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International Le 27 mars 2014

Guatemala: le débat autour du barrage hydroélectrique de Xalalá fait rage

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Guatemala: le débat autour du barrage hydroélectrique de Xalalá fait rage

Presque deux ans après l’annonce de la relance du projet de barrage hydroélectrique Xalalá par le gouvernement guatémaltèque, l’opposition menée par les communautés indigènes continue. Fin 2012, l’Institut National d’Électrification du pays (INDE) a lancé un appel d’offres pour la réalisation des études géologiques nécessaires à la faisabilité du projet. En réponse, les communautés affectées ont organisé une série de réunions publiques et ont invité l’INDE à venir présenter son projet ainsi que son impact potentiel. L’INDE ne s’est présenté à aucune des réunions et pas une seule entreprise n’a répondu à l’appel d’offres, en partie grâce à l’opposition des communautés. Cependant, en novembre 2013, l’INDE a embauché directement une entreprise brésilienne, Interechne Consultores S.A., pour la réalisation desdites études, utilisant une procédure peu transparente de contrat d’urgence et relançant les doutes quant à la construction future d’un barrage qui nécessiterait le déplacement de plus de 2300 personnes et en affecterait 14’0001.

Terres arables inondées en cas de construction du barrage. © Gillian Locascio

Terres arables inondées en cas de construction du barrage. © Gillian Locascio

Le barrage hydroélectrique Xalalá génère toujours le conflit

Le conflit social provoqué par le projet hydroélectrique Xalalá s’inscrit dans un contexte national et international d’opposition aux « mégaprojets » d’extraction des ressources naturelles, et de résistance pour le respect et la garantie du droit à la terre des populations indigènes. Après les accords de paix de 1996, le gouvernement guatémaltèque a entrepris une politique de promotion de mégaprojets et de privatisation des services publics tels que la production et le transport de l’électricité. Le gouvernement actuel du Président Otto Pérez Molina s’est révélé être le principal promoteur de l’électricité hydroélectrique dans le pays, avec 45 projets proposés à des investisseurs étrangers.

Le projet de barrage Xalalá date des années 1970, s’inscrivant dans le plan « Maestro » d’Électrification Nationale et de la Frange Transversale du Nord : un grand projet politique et économique visant à développer l’utilisation de la terre, l’industrialisation du pays et l’exploitation des ressources naturelles. Après la construction du barrage de Chixoy en 1985, Xalalá représenterait le deuxième plus grand projet hydroélectrique du pays, générant environ 181 Mégawatts et inondant totalement ou partiellement 58 communautés dans trois municipalités2.

Malgré tout, l’opposition communautaire s’est consolidée, notamment à travers l’organisation d’une consultation communautaire dans la municipalité d’Ixcán en 2007, durant laquelle 90% de la population rejeta la construction de projets tels que Xalalá. En 2010, les communautés de la municipalité d’Uspantán suivirent celles d’Ixcán et organisèrent leur propre consultation populaire, durant laquelle 90% de la population vota également à l’encontre des projets hydroélectriques.

En dépit de ces résultats, le projet reste une priorité pour le gouvernement national et les entreprises multinationales. Cinq mois seulement après la première consultation communautaire en 2007, l’État a lancé un appel d’offres. Un an plus tard, ce dernier est devenu caduc, faute de propositions de la part d’entreprises. La forte opposition locale a peut-être joué un rôle dans la frilosité des entreprises étrangères, redoutant de nombreuses complications sur le terrain à l’heure de réaliser les études géologiques.

N’ayant toujours reçu aucune offre et dans le but de contrer l’opposition locale, l’INDE a lancé une campagne de communication visant à convaincre les récalcitrants au projet hydroélectrique. Le barrage y est notamment décrit comme un moyen permettant de se défaire de l’importation de pétrole venu de l’étranger, pour ainsi faire baisser le prix de l’énergie. Xalalá est également présenté comme la possibilité de produire de l’énergie propre, voire même comme un futur lieu touristique.

Trois images de la campagne de l’INDE pour une énergie propre. Ici, une série télévisée sur les barrages et l’environnement. © Tropical Rainforest Foundation

Voici trois images de la campagne de l’INDE pour une énergie propre. Ici, une série télévisée sur les barrages et l’environnement. © Tropical Rainforest Foundation

Publicité pour une excursion au barrage. © INDE

Publicité pour une excursion au barrage. © INDE

Publicité pour l'électrification rurale. © Prensa Libre

Publicité pour l’électrification rurale. © Prensa Libre

Dans ce contexte tendu, l’Unité de Protection des défenseurs des droits humains du Guatemala (UDEFEGUA) dénonce la multiplication par deux des agressions contre les défenseurs de droits humains depuis 20123. Parmi ces agressions figurent : des affrontements entre des agents de sécurité privée embauchés par les entreprises et la population civile s’opposant aux mégaprojets, des séquestrations et assassinats de leaders communautaires comme à Monte Olivo où une personne liée à l’entreprise Hidro Santa Rita est accusée d’avoir assassiné deux enfants en août 20134 , la criminalisation de leaders communautaires accusés d’être des éléments au mieux subversifs au pire terroristes, des ordres de captures et détentions arbitraires contre des autorités communautaires comme dans le cas de Santa Cruz Barillas, Huehuetenango.5

Selon l’Association des Communautés pour le Développement, la Défense du Territoire et des ressources naturelles (ACODET), « aucune autorité publique ne parle directement des dommages que les communautés locales vont subir ; l’INDE a lancé son appel d’offres comme si les communautés n’existaient pas. La position des communautés n’est pas de rejeter quelque chose qui leur apportera un bénéfice, mais le  projet de barrage Xalalá va tout simplement inonder les meilleures terres et faire disparaître des communautés entières. Nous soutenons le droit à la vie et au respect d’une terre qui nous appartient historiquement »6.

Dans un contexte de pression constante, le directeur des projets de développement de l’INDE a envoyé, le 18 octobre 2013, une invitation aux Comités de Développement des Communautés (COCODEs) et aux organisations sociales les accompagnant pour une réunion privée dans la capitale afin de « partager les expériences de génération d’énergie propre »7. Les COCODEs, en accord avec leurs communautés respectives, ont décidé à la place d’inviter l’INDE à venir présenter son projet dans le cadre d’une réunion publique, afin que chaque membre des communautés concernées par la construction du barrage entende directement de la bouche des représentants de l’INDE comment ils vont être affectés. Quatre réunions ont été organisées dans quatre lieux différents, mais l’INDE ne s’est présenté finalement qu’à la dernière, le 13 novembre 2013.

Trois clichés pris lors des trois réunions communautaires où l'INDE ne s'est pas présenté. © Gillian Locascio

Trois clichés pris lors des trois réunions communautaires où l’INDE ne s’est pas présenté. © Gillian Locascio

© G. Locascio

© G. Locascio

© G. Locascio

Lors de cette quatrième réunion, 19 de ses représentants partagèrent des informations avec les quelque 1300 leaders et habitants présents. On notera toutefois que, même si l’INDE avait signé le 7 novembre 2013 un contrat pour la réalisation des études géologiques avec l’entreprise brésilienne Intertechne Consultores S.A, ses représentants ont préféré garder sous silence cette information lors de la réunion.

L’INDE n’a rendu publique cette information qu’à la mi-janvier et a annoncé par la même occasion un vaste plan d’électrification des communautés de la zone. En effet, Intertechne Consultores S.A. doit notamment réaliser des études de terrain entre le mois de mars et le mois de septembre 2014 : le plan d’électrification vise en partie à justifier la présence d’ingénieurs dans la zone, officiellement pour électrifier les communautés, officieusement pour mener à bien les études de terrain. Depuis le début de l’année 2014, la pression de l’INDE sur les communautés semble s’être accentuée : corruption de leaders communautaires, tentative de militarisation de la zone sous le prétexte fallacieux de la présence supposée de narcotrafiquants, diffamation et déstabilisation des leaders des organisations sociales locales en résistance contre le projet, etc.8 Si ces diverses manœuvres inquiètent les populations sur place, elles n’entament en rien leur détermination à ne pas laisser l’entreprise brésilienne accéder au lieu de la construction du barrage pour qu’elle réalise ses études.

Pour conclure, les quelque 50 communautés qui seront affectées par le barrage continuent d’exprimer leur opposition au projet malgré les multiples tentatives du gouvernement de les convaincre des bienfaits du projet Xalalá. Les communautés demandent à l’État qu’il respecte son obligation d’assurer leur droit à la santé, à l’alimentation ainsi qu’à une vie digne et réitèrent que ces droits fondamentaux ne devraient pas être conditionnés par l’acceptation du projet de barrage.

Mode de vie qui sera affecté par la construction du barrage. © G. Locascio

Mode de vie qui sera affecté par la construction du barrage. © G. Locascio

© G. Locascio

© G. Locascio

© Sandra Lengwiler

© Sandra Lengwiler


Peace Watch Switzerland, faisant partie d’ACOGUATE, accompagne l’association des communautés pour le développement, la défense du territoire et des ressources naturelles (ACODET) qui s’oppose à la construction de Xalalá. Le 22 janvier 2014, ACOGUATE a publié un rapport détaillé (que l’on peut consulter à cette adresse: http://acoguate.org/2014/01/22/presiones-para-construir-xalala-pero-la-oposicion-se-mantiene/) sur cette situation devenue de plus en plus tendue. Cet article est un résumé traduit par Sandra Lengwiler.

 


1. McGee, B. 2010. “Participation with a punch: Community referenda on dam projects and the right to free, prior, and informed consent to development.” Water Alternatives 3(2): p.177

2. Pour plus d’informations sur le contexte, lire l’article « le projet de barrage hydroélectrique Xalalá » écrit par Yasna Mimbela, juillet 2012, http://www.peacewatch.ch/fileadmin/user_upload/guatemala/dokumente/Accompagnement_international_en_Ixcán_et_Cobán_juillet_12.pdf

3.  Dans un rapport, UDEFEGUA dénonce 608 agressions de janvier à octobre 2013, contre 305 sur l’ensemble de l’année 2012. UDEFEGUA, Informe Mensual, October 2013, http://www.udefegua.org/images/Informes/informe_octubre_udefegua.pdf

4. Le 23 Août 2013, un agent de sécurité de l’entreprise hydroélectrique Santa Rita s’est rendu dans une maison d’un leader communautaire opposé au projet. Ne le trouvant pas à la maison, il tua deux de ses fils, de 11 et 13 ans. « Historia Monte Olivo », rédigée par des organisations indigènes, http://es.scribd.com/doc/163776547/Historia-Monte-Olivo

5. Le conflit autour du projet hydroélectrique Hidro Santa Cruz à Barillas : ACOGUATE, « Les premières détentions à Barillas étaient arbitraires », selon OHCHR, http://acoguate.org/2013/03/16/violaciones-a-la-constitucion-en-caso-barillas/ , Prensa Comunitaria, Archivos Mensuales: Septembre 2013, http://comunitariapress.wordpress.com/2013/09/

6. Interview du Président d’ACODET, janvier 2014.

8. Ces informations sont tirées notamment des nombreux rapports publiés en 2013 par ACOGUATE et UDEFEGUA, http://acoguate.org ; http://www.udefegua.org

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