jet d'encre

Migrations Le 16 janvier 2017

Naturalisation facilitée : une burqa pour mieux se voiler la face

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Naturalisation facilitée : une burqa pour mieux se voiler la face

Affiche de campagne de l’UDC pour lutter contre la « naturalisation facilitée des étrangers de la troisième génération »

Le 12 février prochain, le peuple suisse se prononcera dans les urnes sur la « naturalisation facilitée des étrangers de la troisième génération »1. Un comité contre ce projet de loi – composé de membres de l’UDC – est entré cette semaine en campagne tel un éléphant dans un magasin de porcelaine. Ses armes : une affiche et un communiqué de presse.

Si la campagne d’affichage montrant une femme en burqa a suscité l’indignation, le communiqué en dit encore plus sur la rhétorique fallacieuse d’un parti qui s’érige en protecteur des femmes alors qu’il s’est maintes fois illustré par son sexisme. Une posture pseudo-féministe, réellement islamophobe, qui n’a d’autre visée que de dénoncer l’immigration.

Dans ledit document, le comité ramène la naturalisation facilitée de la troisième génération d’étrangers spécifiquement aux musulmans, dont les coutumes patriarcales mettraient en péril la sécurité des femmes suisses. Sur les sept points censés justifier l’affiche controversée, cinq font référence aux femmes. C’est ainsi que la « porteuse de burqa » symboliserait, entre autres, « les jeunes qui agressent sexuellement les femmes qui ne restent pas à la maison comme c’est l’usage dans leur culture »2.

Outre le fait que l’UDC présente la culture musulmane comme homogène, faisant fi de la diversité qui traverse ces communautés3, il faut d’emblée préciser que le projet de loi ne concerne en réalité que peu de musulmans. La RTS l’expliquait mardi: parmi les 25’000 jeunes étrangers potentiellement concernés par la naturalisation facilitée, 58% sont Italiens, suivis par 9% de Turcs, 7,6% d’Espagnols et 4,8% de Portugais4. Les comptes n’y sont pas.

Mais peut-être plus malhonnête encore est le discours sur le sexisme supposé inhérent au Musulman. Il ne s’agit pas pour nous de nier certaines pratiques sexistes qui peuvent avoir cours dans les communautés musulmanes, mais de mettre ici en évidence que le sexisme est un phénomène transversal, auquel les « vrais » Suisses – et l’UDC en particulier – ne sauraient se soustraire.

Parlons des agressions sexuelles, justement, dont les Démocrates du centre semblent tant se préoccuper. Pas plus tard qu’en octobre dernier, une conseillère nationale UDC attribuait une part de responsabilité aux femmes violées, en déclarant : « Les femmes naïves qui ramènent à la maison des hommes qu’elles ne connaissent pas, se laissent aller, pour ensuite décider qu’elles ne veulent finalement pas de rapport sexuel sont en quelque sorte aussi un peu responsables »5. Dans ces circonstances, et selon un tel raisonnement, les musulmans qui « agressent sexuellement les femmes » ne seraient donc pas si coupables que ça ?

Parlons aussi de la question des femmes à la maison – autre thème mobilisé dans le communiqué, mais sur lequel l’UDC n’a guère de leçon à donner. En avril 2014 par exemple, le conseiller fédéral et ancien président du parti Ueli Maurer – alors en campagne pour les avions Gripen – osait par deux fois la « blague » suivante : « Combien d’ustensiles vieux de 30 ans avez-vous encore à la maison? Chez nous il n’y en a plus beaucoup, sauf bien sûr la femme qui s’occupe des tâches ménagères »6. L’homme est coutumier du fait, puisqu’en 2007 il expliquait déjà : « J’apprécie tout autant – si ce n’est plus! – une femme qui n’est « que » ménagère à la maison avec les enfants qu’une mère qui fait carrière. Car si la première renonce à beaucoup de choses, elle assure par contre quelque chose de très précieux pour la société »7.

Une vision sexiste assumée, que les membres du parti conservateur ont tout l’air de partager. Notamment ceux de la section vaudoise, lesquels indiquent dans leur programme 2016 que le féminisme « pousse les femmes à s’épanouir de la même manière que les hommes : non pas en s’occupant des enfants mais en déployant une activité hors du cadre familial »8. En d’autres termes : la femme est mieux dans son espace, la maison. Question de culture a-t-on dit ?

Ces éléments de discours ne sont pas anodins. Ils perpétuent une vision hiérarchisant les sexes qui se retrouve d’ailleurs traduite dans l’arène parlementaire, où l’UDC rejette en permanence les postulats, motions et initiatives visant à améliorer la condition des femmes. On pense notamment ici aux questions d’égalité et à un thème qui semblait pourtant lui être cher, les violences domestiques (voir listes plus bas).

Des minarets à la fameuse initiative « contre l’immigration de masse », en passant par la question des naturalisations facilitées (posée aux Suisses, rappelons-le, en 2004 déjà)9, la stratégie politique qui consiste à attribuer les violences faites aux femmes à un Autre fantasmé s’est montrée d’une redoutable efficacité. Elle offre un argument imparable à ceux qui cherchent à instituer une image hostile du fait migratoire : l’infériorité culturelle des migrants justifie naturellement leur rejet. Dans le même temps, ce discours sur l’arriération des étrangers a ceci de commode qu’il dissimule les inégalités ancrées dans nos sociétés (discriminations salariales, rôles prescrits selon le sexe, etc.) et nous préserve de questionnements douloureux sur nos propres pratiques sexistes au quotidien.

Donner au sexisme le visage de l’Autre est le plus sûr moyen de se voiler la face.

 


P.-S. Certaines femmes suisses n’ont pas attendu la présente campagne anti-naturalisation facilitée pour signifier à l’UDC avec humour qu’elles n’étaient pas dupes face à ses tentatives d’instrumentalisation:


Activisme parlementaire UDC contre l’égalité (liste non exhaustive):

2007: motion 06.3859 Teuscher « Pour une véritable égalité des salaires ». Rejetée au Conseil national avec 73 oui et 81 non (39 UDC).

2008: initiative parlementaire 06.451 Leutenegger Oberholzer « Pour des inspecteurs de l’égalité des salaires ». Acceptée au National avec 109 oui et 63 non (48 UDC, dont 2 ont dit oui).

2012: motion 10.3420 Carobbio « Lutter efficacement contre l’inégalité salariale ». Rejetée au National par 73 oui et 83 non (45 UDC, dont 2 ont dit oui).

2013: motion 11.3514 Aubert « Large campagne d’information sur la loi sur l’égalité ». Rejetée au National avec 70 oui et 94 non (46 UDC, dont 1 a dit oui).

2015: motion 14.4307 Moret « Preuve du respect de l’égalité salariale par les entreprises soumissionnaires dans les marchés publics ». Acceptée au National par 104 oui contre 74 non (48 UDC, dont 2 ont dit oui).

 

L’UDC au Parlement sur la question des violences domestiques (liste non exhaustive):

2007: motion 06.3725 Bernasconi « Campagne contre la violence faite aux femmes ». Acceptée au Conseil national avec 95 oui et 50 non (35 UDC, dont 4 ont dit oui).

2013: motion 12.4025 Keller-Sutter « Mieux protéger les femmes victimes de violences domestiques ». Acceptée au National par 128 oui contre 46 non (dont 45 UDC, 2 ont dit oui).

2015: postulat 14.4026 Amarelle « Etat des lieux de la prise en charge médicale des cas de violences domestiques et créer un mandat en ce sens dans la LAVI ». Accepté au National avec 98 oui et 90 non (dont 51 UDC).

2016: motion 14.4025 Feri « Faire de la violence domestique une priorité nationale de la santé ». Rejetée au National par 55 oui contre 138 non (dont 67 UDC).

 


Références :

1. Si ce projet de loi est accepté, les jeunes étrangers de moins de 25 ans nés en Suisse – dont l’un des parents y a séjourné pendant au moins dix ans et dont l’un des grands-parents a acquis un droit de séjour en Suisse ou y est né – pourront demander la nationalité via une procédure facilitée. Proposée par la conseillère nationale (PS/VD) Ada Marra en 2008, cette initiative parlementaire est le fruit d’un compromis accouché par les deux Chambres fédérales. L’acquisition automatique de la nationalité en est exclue et la demande de naturalisation ne peut pas être déposée après 25 ans pour empêcher les candidats de se soustraire aux obligations militaires.

2. Les quatre autres arguments invoquant des femmes concernent « les élèves musulmans qui refusent de donner la main à leur maîtresse d’école », « les parents qui refusent de laisser participer leurs filles aux cours de natation », « les hommes qui refusent de parler à une femme au service social » et « les hommes qui, à l’hôpital, refusent de suivre les instructions du personnel féminin ». Nous tenons à préciser que nous condamnons les faits divers ponctuels auxquels ces arguments font référence, mais nous condamnons tout autant la généralisation qui en est faite. Du point de vue du genre d’ailleurs, ce sont ici surtout des hommes qui sont pointés du doigt, ce qui est aussi une forme de sexisme.

3. Voir à ce sujet: GIANNI, Matteo, GIUGNI, Marco, MICHEL, Noémi, Les musulmans en Suisse. Profils et intégration, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2015.

4. Pour consulter les chiffres dans le détail, voir le rapport du Professeur à l’Université de Genève Philippe Wanner pour le compte du Secrétariat d’Etat aux Migrations.

5. « Tollé après les propos d’une élue UDC sur le viol et ses victimes « naïves » », RTS info, 12 octobre 2016.

« Viol: “Les femmes naïves sont un peu responsables” », 20 minutes, 11 octobre 2016.

6. « En campagne pour le Gripen, Maurer compare les femmes à des objets », RTS info, 29 avril 2014.

MÜLLER, Andrea, « Kirsch für Ueli Maurer, Spott für Jo Lang », zentralplus, 27 avril 2014.

7. « SVP-Maurer über Kindererziehung: Wir haben bald Zustände wie in der DDR », SonntagsBlick, 18 mars 2007.

BRIEL, Patricia, « UDC: les femmes au foyer! », Le Temps, 19 mars 2007.

8. « Les femmes UDC vaud se révoltent contre le programme du parti », Le Matin, 15 mai 2016.

9. En 2004, les Helvètes refusent en votation populaire deux arrêtés fédéraux s’agissant de la « naturalisation facilitée » pour les « étrangers de deuxième et de troisième générations ». L’UDC fait alors frénétiquement campagne pour le NON. Cette campagne a valeur d’événement fondateur dans la ligne discursive udéciste puisque c’est à partir de là que l’épouvantail islamiste sera mobilisé avec un certain systématisme pour dénoncer l’immigration. L’espace croissant qu’occupent l’islam et les musulmans dans le discours anti-migration trouve deux nettes expressions à l’occasion des initiatives contre les minarets (2009) et contre l’immigration de masse (2014), au cours desquelles « la porteuse de burqa » se retrouve déjà à l’affiche.

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