jet d'encre

Genre Le 23 août 2016

Hommes en short: interdits de club

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Hommes en short: interdits de club

Les shorts de la discorde. #Refoulés | © JGT

« Bonsoir, ce sera pas possible »

C’est par ces cinq mots que nous nous sommes vu refuser l’accès à la boîte de nuit1. Tout y était pourtant: corps humectés de fragrances, barbes taillées et calvities à peine visibles (respect au barber), chemises en lin bien repassées et petites shoes assorties en scred. Sapés comme jamais… Ou presque. Car un élément vestimentaire venait nous disqualifier d’entrée: le short. Au diable la canicule et ses conséquences sur nos glandes sudorales! La consigne était claire, la sentence irrévocable. Les shorts – et nous avec – n’entrent pas2.

« Mais vous vous attendiez à quoi les gars, sérieux? », pourrait-on nous opposer. Il est en effet de notoriété publique qu’un short en club « huppé » hétéronormé, la plupart du temps – et quasi partout à Genève – c’est no way. Ça, en réalité, nous le savions. Le risque de se faire refouler était assumé. Néanmoins, en prenant un peu de recul, est-il si « normal » de conditionner l’accès des hommes en discothèque à la longueur du tissu recouvrant leurs jambes? Et surtout, pourquoi cette pratique absurde est-elle encore si répandue aujourd’hui?

Penchons-nous sur quelques éléments d’explication qui pourraient être invoqués. Le short n’est pas assez « stylé »? Balayons d’emblée cet argument peu convaincant, dans la mesure où il est d’usage commun dans l’univers de la mode3, lequel influence bon gré mal gré nos canons de style. Qui plus est, le staff du club semble moins prompt à s’ériger en gardien du bon goût quand il s’agit du (mini)short femme… Quoi d’autre? Le short ne fait pas assez « habillé »? Mettons. Mais alors, pourquoi encourage-t-on les femmes à porter robes et jupes courtes dans ce même contexte? Il s’agit bien là d’un double standard en matière de filtrage vestimentaire, et c’est cette piste qu’il convient selon nous d’explorer.

 

Derrière cette mise au ban du short homme se cache un rapport à la nudité à la fois asymétrique et paradoxal. Asymétrique car, comme nous venons de l’introduire, les codes vestimentaires socialement acceptés sont binaires, dictés par les normes de genre. Nos sociétés sont en effet articulées autour d’une différenciation fondamentale quant aux rôles qu’hommes et femmes doivent y jouer. Alors que l’Homme est supposément actif, maître de lui-même, transcendant4, la Femme est passive, disponible, constamment ramenée à – et définie par – son corps. Ce jeu de rôles se traduit dans le contexte de la boîte de nuit par des prescriptions vestimentaires bien délimitées, dont le non-respect entraîne des sanctions sans appel.

C’est ainsi que l’Homme en short, symbole de l’oisiveté, sera perçu comme indolent, en perte de contrôle, performant alors sa masculinité de manière insatisfaisante. Dans ce miroir grossissant qu’est le club, où les normes genrées sont exacerbées et les regards juges se croisent en permanence, l’Homme doit se montrer en possession de soi-même. Souverain. Sinon dégage. À l’inverse, la Femme en robe/jupe/minishort épouse les représentations idéalisées de la féminité. Enfermée dans sa corporalité, elle se doit d’être désirable, avenante, à disposition de l’Homme, lequel est moins ramené à son corps qu’à son statut socio-économique5. Pour elle, porter un jeans – d’autant plus si celui-ci n’embrasse pas ses courbes – rompra le contrat tacite la liant au club et ses exigences en matière de « tenue correcte ». Même (et surtout) en Ladies Night6.

Mais ce rapport différencié à la nudité est aussi paradoxal. Car en respectant les termes dudit contrat, la Femme dénudée ne sera guère pour autant valorisée. Bien au contraire, elle sera même blâmée, justement à cause de cet habillement imposé. C’est donc une double peine: ne pas pouvoir gouverner son corps et sa part de nudité dans l’espace public comme elle l’entend7, tout en étant traitée de « fille facile », « salope » ou « putain » une fois en conformité avec les préceptes de la nightlife. Des insultes parfois accompagnées de comportements violents, pouvant aller jusqu’à l’agression sexuelle8.

 

Pourquoi au fond vous raconter tout cela à partir de notre « refoulage » anecdotique? C’est d’abord parce que les pressions sociales qui s’abattent sur l’Homme noctambule ne s’arrêtent pas à la question du short. Tiré à quatre épingles, il doit venir « accompagné », consommer et se comporter en mâle dominant, chasseur toujours irrésistible face aux proies femelles et compétiteur impitoyable vis-à-vis des rivaux du même sexe. Ce modèle du « vrai mec » relève d’une illusion – en plus d’être, disons-le, relou à porter. C’est aussi parce que de l’autre côté du miroir, et tel que nous l’avons vu, le short prohibé chez l’Homme a son pendant inversé chez la Femme: la jupe, la robe et le minishort. Et ces derniers ne sont que les manifestations textiles d’un ensemble plus large de comportements prescrits, comme danser de manière suggestive ou accepter avec joie d’être (lourdement) courtisée. La plupart des boîtes de nuit sont, en ce sens, d’extraordinaires machines à créer et renforcer les normes de genre en société.

Enfin et de manière plus générale, si nous nous sommes éternisés sur la figure du short en club, c’est parce que cet exemple, en apparence banal, illustre combien les rôles rigidement attribués aux sexes inondent notre quotidien. En boîte de nuit, sur nos lieux de travail (quid du short homme au bureau?), ou dans l’espace domestique, ces diktats sexistes enferment plus qu’ils ne libèrent. Et ce, pour chaque sexe, quelle que soit d’ailleurs l’orientation sexuelle. Alors arrêtons ce jeu de dupes et n’acceptons plus que des normes arbitraires viennent réduire notre vie à nos organes génitaux… Laissons-les respirer!

 


Notes de bas de page:

1. Dans ce texte, nous parlerons précisément du type de discothèques le plus répandu: se voulant de moyen ou haut standing (à distinguer donc des clubs dits « alternatifs », où les exigences en matière d’habillement sont la plupart du temps moindres voire nulles), et aux « codes » hétéros.

2. Ce premier paragraphe est évidemment à prendre avec ironie. Bien que nous acceptions ponctuellement de « jouer le jeu » – offre réduite en matière de divertissements nocturnes oblige –, dans l’absolu nous ne validons pas le concept de tenue correcte exigée. Uniquement basé sur l’ostentation, il peut effectivement constituer une pression supplémentaire, notamment pour les personnes issues de classes socio-économiques moins aisées. Sans parler des jugements au faciès et autres considérations ethniques injustifiées.

3. Voir p.ex. les articles que des magazines de référence comme Vogue ou GQ consacrent à ce sujet.

4. Transcendance au sens du dépassement de la nature, du charnel, du primaire.

Voir par exemple: DE BEAUVOIR, Simone, Le Deuxième Sexe I : Les faits et les mythes, Paris, Gallimard, 1949 (renouvelé en 1979).

5. Dans un environnement hétéronormé, si l’Homme fait le choix de se dénuder, en portant un marcel par exemple, il « risque » d’être ramené lui aussi au corps. Abandonnant sa masculinité au profit d’une douteuse féminité, son hétérosexualité sera questionnée.

6. Le concept du Ladies Night consiste à offrir l’entrée et/ou des boissons aux femmes. Les clubs l’utilisent souvent comme atout commercial, afin d’attirer les femmes, censées servir d’appât et attirer à leur tour les hommes, les motivant alors à dépenser plus d’argent. Là aussi il y a asymétrie de genre. La Femme est considérée comme une « gratteuse » qui doit se faire offrir ce qu’elle consomme, sans réel pouvoir économique. Et l’Homme est enfermé dans son rôle de pourvoyeur de fonds, jugé précisément en fonction de ce même pouvoir économique, qu’il convient d’exhiber.

7. À inclure dans l’espace public: le trajet qui mène jusqu’à la discothèque (depuis le domicile par exemple) ET la boîte elle-même (espace parfois appelé semi-public, car à l’accès contrôlé).

8. Nous incluons dans « comportements violents » les éléments de drague intrusive comme le tirage de main pour interpeller ou le blocage de passage, ainsi qu’évidemment les attouchements de type mains aux fesses.

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