jet d'encre

Société Le 30 septembre 2016

L’urgence d’une éducation à l’image

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L’urgence d’une éducation à l’image

Sergueï Eisenstein montant son film « Le Cuirassé Potemkine ».

Les images marquent. Elles s’impriment dans l’esprit et atteignent parfois l’inconscient. Des placards déposés dans les rues de France pour édifier la sacralisation du roi aux autoportraits photographiques de notre temps, les images n’ont cessé de se substituer au langage dans la transmission d’informations et de sens. On peut affirmer sans ambages que la sémantique visuelle a supplanté, comme moyen de communication, la sémantique textuelle, créant ainsi un déséquilibre. Depuis l’apparition de la télévision et l’avènement d’Internet, l’image revêt aujourd’hui un caractère ubiquitaire. Face à ce constat, où l’image est devenue la forme dominante du langage, une éducation à l’image, clairement inscrite dans le plan d’étude dès l’école primaire, s’impose comme une nécessité civique incontournable.

Le philosophe allemand Gottlob Frege définit le sens comme une fonction mentale représentée par un message linguistique (phrases, mots, syntagmes, etc.). De fait, – et ce, depuis l’apparition de l’écriture – le vecteur principal du sens est le langage écrit qui donne à penser, identifier et nommer la réalité environnante. Toutefois, Frege rappelle qu’un mot peut évoquer différentes représentations chez différentes personnes ; le mot « cheval », par exemple, suscite autant d’images qu’il y a de personnes, même si le sens associé est identique. Autrement dit, un mot – et le sens qui lui est associé – peut évoquer plusieurs images. À notre époque, c’est l’image qui peut évoquer plusieurs sens.

La multiplication des symboles, la prédominance des médias dans l’opinion publique, la naissance des réseaux sociaux, la multiplication des affiches et autres bannières publicitaires, l’essor du numérique ; tout converge vers une accélération de la communication sous ses formes textuelles et visuelles avec un impact sociologique et psychologique indéniable. Fort heureusement, l’apparition d’une volonté d’ériger la scolarisation comme un droit inaliénable à l’époque des Lumières s’est concrétisée au fil des siècles en Europe et dans le monde – par le biais de campagnes d’alphabétisation menées par la Société des Nations puis l’Organisation des Nations unies. La communication alors traditionnellement orale est devenue écrite chez le plus grand nombre avec, pour engagement prioritaire, d’instruire à l’écriture et la lecture. Toutefois, si le passage de l’oral à l’écrit s’est opéré sous l’égide d’une éducation nationale, qu’en est-il du passage de l’écrit à l’image ?

La sémantique de l’image est multiple. C’est un objet façonnable à merci, sujet à une instrumentalisation aussi bien économique que politique et idéologique. C’est un objet consommé en masse de manière active ou passive, de manière exponentielle et sans différenciation de sens. Le libéral rétorquerait que tout un chacun puise dans une image le sens qui lui est propre et nourrit ainsi une opinion libre. Or, devant la communication visuelle, nous sommes tous inégaux en capacité de discernement et d’analyse.

Dans un environnement visuellement saturé, les individus ayant développé une pensée critique et créative sont les plus à même de construire du sens et, in fine, donner du sens à leur propre création. Dans un contexte où la place de l’image augmente au détriment du texte, l’éducation fondamentale qui inclut la lecture et l’écriture se doit d’élargir son champ d’action : apprendre à lire, écrire mais également apprendre à regarder, créant ainsi un lien étroit entre une pensée critique globale, adaptative et un monde globalisé et évolutif. Il faut, en somme, instaurer une culture visuelle critique afin de mesurer la plausibilité d’une représentation quelconque du monde, d’identifier les significations implicites et nuisibles, d’éviter les propagandes insidieuses pour ainsi substituer des années de consommations passives par une véritable compétence acquise.

 

 


CHEUNG, C.K, et JAVERI DUBEY Aditi, « Hong-Kong: l’éducation à l’image, une chance pour développer la pensée critique des élèves », in http://www.ina-expert.com/e-dossier-de-l-audiovisuel-qu-enseigne-l-image-qu-enseigner-par-l-image/hong-kong-l-education-a-l-image-une-chance-pour-developper-la-pensee-critique-des-eleves.html

MAULINI; Olivier, « Première crise dans la grille: compréhension, action et médiation des oeuvres », in http://www.unige.ch/fapse/life/files/6614/5925/9308/fmm-14.pdf

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