L'encrier Le 26 mai 2013

Mentir ou ne pas mentir ? Telle est la question

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Mentir ou ne pas mentir ? Telle est la question

Lorenzo Lippi, vers 1640, huile sur toile, 73 x 89 cm ;
Legs Goury , 1886

L’être humain, animal social par excellence, reste un individu solitaire dans la mesure où personne ne peut penser, vouloir, juger, aimer ou souffrir à sa place1. Si tout le monde disparaissait autour de vous et vous étiez la seule et unique personne sur la planète terre, vous pourriez quand même avoir ces actes de l’esprit2. Lorsque vous confiez votre douleur à un ami, il peut comprendre, c’est-à-dire se représenter ce que vous ressentez, mais il ne peut pas ressentir ce que vous seul ressentez. Malgré cette part de l’esprit qui nous est propre et que les autres ne peuvent pas consulter directement, l’homme communique avec ses congénères autant qu’il peut et autant qu’il veut. C’est au contact de l’autre que nous commettons bien évidemment des actes sociaux. On ne peut pas faire un acte social seul en théorie. La présence de l’autre est même indispensable pour que ces actes se réalisent pleinement mais il faut aussi qu’ils puissent nous comprendre. C’est ainsi que les actes sociaux semblent possibles uniquement dans une société composée d’êtres intelligibles et raisonnés pouvant se comprendre mutuellement3.

Essayez-donc de poser une question à une table ou de promettre à une fourmi que vous ne l’écraserez pas. Ordonnez à un bébé qui vient de naître d’arrêter de pleurer. Mentez à votre chien. Essayez donc de vous marrier à un panneau de signalisation après une soirée bien arrosée. Dans ces situations, est-ce qu’un acte social se produit? Il semblerait que non. Pouvons-nous postuler qu’il existe quand même des actes sociaux solitaires? On peut supposer que l’on peut se mentir à soi-même. Peut-être qu’un mythomane se ment à lui-même parfois. Si vous le voulez bien, tentons d’avancer une définition du mensonge.

En premier lieu, il semble envisageable que l’acte mensonger soit le parfait opposé de l’acte sincère. Saurait-on le voir autrement? Si c’est réellement le cas, alors nous pouvons affirmer que la définition du mensonge soit la définition parfaitement opposée à la définition de la sincérité. En effet, le mensonge peut être vu comme une forme d’insincérité verbale. C’est cependant une vision peut-être trop dichotomique de la chose; en effet, on peut aussi supposer qu’il y a diverses formes ou degrés de mensonges ou de sincérités. Mais supposons ici cette vision dichotomique par souci de simplification et de vulgarisation.

Que signifie alors mentir? Commençons par une définition à l’ancienne de notre ami Saint Augustin: « ment celui qui dit autre chose que ce qu’il a dans son âme, avec la volonté de tromper.4 »

Ici, la première condition est le fait que X, disons Jean Paul, affirme à Y que non-P , traduit par « Marie n’es pas chez elle » ou une proposition qui suppose non-P, par exemple « Marie est chez le coiffeur », alors que ce même Jean Paul pense P « Marie est chez elle ». Donc, affirmer non-P ou une proposition qui présuppose non-P, tout en pensant que P.

La deuxième condition pour qu’un mensonge se réalise est dans la volonté et plus particulièrement dans la volonté de tromper. Il semble que celui qui mente ait le désir de mentir et de ne pas être sincère. Il en a conscience. C’est là que rentre en jeu la notion d’intention aussi, car, en d’autres termes, il faut que la personne ait la volonté de mentir. Si par exemple j’affirme à Y que « la terre est plate » et que je crois que cette proposition est vraie, alors je ne mens point, j’affirme juste une proposition qui après analyse s’avère fausse, je n’ai pas eu l’intention de le tromper. On peut donc supposer qu’en règle générale, le mensonge n’est pas lié aux conditions de vérité d’une proposition, sauf exceptions bien sûr, par exemple dans le cas où quelqu’un affirme « je mens » ou « j’étais sincère » : ici les conditions de vérité semblent intimement liées au fait de mentir ou pas ; mais c’est le genre de cas limites plutôt rares.

Peut-on dès lors parler d’intention linguistique? Voilà ce que nous dit Irène Rosier : « La première est l’intention, purement linguistique, d’utiliser les paroles dans leur sens ordinaire, donc de permettre à l’auditeur de reconstruire, sans présumer une quelconque possibilité de tromperie, l’intention à partir des paroles.5 ». Voilà ce qui semble ressembler à de la sincérité, le contraire du mensonge. De plus, notre intention est accessible à personne d’autre qu’à nous-mêmes6, car personne ne peut fouiller notre esprit sans notre consentement. Pour qu’une société fonctionne, il faut absolument que les gens soient sincères entre eux, mais évidemment il est difficile de concevoir une société sans personnes qui mentent. Premièrement parce que le mensonge est parfois vu comme quelque chose de péjoratif mais il n’est pas forcément une action qui entraine uniquement des conséquences négatives. Faut-il parfois mentir? Est-il permis de mentir? Est-ce parfois bon de mentir? Existe-t-il un droit de mentir? C’est le genre de questions classiques de la philosophie dite morale à ce propos. Plusieurs auteurs se sont penchés sur ces questions mais une opposition philosophique entre deux d’entre eux est particulièrement connue : Kant contre Constant.

Pinocchio, par Hélène Sutin et Qian Chong, 100 x 100 cm, acrylique sur toile.

Pinocchio, par Hélène Sutin et Qian Chong, 100 x 100 cm, acrylique sur toile.

Que dit l’écrivain d’origine française et homme politique contemporain de Kant, Benjamin Constant à ce sujet-là? Il n’est pas aussi catégorique et extrême que l’Allemand. Si pour Kant il ne faut jamais mentir, pour Constant il y a des situations où l’on peut mentir. Et plus  particulièrement pour le bien d’autrui, si la vie de quelqu’un est en jeu par exemple. Selon Benjamin Constant, en imposant aux gens de ne jamais mentir et en prenant cette idée dans l’absolu, alors la vie en société s’en trouverait très affectée et deviendrait par la même occasion impossible ou difficilement supportable. Pour lui, il ne faut pas oublier ce qu’il appelle les principes intermédiaires, lesquels sont liés au fait de dire ce que l’on pense, et que parfois, contextuellement parlant, certaines personnes ne méritent pas, n’ont pas le droit qu’on leur dise ce que l’on a vraiment en tête. Voilà ce que dit Constant à ce propos : « Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. ».

Kant, prenant conscience de l’argumentation de Constant, décide de réfuter cette théorie, qu’il trouve étrange, d’un prétendu droit de mentir. Il entreprend donc de montrer à Constant, et à ceux qui s’intéressent à la question, qu’il ne faut mentir dans aucune situation7. L’un de ses arguments phares est que cela troublerait entièrement le contrat social. Le contrat social, ou en tout cas un certain type de contrat social, repose sur la bonne foi et sur la recherche de la vérité pour ainsi dire. Comment établir un contrat social si tout le monde ment? Ou si une partie ment? Selon Kant, le mensonge ne sert à rien, il n’est pas effectif, ne produit rien de bien, n’est pas efficace.

Même dans le cas, proposé déjà par Benjamin Constant, en suivant la maxime kantienne, où des assassins viennent chez nous pour tuer un ami, nous n’avons pas le droit de mentir à ces assassins et il faut réponde à leurs questions en toute sincérité. Cela nous semble étrange et dans l’application, il semble difficile, voire impensable, pour quiconque de dénoncer son ami à des assassins qui le poursuivent et qui veulent le tuer. C’est entre autres dans ce genre de cas que l’impératif catégorique kantien est clairement remis en question par Constant. Mais Kant avoue tout de même dans sa correspondance qu’il n’est pas nécessaire de dire toute la vérité. On pourrait croire que pour lui le mensonge par omission n’est pas valide. On peut par exemple imaginer un médecin qui ne veut pas dire toute la vérité à son patient pour son bien psychologique. On peut évidemment imaginer bien des cas où tout ce que l’on pense n’est pas toujours bon à dire ; bien sûr ce sont toujours des cas discutables et sujets à débats.

Nous pourrions engager plusieurs autres débats à ce sujet-là car évidemment nous n’avons fait qu’esquisser les contours du mensonge et de ses conséquences. Par exemple, peut-on réellement se mentir à soi-même comme beaucoup le prétendent? Est-ce que l’omission peut être considérée comme une forme de mensonge? Est-ce qu’une société où tout le monde est sincère avec tout le monde, dans chaque situation, est une société vivable et possible? A partir de quel âge et pourquoi l’être humain commence-t-il à mentir? Ou encore, comme Irène Rosier, nous pourrions nous demander la valeur effective de l’intention signifiante dans un mariage lorsque par exemple à certaines époques on obligeait des gens à se marier contre leur gré. Le débat, surtout au niveau moral et politique, reste très largement ouvert. Peut-on accepter que des hauts fonctionnaires de l’état mentent au peuple? Peut-on accepter que les informations, peu importe le medium par lequel elles sont partagées, nous parviennent avec l’intention de nous tromper?

Une chose est sure mes amis, je vous le dis en tout sincérité, vu l’état des affaires mondiales humaines actuelles, on n’en a pas fini d’en entendre parler… Du mensonge bien sûr.


[1] Thomas Reid, Œuvres complètes, trad. par Théodore Jouffroy, Paris,  2° édition A. Sautelet, 1828, p.85.

[2] Thomas Reid, Œuvres complètes, trad. par Théodore Jouffroy, Paris,  2° édition A. Sautelet, 1828, p. 85.

[3] Thomas Reid, Œuvres complètes, trad. par Théodore Jouffroy, Paris,  2° édition A. Sautelet, 1828, p. 86.

[4] I. Rosier-Catach, La parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris,

Seuil, 2004, p. 299.

[5] I. Rosier-Catach, La parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris,

Seuil, 2004, p. 263.

[6] I. Rosier-Catach, La parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris,

Seuil, 2004, p. 281.

[7] Emmanuel Kant, opuscules relatifs à la morale, traduction par Jules Barni, Auguste Durand, 1855, p. 251.

Commentaires

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Igor

Très belle citation de la part de cet aventurier qu'était Casanova le séducteur ;)

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Christian c.m.

« Pour mettre la raison sur la voie de la vérité, il faut commencer par la tromper ; les ténèbres…

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Igor

Ta question est plutôt pertinente Tom Nook (Ai-je à faire avec un fan d'animal crosing par hasard ;)?) Pour…

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Christian c.m.

« Pour mettre la raison sur la voie de la vérité, il faut commencer par la tromper ; les ténèbres ont nécessairement précédé la lumière. »
de Giacomo Casanova

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Igor

Très belle citation de la part de cet aventurier qu’était Casanova le séducteur 😉

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Tom Nook

Une question me vient à l’esprit: est-il donc possible de mentir avec sincérité?

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Igor

Ta question est plutôt pertinente Tom Nook (Ai-je à faire avec un fan d’animal crosing par hasard ;)?)
Pour ma part, je dirai qu’il semble contradictoire de mentir avec sincérité, puisque l’interlocuteur n’est pas sensé savoir que le locuteur lui ment, mais ce même locuteur est évidemment conscient de mentir, alors vulgairement on pourrait dire qu’il est sincère avec lui même en mentant. Mais je suis plutôt d’avis que la sincérité et le mensonge rentre dans une relation social et non pas dans une relation avec soi-même. Je ne pense donc pas qu’on peut mentir avec sincérité.

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Igor

Petite bibliographie qui peut être utile à ceux et celles qui s’y intéresse plus profondément:

Augustin, St, Du Mensonge, Carnets, éditions de L’Herne, 2011

Claudine, Biland (2004), Psychologie du menteur, Éditions Odile Jacob, Paris.

Derrida, Jacques, Histoire du mensonge, carnets de l’Herne (publié dans le Cahier de l’Herne sur Derrida)

Kant, Emmanuel (1797) D’un prétendu droit de mentir par humanité (disponible sur Wikisource)

Koyré, Alexandre (1943), Réflexions sur le mensonge (republié par les éditions Allia, 1998, 51 p.; Google Books et texte en ligne ici aussi)

Michael P. Lynch : True to life: why truth matters, Bradford/MIT Press, 2004, ISBN 0-262-12267-7

Nietzsche, Friedrich, Vérité et mensonge au sens extra-moral (et passim)

Platon, Hippias mineur.

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Nicolas W.

Pour les intéressés qui souhaitent retrouver en quelques pages certaines des questions soulevées (se mentir à soi-même, le mensonge par omission…), J.-J. ROUSSEAU, Les rêveries du promeneur solitaire, 3e promenade.

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Igor

Merci Nicolas,j’aurai pu le préciser, et effectivement notre cher J.-J. est un des auteurs les plus connu à s’être penché sur le mensonge et notamment dans les rêveries du promeneur solitaire. Une lecture qui ne manquera pas d’en surprendre plus d’un tant par la forme que par le contenu.

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Nicolas W.

Petite rectification: il s’agit de la quatrième promenade…

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