. Une divergence d’autant plus renforcée par leur origine distincte : Kabyle, Aomar voit l’emprise religieuse sur l’Algérie comme un manque de représentation de la population algérienne dans sa totalité. Après ma conversation avec les deux jeunes activistes, j’ai pu m’apercevoir que les questions identitaires sont d’autant plus délicates à traiter en Algérie. S’accusant mutuellement du manque de reconnaissance et de respect de leur identité respective, je me demande : est-ce que le manque d’unanimité autour des questions religieuses pourrait en partie expliquer la difficulté à traiter la question des violences et discriminations de genre ?

 


1. Amnesty.ch, 2014 : 5

2. Amnesty.ch, 2014 : 5

3. joradp.dz, 2008 ; chapitre 4, article 29

4. Secrétariat General du Gouvernement, 2007 : titre III, article 75

5. Secrétariat General du Gouvernement, 2007 : livre Ier, Titre I, Chapitre I, Section 2, des éléments constitutifs du mariage, article 9, 9bis, 10&11, 13

6. Ministère de la Justice, 2005

7. Amnesty.ch, 2014 : 12-13

8. Amnesty.ch, 2014 : 19

9. Algerie-focus.com, 2014

10. Algerie-focus.com, 2014

11. CIDDEF, 2012 : 27

12. « Le Code pénal doit être modifié pour que toutes les formes de violences sexuelles soient érigées en infractions pénales, y compris celles perpétrées sous la contrainte ou lorsque la victime n’a pas la possibilité de donner un véritable consentement. » (Amnesty.ch, 2014 : 13)

13. Voir la Rapporteuse spéciale chargée de la question de la violence contre les femmes, y compris ses causes et ses conséquences, Mission en Algérie, A/HRC/7/6/Add.2, février 2008.

14. france24.com, 2015

15. Darwish, 2015

 

Références

Algerie-focus.com (2014) « Violences faites aux femmes. Place à la sensibilisation et au durcissement des lois », disponible sous [http://www.algerie-focus.com/blog/2014/11/violences-faites-aux-femmes-place-a-la-sensibilisation-et-au-durcissement-des-lois/] (Accédé le 27 mai 2015).

Amnesty.ch,. ‘Algérie. Des Reformes Globales Sont Nécessaires Pour Mettre Un Terme À La Violence Sexuelle Et À La Violence Liée Au Genre Contre Les Femmes Et Les Jeunes Filles.’. N.p., 2014. Web. 3 May 2015.

CIDDEF – Centre d’Information et de Documentation sur les Droits de l’Enfant et de la Femme (2012) « Discriminations à l’égard des femmes en Algérie », disponible sous [http://www.socialgerie.net/IMG/pdf/discriminations.pdf] (Accédé le 1er juin 2015)

Darwish, H. (2015) « Tizi Ouzou : Un couple menace de mort apres une demande en mariage en public », disponible sous : [http://www.h24algerie.com/tizi-ouzou-un-couple-menace-de-mort-apres-une-demande-en-mariage-en-public/] (Accede le 3 juin 2015).

France24.com (2015) « Loi contre la violence faite aux femmes : les conservateurs algériens mécontents », disponible sous : [http://www.france24.com/fr/20150305-controverse-algerie-vote-loi-violence-femmes-conservateurs-islam] (Accédé le 2 juin 2015).

Joradp.dz (2008) “Constitution de la République Algérienne Démocratique et Populaire”, disponible sous : [http://www.joradp.dz/HFR/Consti.htm] (Accédé le 25 avril 2015).

Ministère de la Justice (2005) « Code Pénal », disponible sous : [http://www.droit.mjustice.dz/legisl_fr_de_06_au_juil_08/code_penal_avec_mod_06.pdf] (Accédé le 29 avril 2015).

Secrétariat General du Gouvernement, (2007) « Code de la famille », disponible sous : [http://www.joradp.dz/TRV/FFam.pdf] (Accédé le 26 avril 2015).

Secrétariat General du Gouvernement (2007) « Code Civil », disponible sous> [http://www.joradp.dz/TRV/FCivil.pdf] (Accédé le 25 avril 2015)

Commentaires

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Valmont

Je trouve très bien ce que font ces deux personnes, mais je pense qu'il y a d'autres choses plus importantes…

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Valmont

Je trouve très bien ce que font ces deux personnes, mais je pense qu’il y a d’autres choses plus importantes à faire pour l’Algérie avant de poser ce genre de questions qui sont finalement secondaire face à la dictature et à ce pouvoir militaire qui règne sur le pays. C’est bien beau de changer les lois mais si elles ne sont pas une volonté populaire et qu’elles sont appliquées par une dictature, elles n’ont aucune valeur.

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