Jet d'ancre sur Le 10 février 2017

« Djihadistes et laïcistes sont devenus les meilleurs ennemis du monde »

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« Djihadistes et laïcistes sont devenus les meilleurs ennemis du monde »

Jean-François Bayart tient son dernier livre dans le cadre d’un entretien pour l’IHEID.

Jean-François Bayart sera le mercredi 22 février à la Librairie du Boulevard à Genève pour présenter Les fondamentalistes de l’identité. Cet opuscule en main, le Professeur d’anthropologie et sociologie du développement de l’IHEID entend poursuivre son combat de long cours contre un des grands maux qui frappent nos sociétés : la « bêtise identitaire ».

Il y a des universitaires dont la pensée demeure confinée aux cercles académiques restreints. Et puis, il y a ceux qui la font voyager au-delà. Jean-François Bayart est de ces derniers. Ce spécialiste de sociologie historique et comparée du politique, père de nombreuses contributions savantes qui ont fait date1, n’a pas peur de se mouiller. Lorsque les circonstances s’imposent à lui, il s’engage et participe à la délibération citoyenne en tant qu’intellectuel spécifique, c’est-à-dire non point sur tout et n’importe quoi – à la manière de certains « philosophes » universalistes, chemises ouvertes, cheveux au vent, dont la récurrente vacuité des propos dessert le débat d’idées –, mais seulement à partir de ses propres recherches en sciences sociales2. C’est dans ce domaine d’intervention circonscrit que l’auteur de l’Illusion identitaire ou encore de l’Islam républicain prend position pour dénoncer les prismes culturalistes qui brouillent aujourd’hui notre compréhension du monde social et ses travers.

La thèse de l’ouvrage pourrait tenir en une formule que le Professeur Bayart a faite sienne lors d’un entretien accordé à Jet d’Encre en novembre 2015 suite aux attentats de Paris : « les gens sont persuadés qu’ils sont atteints de maux identitaires, alors qu’ils ont des maladies sociales ». En d’autres termes, le thème de l’identité française a envahi la parole publique, reléguant les questions de fond, celles du social et du politique, aux oubliettes de la République. Cette « identitarisation » des esprits, explique-t-il, est allée de pair avec les écrasantes politiques néolibérales qui, sous couvert d’une impérieuse nécessité pour l’économie, ont peu à peu rongé les filets sociaux arrachés au capitalisme à la faveur de combats politiques âprement menés par des générations de militants. Dans un tel contexte de dépolitisation de la cité (there is no alternative, clamait la très (néo)libérale Margaret Thatcher3) et de déshérence sociale galopante, l’immigré qui se confond volontiers avec le musulman devient l’ennemi « naturel » des plus déshérités. Une véritable aubaine pour les fondamentalistes identitaires de tous bords.

Les chantres d’une France « pure », débarrassée de toute influence « étrangère », ont ainsi trouvé un terrain fertile au développement d’une laïcité agressive mettant l’islam sous contrôle politique permanent, malgré la neutralité religieuse dont elle est précisément censée être la garante. Dans un même glissement, ces « laïcistes » ont fait le jeu des idéologues du mouvement djihadiste dont le vivier de recrutement n’a cessé de s’accroître à mesure que les populations se sont précarisées et ont fait l’objet de stigmatisations répétées dans l’arène publique. Pour Bayart, les racines du djihadisme hexagonal sont alors moins à chercher dans le Coran que dans le dénuement et l’injustice sociale auxquels des franges toujours plus grandes de la jeunesse française sont soumises. Au sein des vifs échanges qui rythment actuellement le débat intellectuel autour du phénomène djihadiste, l’interprétation « bayartienne » souscrit, en ce sens, davantage au modèle de l’islamisation de la radicalité porté par Olivier Roy plutôt qu’à celui de la radicalisation de l’islam défendu du côté de Gilles Kepel4.

Bien que le cas de la France se distingue sous plusieurs aspects par sa spécificité (système politique, héritage colonial, trajectoire de l’idée laïque, etc.), l’obsession identitaire que nous dépeint le Professeur Bayart ne saurait guère constituer une lubie franco-française. Partout dans les contrées occidentales, les explications culturalistes, reposant sur un prétendu « choc des civilisations », gagnent en prééminence. Loin de représenter une menace imprécise et fantasmée, les identitaristes se retrouvent aujourd’hui sur les dernières marches du pouvoir, comme l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en témoigne de manière comico-tragique. La Suisse ne fait point figure d’exception, puisque la première force politique du pays – l’Union démocratique du centre (UDC) – tire elle aussi avec succès sur la corde identitaire. Cocktail explosif pour une recette « magique » sur le plan électoral, l’UDC agite l’épouvantail musulman, tout en poursuivant un agenda farouchement néolibéral qui met à mal le lien social. Certes, comparaison n’est pas raison, et le climat que nous connaissons sous les cieux helvétiques est loin d’être aussi délétère que chez nos voisins. Mais nous serions toutefois bien inspirés de prendre au sérieux les signaux d’alerte envoyés par Jean-François Bayart face au piège identitaire qui se referme devant nos yeux souvent passifs.

 

Pour obtenir le livre : BAYART, Jean-François, Les fondamentalistes de l’identité. Laïcisme versus djihadisme, Paris, Karthala, 2016.

Pour assister à l’événement consacré à la sortie du livre : Librairie du Boulevard, située au 34 Rue de Carouge, 1205 Genève, le mercredi 22 février à 17:30.

 


Références:

1. Voir, entre autres, L’Etat en Afrique. La politique du ventre (1989), l’Illusion identitaire (1996) et Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation (2004).

2. Dans ce bref entretien filmé pour l’IHEID, Jean-François Bayart explique la nature de son engagement dans la sphère publique à partir de son travail de chercheur en sciences sociales.

3. FISHER, Mark, Capitalist realism: is there no alternative?, Winchester and Washington, Zero books, 2009, p. 8.

4. ROY, Olivier, « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste », Le Monde, 24 novembre 2015.

KEPEL, Gilles, ROUGIER, Bernard, « « Radicalisations » et « islamophobie » : le roi est nu », Libération, 14 mars 2016.

DAUMAS, Cécile, « Olivier Roy et Gilles Kepel, querelle française sur le jihadisme », Libération, 14 avril 2016.

Commentaires

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Mickael Verrier

Bonjour, Je suis d'accord sur bien des points quant à la naissance et les raisons du radicalisme…

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Mickael Verrier

Bonjour,

Je suis d’accord sur bien des points quant à la naissance et les raisons du radicalisme en France, j’ai été de cet avis et l’ai défendu âprement pendant plus de 30 ans, étant moi-même de type méditerranéen, métis, agnostique et issus des quartiers défavorisés.
Cependant, outre les mots malheureux de Chirac sur le bruit et l’odeur, ce fameux choc des civilisations est finalement assez récent et correspond à l’entrée sur le territoire de prêcheurs et Imam étrangers ne parlant pas français. Leurs discours extrémistes a eu un écho favorable chez les plus jeunes. Cela a attisé leur haine des occidentaux français qui pourtant les nourrissent depuis leur naissance.
Quand une haine (celle de l’exclusion due à la bêtise crasse de nos instances politiques et pseudo-intellectuelle qui rabâchent les mêmes âneries depuis Mitterand) rencontre une autre haine (celle de la propagande antiblancs), ça donne le djihad. Pour ce qui est du choc de civilisation, il est inutile de le nier aujourd’hui. À moins d’être de ceux qui veulent à moyen terme que la charia remplace les lois de la république.
Ici, dans un quartier de Marseille que j’ai choisi pour sa mixité sociale, des gens qui se laissent charmer par les sirènes du salafisme se terrent chez eux, regardent la tv algérienne et, par conséquent, n’offrent aucune prise au « vivre ensemble », on ne se rencontre pas, on ne parle pas français et les enfants en bas âge non plus. Il y a aussi ce radicalisme quasi-vegan par rapport au Halal, les tenues religieuses des femmes et des hommes, une certaine liberté par rapport aux lois qui va jusqu’à brûler des poubelles et des voitures parce qu’un dealer s’est fait serrer, c’est énorme. Les gamins roulent sans casque, sur les trottoirs, en sens interdit et m’insulte quand je leur rappelle le danger qu’ils font courir aux autres et à eux-mêmes. L’insulte est quasi immédiate, malgré ma familiarité avec la rhétorique, la logique et mon respect de la dignité humaine, elle jaillit à la moindre confrontation. La parole n’a plus de poids.
Les auteur et commentateur ont raison de vouloir dépassionner le débat, c’est la meilleure des choses que l’on puisse faire.
Quoi qu’il en soit, nier le choc de civilisation, c’est, à mon avis, faire preuve de ce racisme que les gens qui se disent de gauche veulent combattre mais qui est précisément le leur : nier les différences c’est un des symptômes du racisme primaire caché au fond du cœur de tous les antis, c’est la culpabilité qui s’exprime et un peu la peur aussi.
Les idées que contient cet article auraient été pertinentes, il y a 20 ans. Aujourd’hui, des associations et organisations pro-musulmanes tentent d’affaiblir la démocratie et y parviennent au point de peser lourdement sur les élections et les consciences.
Ceux qui habitent les quartiers résidentiels ne pourront jamais entrevoir ce que vivent les gens comme moi qui côtoient de plus en plus de « fous » dans les rues, voyous, idiots, trafiquants qui volent, cassent, humilient et insultent à longueur de journée sous les objectifs des caméras de sécurité qui ont remplacé la police municipale.
Ces « fous » auxquels je fais allusion sont des enfants. Leurs yeux et leurs comportements sont pleins de haine et de récrimination et ils tirent une fierté à humilier tout ce qui ne se défend pas et ne ressemble pas à un des leurs. En particulier, s’il s’agit d’enfants ou de femmes qui auraient le malheur d’être un peu jolies même si elles sont décemment vêtues.
Vous voulez du choc de civilisation, le voilà, il est réel et porté par une civilisation dont la frange belliqueuse a le dernier mot. La parole, le discours, la logique, la communication n’ont plus leur place, seule la haine compte dans les rues populaires. L’angoisse et la peur parfume l’air de mon quartier pourtant charmant même si tous les commerces ont été racheté par des marocains, algériens, tunisiens et qu’il est désormais difficile de trouver du pain ou des croissants dignes de ce nom.
Enfin, le laïcisme a bon dos, qu’en est-il de ceux qui ne croient pas, de ceux qui pensent que la foi quand elle sort du domaine privé devient dangereuse ?
Personnellement, dans un monde idéal, le voile, la burqa, la djellaba et même le burkini ne me dérangerait pas le moins du monde. La différence c’est beau ! Toutefois, quand cette différence ostensiblement affichée est clairement une revendication mi-religieuse, mi-politique et, surtout, en total désaccord avec ma conception de ma propre civilisation quelle tente de renverser à visage découvert – si on peut dire -, je m’inquiète, je me pose des questions sur mon avenir et sur la paix dans ce pays.
Je ne fais pas du « laïcisme » ou du racisme, je constate un renouveau du rejet de la culture occidentale. Cela fait 1400 ans que l’Orient et l’Occident sont face à face et veulent chacun leur part du gâteau mondial. Pourquoi la culture occidentale devrait-elle porter seul la culpabilité des méfaits infligés à ce monde ? Depuis quand se défendre d’un ennemi implacable est-il passible de culpabilité pour des siècles ?
En général, je me tais car on ne peut pas critiquer les incohérences ou parler des dangers d’une idéologie quand il s’agit de certaines minorités, sinon on est traité de facho ou de macho ou pire par ces gens qui se prétendent de gauche mais qui ne le sont absolument pas. Pourtant, nombreux sont les ex-musulmans qui ne cessent de nous mettre en garde.
Les fils d’immigrés de mon âge partagent mon constat, on se comprend, ils ont des mots bien moins mesurés que les miens. Eux et moi, on continue notre vie, les apéros, la musique, les bons moments loin des pisse-froid bigots et des sans avis frappés du syndrome de Stockholm. On espère juste que la relève saura mieux s’occuper de ses enfants et de la planète sans s’autoflageller pour un passé que nous cessons de travestir. L’histoire n’est fait de rien d’autre que de guerres entre d’une part l’Occident et de l’autre le monde musulman. Lequel devrait porter sa part de culpabilité lui aussi au lieu de se poser en victime. Les conquêtes ont été terribles et sanglantes de tous les côtés.

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