Économie Le 16 mars 2013

La ludification, abomination joyeuse

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La ludification, abomination joyeuse
(c) sharkfisher.blogspot.ch

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Le 14 février 2013, dans l’émission Les Temps Modernes de La 1ère, a été diffusé un sujet sur la « gamification » (ou « ludification »). Malheureusement, il n’a pas su refléter la véritable ignominie qui se cache derrière ce concept néolibéral qui peut sembler de prime abord intéressant, voire séduisant.

Tout d’abord, qu’est-ce que la gamification ? Découvrons les explications qu’on a pu entendre sur les ondes de La 1ère1 :

Bonne nouvelle, ce matin : vous nous apprenez qu’on peut travailler sérieusement en jouant ?
– Et oui, c’est possible, grâce à la gamification. Ça vous dit quelque chose ?
– Gamification, oui, ça doit venir du mot « game » en anglais, le jeu. C’est ça ?
– Vous venez de marquer un point. La gamification, ou ludification, c’est une technique qui consiste à puiser dans les mécanismes du jeu vidéo pour stimuler la motivation et la productivité des employés. C’est une véritable tendance. Les entreprises sont toujours plus nombreuses à y avoir recours. En fait, l’idée, c’est de transformer votre journée de travail en une longue partie de Mario Bros. ou de Ski Challenge, bref de transformer une tâche parfois ennuyante en un jeu ludique. Exemple avec le tri des mails, écoutez Stéphanie Mader, conceptrice de jeux vidéo.

Celle-ci nous alors parle du tri des e-mails présenté sous forme de jeu. Puis, en duplex de Paris, Catherine Rolland (responsable de la recherche, du développement et de l’innovation chez KTM-Advance) déploie de laborieux efforts pour nous expliquer que cela permet de stimuler les salariés et de les aider à apprendre et à intégrer de nouveaux processus de travail. A l’entendre, la gamification serait une panacée.

Malgré tout, le journaliste flaire la mauvaise foi et la langue de bois de son interlocutrice et la met face à une évidence qu’elle peine à masquer:

– C’est finalement, avant tout, un outil de productivité, c’est pour qu’on travaille plus, mieux et plus efficacement. C’est ça, le but, non ?
– [rire un peu gêné] Alors il faut pas forcément mettre ça d’un côté très négatif. (sic) […]

Bien sûr, arrêtons d’être négatif. C’est étrange cette tendance qu’ont les pauvres gens du bas de l’échelle à toujours voir du négatif dans les décisions qui viennent d’en-haut. Peut-être que les travailleurs sont plus perspicaces que leur salaire ne le laisse supposer, allez savoir… Ou peut-être simplement que certaines personnes se rendent compte qu’ils connaissent déjà la ludification et que cette « véritable tendance » existe en réalité depuis très longtemps. Eh oui!

Qui parmi vous a déjà eu à dresser un chien ? Voici un conseil particulièrement utile, trouvé sur chien-dressage.org :

« N’hésitez pas à l’amuser et vous le verrez alors faire preuve de progrès étonnants en seulement quelques semaines. Particulièrement soumis, il sera très réceptif aux encouragements que vous lui prodiguerez. »

Vous l’aurez compris, en définitive, la ludification n’est donc rien d’autre qu’une technique de dressage canin appliquée aux salariés… Si on le présente comme un jeu, un chien fera tout ce qu’on lui dit. Or si ça marche avec un chien, pourquoi ça ne marcherait pas avec un salarié?

Personnellement, en entendant ce sujet à l’antenne de La 1ère, une phrase de Frédéric Lordon m’est revenue à l’esprit: « Le capitalisme est encore porteur d’un potentiel d’abomination dont on n’a pas vu le bout. » Dans sa lecture spinoziste de l’enrôlement salarial, le sociologue identifie les mécanismes qui permettent au capitalisme d’attirer à son service la force de travail des salariés, le plus souvent dans une activité qui ne correspond pas à leur propre désir. Le premier et le plus évident est la menace du dépérissement. On travaille pour ne pas mourir de faim. C’est l’affect triste (le bâton). Le second, introduit par le fordisme, est la promesse des biens de consommation. C’est un affect joyeux (la carotte), mais qui est extrinsèque à l’activité du salarié en elle-même.

Or pour le néolibéralisme, l’objectif est d’aller encore plus loin et d’obtenir des salariés totalement investis dans (et par) l’entreprise. Et pour y arriver, il cherche à produire des affects joyeux intrinsèques. C’était déjà le cas avec les concepts « d’épanouissement » ou de « réalisation de soi au travail », par exemple, visant à faire comprendre au salarié que son travail doit en fait devenir sa raison d’être. La ludification a le même but: produire des salariés faussement satisfaits de leur condition, quand bien même celle-ci serait à l’opposé de leurs désirs ou de leurs convictions profondes.

« Intrinsèques tristes ou extrinsèques joyeux, les désirs-affects que proposait le capital à ses enrôlés n’étaient pas suffisants pour désarmer l’idée que « la vraie vie est ailleurs » […] Mais s’il peut désormais les convaincre de la promesse que la vie salariale et la vie tout court de plus en plus se confondent, que la première donne à la seconde ses meilleures occasions de joie, quel supplément de mobilisation ne peut-il en escompter? »2

Mais les avantages (pour l’entreprise) de la ludification ne s’arrêtent pas là. Elle peut permettre à l’employeur d’augmenter sa main-mise sur ses salariés, notamment en surveillant de très (trop) près l’activité des salariés (sous prétexte de « compter le score »), ou encore en générant une compétition malsaine entre salariés (au moyen d’un tableau des scores, par exemple). Il n’est dès lors pas étonnant que ce soit « une véritable tendance » et que « les entreprises sont toujours plus nombreuses à y avoir recours » … Quant à savoir si c’est une bonne nouvelle ou pas, tout dépend de quel côté de la laisse on se trouve.

Notes

1 Les Temps Modernes, 14 février 2013, La 1ère : http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/les-temps-modernes/?date=14-02-2013

2 Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude », La Fabrique, 2010, p. 76

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