International Le 22 juin 2013

Le service civil ou comment servir son pays autrement — Lettre circulaire 1 — Contexte général

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Le service civil ou comment servir son pays autrement — Lettre circulaire 1 — Contexte général

Contre-révolutionnaires (Contras) en 1987 © www.authentichistory.com

Chère famille,
Chères amies, chers amis,

Je suis très heureux de vous donner enfin des nouvelles de mon service civil par le biais de cette première lettre circulaire. L’objectif est de vous plonger dans l’univers dans lequel j’évolue au Nicaragua depuis mon arrivée le 26 février dernier. Passionné par cette expérience, je souhaiterais aborder quelques sujets permettant une meilleure compréhension du contexte. La lettre est divisée en deux parties : la première, que vous avez sous les yeux, traite du contexte général, la deuxième, qui sera publiée la première semaine de juillet, abordera mon cadre quotidien et décrira mes activités. Pour rappel, la lettre circulaire 0, introduisant ma démarche, est à consulter ici.

 

Le Nicaragua en bref

Capitale : Managua.
Nombre d’habitants : environ 5.9 millions.
Origines ethniques : Métis (Amérindiens et Blancs) 69%, Blancs 17%, Noirs 9%, Amérindiens 5%.
Religion : Catholique 72,9%, Évangélique 15,1%, Morave 1,5%, Épiscopale 0,1%, Autres 1,9%, Aucune 8,5%.
Forme de l’État : République démocratique.
Taux d’alphabétisation : 76,7%.
Économie: Pays à revenu intermédiaire (tranche inférieure), très endetté. Économie axée sur l’agriculture.
Indice de développement humain (IDH)*: IDH=0.599 – ranking = 129ème sur 186 pays.

* Indicateur de Développement Humain, est un indicateur qui synthétise diverses données telles que l’espérance de vie, le niveau d’éducation, les carrières professionnelles, l’accès à la culture, etc.

 

Contexte national – histoire

Depuis son accession à l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne en 1821, l’histoire du Nicaragua a largement été influencée par la politique que les États-Unis ont menée à son égard. Les interventions états-uniennes ont été nombreuses et leurs objectifs ont varié selon les périodes. Au milieu du 19ème siècle, des magnats de l’or nord-américains empruntent ce territoire lors de la ruée vers la Californie. Pour ce faire, ils se servent du fleuve San Juan comme d’un canal interocéanique et s’approprient divers ports du pays. La construction éventuelle d’un canal a d’ailleurs longtemps justifié la présence états-unienne sur sol nicaraguayen. Des négociations pour sa concession sont menées avant la reprise du canal de Panama en 1902 par les USA. Le Nicaragua, et son président de l’époque José Santos Zelaya, se tournent ensuite vers d’autres investisseurs, le Japon et l’Allemagne notamment, pour reprendre l’étude du projet. Les États-Unis, désormais maîtres au Panama, s’efforcent de bloquer toute proposition. Sous le couvert d’une opération de maintien de l’ordre, des garnisons d’US Marines commencent à s’installer dans divers ports nicaraguayens. En 1909, un coup d’état soutenu par Washington renverse le président Zelaya et la Maison Blanche place ses pions à la tête du pays. Le traité Bryan-Chamorro, ratifié en 1916, vient renforcer la présence militaire nord-américaine. Par ce traité, le Nicaragua concède au gouvernement du président Woodrow Wilson le droit inaliénable pour la construction éventuelle d’un canal interocéanique. Par la même occasion, il leur donne le droit d’exploitation de deux bases navales sur territoire nicaraguayen pour 99 ans, une sur chaque côte.

Au milieu des années 1920, la révolution commence à gronder contre l’ingérence états-unienne. Le légendaire Augusto Sandino devient le leader d’une guérilla qui luttera pendant six ans contre la présence de « l’envahisseur ». Souhaitant retirer leurs troupes, les États-Unis forment et arment la Garde nationale, dirigée par le futur dictateur Anastasio Somoza García. Sandino abandonne les armes, comme convenu, suite au retrait des troupes US en 1933 et accepte de négocier avec le nouveau président Juan Bautista Sacasa. Ils signent ensemble un « accord de paix » par lequel le gouvernement s’engage à respecter une série de mesures visant à limiter la présence des États-Unis dans la politique du pays. Sandino sera assassiné un an plus tard par la Garde nationale alors qu’il sort d’une réunion avec son dirigeant Anastasio Somoza García, qui devient lui-même président en 1937.

Augusto Sandino (au centre) – leader de la guérilla, assassiné en 1934 © commons.wikimedia.org

Augusto Sandino (au centre) – leader de la guérilla, assassiné en 1934 © commons.wikimedia.org

La famille Somoza met alors en place une véritable dynastie, soutenue par Washington, qui règnera sur le pays durant plus de quatre décennies. Propriétaire de la quasi-totalité du pays et de son industrie, elle plonge le Nicaragua dans une extrême pauvreté. Rien ne lui échappe. Même l’aide internationale, envoyée suite au tremblement de terre qui ravagea la capitale Managua en 1972, sera détournée.

Il faut attendre les années 1960 et la création du FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale) pour voir une réelle opposition se former. Le mouvement, aux idées proches du modèle cubain et soutenu par Fidel Castro, est composé d’anciens partenaires de Sandino et de leaders de mouvements étudiants. Ses membres sont préparés politiquement et militairement pour combattre le régime dictatorial de la famille Somoza. Les Sandinistes franchissent une étape décisive en 1978 : suite à leur importante prise d’otages dans le Palais national (plus de 2000 personnes), ils obtiennent la libération de nombreux prisonniers dont Daniel Ortega, l’un des leaders du FSLN et actuel président. Un gouvernement révolutionnaire provisoire est ensuite formé à San José (Costa Rica). Celui-ci est de suite reconnu par de nombreux pays européens et latino-américains. Lâché par ses alliés et même par Washington, le dernier du clan Somoza, Anastasio Somoza Debayle, chute sous la pression des révolutionnaires qui fêtent leur victoire à Managua le 19 juillet 1979.

Anastasio Somoza Debayle (au centre) – dictateur déchu en 1979 © magnumphotos.com

Anastasio Somoza Debayle (au centre) – dictateur déchu en 1979 © magnumphotos.com

Les révolutionnaires sandinistes à Managua le 19 juillet 1979 © magnumphotos.com

Les révolutionnaires sandinistes à Managua le 19 juillet 1979 © magnumphotos.com

L’élection du républicain Ronald Reagan à la tête du gouvernement américain en 1981, succédant à Jimmy Carter, marque un tournant significatif. Celui-ci orchestre de nombreuses interventions dans les pays qu’il estime proches du bloc soviétique. Le Nicaragua est l’une des victimes de la « Guerre froide » et de « la doctrine Reagan ». L’intrusion états-unienne y est particulièrement agressive. La CIA, avec le soutien du dictateur argentin Jorge Rafael Videla, forme et arme des Contre-révolutionnaires (Contras). Un scandale, à la résonance internationale, éclate avec l’affaire Iran-Contra. Le financement direct ayant été rendu illégal par l’amendement Boland, les États-Unis transfèrent alors des revenus dégagés par la vente d’armes à l’Iran (en guerre avec l’Irak) pour soutenir les Contras. En 1986, la Cour internationale de Justice de la Haye condamne les États-Unis à dédommager le Nicaragua en raison de leurs activités militaires et paramilitaires sur le territoire nicaraguayen. En 1985, le gouvernement nord-américain applique au Nicaragua le même embargo total que celui en vigueur à Cuba depuis 1962, la communauté internationale désapprouvant de manière quasi unanime.

Contre-révolutionnaires-Contras-en-1987

Contre-révolutionnaires (Contras) en 1987 © www.authentichistory.com

Lors des élections de 1990, le FSLN de Daniel Ortega perd face à l’UNO qui regroupe les mouvements d’opposition. Ce même Daniel Ortega sera élu président en 2006 suite à seize ans de libéralisme puis est réélu en 2011. Le FSLN a beaucoup changé sa politique depuis son époque marxiste des années 1980. Il a dû s’adapter au contexte diront certains. Certes, le Nicaragua a rejoint l’ALBA (« Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique ») et le gouvernement a lancé un bon nombre de programmes sociaux. Cependant, on ne peut pas vraiment parler de socialisme. Les investisseurs étrangers et des organismes comme le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale (BM) ne trouvent rien à redire par rapport à la gestion actuelle. Le secteur privé (dont font partie d’opulents entrepreneurs sandinistes, parmi lesquels Daniel Ortega) est plus que ménagé. Il s’agit néanmoins d’un modèle qui semble plaire à (presque) tout le monde puisque le FSLN obtient 88% des mairies aux élections municipales de 2012. D’un côté, les couches sociales les plus défavorisées ont enfin un gouvernement attentif à leurs besoins et qui répond à ceux-ci, et de l’autre, les entrepreneurs et investisseurs nationaux et étrangers continuent à profiter de conditions qui leur sont très favorables.

Daniel Ortega et Hugo Chavez © www.traditioninaction.org

Daniel Ortega et Hugo Chavez © www.traditioninaction.org


Contexte national – actualité

Le Venezuela est le principal allié du Nicaragua depuis l’élection de Daniel Ortega en 2006 et son adhésion à l’ALBA. En plus d’aides financières directes, le Nicaragua bénéficie aussi d’un pétrole à prix avantageux. Le gouvernement d’Hugo Chavez a également permis une nette amélioration du réseau national d’électricité. La mort de celui-ci le 5 mars dernier a beaucoup marqué le gouvernement et le peuple nicaraguayens. Une semaine de deuil national a même été déclarée. Le président vénézuélien représentait bien plus qu’un allié, il était la figure de proue de la révolution bolivarienne ; cette révolution qui est en route et en laquelle bon nombre de Nicaraguayens croient. Les élections ayant mené à la victoire du nouveau président Nicolás Maduro ont également été vécues avec beaucoup d’émotion.

Daniel Ortega suite au décès de Hugo Chavez © www.traditioninaction.org

Daniel Ortega suite au décès de Hugo Chavez © www.traditioninaction.org

La dépendance vis-à-vis de Caracas et l’état de santé de Chavez avaient poussé Daniel Ortega à chercher d’autres sources d’investissements avant la mort de celui-ci. Des investisseurs chinois ont fait part de leur intérêt, notamment pour le projet de construction du Grand canal entre les océans Atlantique et Pacifique. Ce dossier, maintes fois traité depuis le 19ème siècle, a pris un tournant décisif la semaine passée. En effet, le 14 juin, le Parlement nicaraguayen a approuvé une loi donnant une concession pour une durée de cinquante ans (renouvelable) au consortium chinois HK Nicaragua Canal Development pour construire, développer et gérer un canal interocéanique. Au terme de la concession, toutes les infrastructures deviendraient propriété du gouvernement nicaraguayen. Le coût du projet est estimé à 40 milliards de dollars pour une durée des travaux d’environ dix ans. Au vu de ses immenses enjeux politiques, économiques et stratégiques, le sujet mérite d’être traité avec attention.

(Un collègue de ODESAR et moi-même sommes actuellement en pleine préparation d’une présentation du projet. J’écrirai un article en français sur la base de cette présentation.)

Daniel Ortega et l’homme d’affaire chinois Wang Jing © www.csmonitor.com

Daniel Ortega et l’homme d’affaire chinois Wang Jing © www.csmonitor.com

Solidarité suisse au Nicaragua

Après la révolution sandiniste de 1979, des volontaires du monde entier accompagnèrent la société nicaraguayenne dans sa reconstruction et, parmi eux, de nombreux Suisses. Par exemple, le Fribourgeois Maurice Demierre et sa compagne Chantal Bianchi appuyaient des coopératives de paysans dans le département de Chinandega (nord-ouest du pays) dès 1982. Maurice fut assassiné à Somotillo en 1986 en compagnie de cinq paysannes dans une embuscade tendue par la Contra.

Trailer du film-documentaire « Qué viva Mauricio! » réalisé en 2006 par Stéphane Goël pour le vingtième anniversaire de la mort de Maurice Demierre:

Les brigades internationalistes ont laissé une trace indélébile dans les esprits des Nicaraguayens, notamment à Matagalpa. C’est avec nostalgie que l’on me parle d’Yvan Leyvraz lorsque j’évoque ma nationalité suisse dans ma ville d’accueil. Ce Lausannois faisait lui aussi partie de ces brigadistes venus de loin malgré le climat de guerre omniprésent. Après avoir participé à la construction d’un pont dans la ville de Matagalpa, il s’intéressa au sort des paysans des zones retirées des départements de Matagalpa et Jinotega. Il organisa les brigades ouvrières suisses pour appuyer techniquement la main d’œuvre non-qualifiée présente dans ces régions. Il tomba lui aussi dans une embuscade en 1986 avec deux Nicaraguayens, un Français et un Allemand.

Yvan Leyvraz et Maurice Demierre étaient des objecteurs de conscience, ils ne réalisèrent pas leur service militaire, avec toutes les conséquences que cela entraînait à l’époque. Trente ans après, c’est dans un contexte différent et dans des conditions très favorables que je réalise mon service civil dans cette même région du monde. Ma présence n’est pas étrangère à cette solidarité suisse des années 1980, elle en est même le fruit. En effet, de nombreux liens se sont tissés entre la Suisse et le Nicaragua à cette époque. Des liens qui se sont renforcés, notamment suite aux catastrophes naturelles qui ont balayé le pays, et dont les répercussions perdurent encore aujourd’hui.

Orlando Blandón (NIC), Gérald Fioretta (CH-Genève) et Yvan Leyvraz (CH-Lausanne) lors de l’inauguration d’un projet d’adduction d’eau à Bana (Jinotega) © Orlando Blandón

Orlando Blandón (NIC), Gérald Fioretta (CH-Genève) et Yvan Leyvraz (CH-Lausanne) lors de l’inauguration d’un projet d’adduction d’eau à Bana (Jinotega) © Orlando Blandón

 

SOURCES

Le Nicaragua en bref

http://www.planet-expert.com/fr/pays/nicaragua/chiffres-cles

http://hdrstats.undp.org/fr/pays/profils/NIC.html

Contexte national – histoire

Général :

http://www.lutte-ouvriere.org/documents/archives/cercle-leon-trotsky/article/nicaragua-le-mouvement-sandiniste

http://countrystudies.us/nicaragua/

http://es.wikipedia.org/wiki/Historia_de_Nicaragua?oldid=oldid

http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_Nicaragua

http://en.wikipedia.org/wiki/History_of_Nicaragua?oldid=oldid

Traité Bryan-Chamorro 1914 :

http://c3323503.r3.cf0.rackcdn.com/1370583116_tratado%20chamorro%20bryan.pdf

Affaire Iran-Contra ou Iran-Gate :

http://www.brown.edu/Research/Understanding_the_Iran_Contra_Affair/index.php

Contexte national – actualité

Mort de Chavez et élection de Maduro :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/03/09/l-amerique-centrale-et-les-caraibes-angoisses-par-la-mort-de-m-chavez_1845643_3222.html

http://www.lactualite.com/monde/venezuela-apres-chavez-le-deluge/

Grand canal du Nicaragua :

http://www.elnuevodiario.com.ni/nacionales/289150-centroamerica-expectante-canal

http://eleconomista.com.mx/caja-fuerte/2013/06/14/china-construira-gran-canal-nicaragua

Solidarité suisse au Nicaragua

http://blogsdelagente.com/los-brigadistas/tag/yvan-leyvraz/?doing_wp_cron

http://www.solidarites.ch/journal/d/article/2620

http://loisirs.lagrue.ch/uploads/archives/2006/06.02.11/magazine.htm

« A veinte años de su muerte, son semillas del futuro » 2006
Collectif d’auteurs: O.Beltrán, J.Depallens, S.Ferrari, G.Fioretta, V.Luisier

Commentaires

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Frédérique

Je viens seulement de faire du rattrapage lecture depuis l'autre côté de l'océan atlantique, dans le sud-ouest de la France,…

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Georges

Très bel article. ça nous donne un aperçu de l'histoire de ce pays, de sa révolution, de ses relations complexes…

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Frédérique

Je viens seulement de faire du rattrapage lecture depuis l’autre côté de l’océan atlantique, dans le sud-ouest de la France, où il fait très beau et chaud. Bravo pour cet article, très complet et très bien documenté, je savais des choses, mais de loin pas tout ! En particulier pas l’existence de ces Suisses qui ont payé de leur vie l’aide apportée. J’attends l’article suivant, annoncé pour début juillet, donc pour bientôt je pense. Bonne fin de mission ! Je ne rentrerai à Genève que vers le 20 septembre, après votre retour. A bientôt !

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Georges

Très bel article. ça nous donne un aperçu de l’histoire de ce pays, de sa révolution, de ses relations complexes avec les USA et de sa coopération avec la Suisse. Go ahead!

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