Genre Le 8 mars 2017

TOP 5 des aberrations que vous entendrez lors de la Journée des femmes

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TOP 5 des aberrations que vous entendrez lors de la Journée des femmes

8 mars. Officiellement: Journée internationale des droits des femmes1. Officieusement: journée de la bêtise sexiste, des hommes (surtout) qui profitent de l’occasion pour étaler leur mépris ou ignorance vis-à-vis des revendications égalitaires, plus explicitement, plus lourdement, plus fièrement que les 364 jours restant. Après plusieurs années à pratiquer les réseaux sociaux, nous avons décidé de compiler les commentaires désolants, lus et entendus chaque 8 mars, pour tenter d’y répondre de manière constructive. Voici notre « Top 5 ».

 

1) « Et c’est quand la journée de l’homme alors? »

Ah, mais ce n’est pas déjà toute l’année? Bon, essayons quand même de prendre cette question au sérieux… Si la journée des femmes trouve sa raison d’être, c’est parce que les rapports entre sexes demeurent aujourd’hui foncièrement asymétriques. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les inégalités liées au genre qui traversent nos sociétés: de la rareté des femmes dans les sphères dirigeantes ou les plateaux TV, au salaire inférieur qu’elles touchent pour le même travail qu’un homme, en passant par les viols, les agressions conjugales, l’assignation à l’espace domestique et autres violences tant physiques que symboliques dont elles sont les premières victimes. Les statistiques sont édifiantes2.

Au passage, la journée des hommes existe. Bien que sans reconnaissance officielle de l’ONU, elle est célébrée chaque 19 novembre dans plus de 60 pays, et vise à lutter contre certaines injustices faites aux hommes, par exemple en matière de congé paternité3. Ceci dit, il ne s’agit en aucun cas d’opposer la journée des hommes à celle des femmes – ses fondateurs l’ont précisé d’entrée4 –, comme il ne s’agit pas d’opposer les sexes entre eux. Réfléchir de la sorte est aussi réducteur que contre-productif, car la journée des femmes n’est, disons-le une fois pour toutes, pas une journée anti-hommes, mais anti-discriminations.

 

2) « Chez moi, c’est tous les jours la journée de la femme. Je n’attends pas le 8 mars pour dire aux femmes de ma vie que je les aime. »

Bien qu’il soit défendable de critiquer l’hypocrisie des journées à thème lorsqu’elles servent de cautions morales éphémères ou de fenêtres commerciales5, cet énoncé contient plusieurs contrevérités. La première découle de la confusion qu’il existe sur l’appellation de la journée en question6. Il ne s’agit pas de la journée de la femme – ni en tant qu’épouse, ni en tant que modèle unique idéalisé (les deux sont liés) – mais des femmes dans toute leur pluralité. Et ce, d’ailleurs, qu’elles soient des proches ou pas. Cette dernière précision est importante, en ce sens que beaucoup d’hommes ont tendance à ne respecter les femmes qu’à partir du moment où elles leur sont rattachées… « Respecte-la, c’est la cousine d’untel » ou « ça pourrait être ta soeur ». Cette regrettable ligne d’argumentation est tellement banalisée qu’elle est même invoquée par l’ONU dans ses campagnes de sensibilisation (voir vidéo ci-dessous). Tout se passe comme si, en fin de compte, les hommes représentaient l’autorité morale suprême, sceau de validation de la respectabilité des femmes. Or, il n’est à aucun moment légitime que ces dernières aient à s’agripper à une « bouée masculine » pour éviter de se noyer dans les abysses du mépris sociétal.

 

 

Par ailleurs, l’enjeu n’est pas de les « aimer » plus, d’être plus serviable ou de changer ponctuellement d’attitude. Non, il ne s’agit pas de leur offrir des fleurs ou encore de faire la vaisselle, mais plutôt de se mettre à leur place l’espace d’une journée, au moins. Un tel décentrement implique alors le questionnement suivant : « à quoi devrais-je renoncer si je n’étais plus un homme mais une femme? ». Le patriarcat garantit en effet aux hommes toute une série de privilèges aujourd’hui tenus pour « normaux », tels que l’opportunité d’être davantage jugé pour ses compétences que son apparence physique, la liberté de se mouvoir dans l’espace public sans être importuné ou celle de cumuler les relations intimes sans craindre le jugement réprobateur. Il convient donc de s’en rappeler et d’agir en conséquence afin qu’un jour, peut-être, l’égalité entre les sexes rende cette journée caduque.

 

3) « Je suis une femme et je pense que cette journée ne sert à rien. »

Libre à chacune de se sentir concernée, évidemment. Mais quels que soient les mérites perçus de cette journée, il faut être consciente que la dénigrer vertement revient à donner un argument de poids à bon nombre d’hommes, trop heureux de pouvoir prétexter le désintérêt des femmes elles-mêmes: « Ma copine n’en a rien à cirer de cette journée. Pourquoi ça me toucherait alors ?! ». Raisonner ainsi, c’est être lâche, car justifier son indifférence par le désintérêt de certaines femmes équivaut à mener un combat d’arrière-garde pour conserver ses privilèges arbitraires. C’est aussi être sélectif et passer sous silence les revendications de millions d’êtres humains à travers le monde – femmes et hommes – qui accordent bel et bien de l’importance au 8 mars. En témoignent les nombreux évènements prévus, de l’opération-grève #ADayWithoutAWoman7 à la semaine de l’égalité organisée dans plusieurs villes8.

 

4) « C’est un truc de féministes de toute façon ! »

Oui, et alors? Le féminisme n’est pas un vilain mot ou une lubie d’« extrémistes hystériques mal baisées ». Ramené à son essence, être féministe, c’est chercher à atteindre l’égalité de droits et d’opportunités entre sexes9. En bref, permettre tant aux femmes qu’aux hommes d’atteindre leur plein potentiel, sans entraves découlant du genre. Est-ce que combattre la discrimination structurelle de plus de la moitié de l’humanité au nom de l’égalité des chances vous semble être une cause si farfelue? N’oublions jamais qu’en l’absence d’un élan proprement féministe, les femmes seraient encore aujourd’hui dans de nombreux pays en train d’attendre un droit aussi basique que celui de voter10.

 

5) « Ça ne nous concerne plus, l’oppression des femmes, c’est ailleurs que ça se passe. »

Il s’agit là d’un procédé discursif en vogue actuellement, où sexisme, paternalisme et préjugés racistes se mêlent volontiers pour composer un féminisme de circonstance. Nombreux sont ceux qui, à l’image de l’UDC suisse ou du Front national français, évacuent en effet la nécessité de faire leur propre examen de conscience en dénonçant les pratiques rétrogrades de l’Autre. Prisonniers d’une culture archaïque et barbare, les étrangers (entendez, dans l’actualité, les réfugiés musulmans) sont alors dépeints comme naturellement sexistes. En comparaison, nous – Suisses, Français, Américains ou autres peuples « modernes » – ferions figure d’exemple et devrions empêcher la régression civilisationnelle venue d’ailleurs.

Notre propos ne vise pas à nier la réalité des systèmes d’oppression des femmes dans les pays dits en voie de développement. Elle existe effectivement11. Mais en vomissant le sexisme de l’Étranger, ces discours ont ceci de pervers qu’ils masquent l’emprise d’un patriarcat tenace au sein de nos sociétés. L’inégalité liée au sexe est à ce jour encore une calamité universelle, de laquelle les pays qui s’érigent en modèles de vertu démocratique ne parviennent pas non plus à s’extraire, malgré des avancées notables. En Suisse par exemple, où rappelons-le les femmes ont été privées des droits de vote et d’éligibilité jusqu’en 1971 au niveau fédéral (et même 1991 pour son canton le plus récalcitrant!), les discriminations continuent de déshonorer le marché de l’emploi et les violences domestiques demeurent répandues12.

 

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Ces deux affiches de campagne, placardées en Suisse au siècle dernier contre le suffrage féminin, illustrent avec intensité l’étendue du rapport asymétrique entre les sexes.

 

Nous pourrions élargir la liste à l’envi, mais au fond, le message que nous voulons porter à travers ce texte tient en quelques mots: les questions d’égalité des sexes sont encore loin d’être résolues et devraient tous nous préoccuper. Prendre au sérieux le 8 mars, c’est ainsi rendre hommage aux progrès chèrement obtenus à la faveur de luttes de longue haleine. Mais c’est aussi chercher à les défendre et prendre la mesure du chemin qu’il nous reste collectivement à parcourir. En tant qu’hommes, une telle démarche est exigeante. Douloureuse même. Elle demande un travail de remise en question des privilèges dont nous bénéficions au quotidien et que nous tenons pour acquis. Elle exige de bousculer les schémas de pensée binaires et donc commodes qui structurent notre rapport aux femmes. Elle commande un engagement à l’encontre des forces réactionnaires qui érigent la misogynie en vertu, tout en conservant une indispensable humilité face à une réalité que nous ne vivons pas dans notre chair.

 


Références:

1. Comme souligné en réponse au deuxième énoncé, il y a en français une confusion autour de l’appellation de cette journée. Jusqu’en 2016, l’ONU parlait encore de « la femme ». Cette année, il est question « des femmes ». Mais les mouvements féministes et le Ministère des Droits des Femmes français, entre autres, insistent sur la nécessité de préciser « des droits des femmes ».

2. Voir, entre autres: Site du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes.

MORARD, Romaine, « Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires sur les plateaux télévisés? », Le Temps, 5 mars 2017.
DAAM, Nadia, « Messieurs, voilà comment vous pouvez vous rendre utiles ce 8 mars », Slate, 7 mars 2017.

3. Pour davantage d’informations sur la Journée internationale des hommes, cliquez ICI, ICI ou ICI.

À noter que cette journée est matière à questionnement. La photo de couverture utilisée en 2016 faisait figurer des hommes tenant un ballon de foot, ce qui peut contribuer à renforcer certains clichés. Pour des articles critiques sur le sujet, voir par exemple ICI et ICI.

4. Voir ICI, sous « CBTT co-hosts 2nd International Men’s Day ».

5. Voir par exemple: NOISETTE, Thierry, « Rappel utile : le 8 mars est une journée féministe, pas un support publicitaire », L’OBS, 7 mars 2017.

6. Consulter la première note de bas de page.

7. Consulter le site officiel. Cette opération est lancée par le mouvement Women’s March, qui a organisé les marches protestataires au lendemain de l’investiture de Trump, lesquelles ont rassemblé des millions de personnes dans le monde.

8. Notamment à Genève et à Paris. Au passage, ces programmes étendus sur une semaine entière sont de bons exemples d’évènements qui prennent le prétexte de la journée des femmes pour élargir la réflexion au-delà de la seule question féminine.

9. Il n’y a toutefois pas un féminisme, mais bien des féminismes, et les conceptions varient dans la littérature académique et les mouvements militants. Ici, il s’agit d’une conception libérale.

DIETZ, Mary, « Current Controversies in Feminist Theory », in Annual Review of Political Science, Vol. 6, No. 3, 2003, pp. 399-431.

10. Pour la France, par exemple: RENOU, Xavier, (sous la dir.), Désobéir au sexisme, Congé-sur-Orne, Le passager clandestin, 2011, pp. 23-25. Ou pour la Suisse.

11. Le sexisme est un phénomène transversal, propre à toutes les cultures. Voir par exemple à ce propos: ORTNER, Sherry, « Is Female to Male as Nature is to Culture ? », in Feminist Studies, Vol. 1, No. 2, 1972, pp. 5-31.

12. Site du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes. Consulter cette page au sujet des violences domestiques en particulier.

Commentaires

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nemow

Merci d'avoir mené cette réflexion.

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nemow

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