L'encrier Le 3 octobre 2019

Les chômeurs dans la ville

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Les chômeurs dans la ville

Quand les employés pointent au travail le matin, qu’en est-il des personnes au chômage ? Quand on reconnaît la « vie active » des travailleuses et des travailleurs, qui perçoit le quotidien des sans-emplois ? Sous une plume délicate, Charlotte Frossard nous parle de ces deux communautés qui cohabitent dans nos villes.

Ce texte fait écho au dossier que Jet d’Encre a consacré à la précarité en Suisse.


 

Il y a la ville, le matin, qui se lève.
Celle que l’on connaît : sillonnée par les travailleurs, silhouettes formelles et pressées qui badgent à l’arrivée.
Celle que l’on voit : aux trams et rues bondées, signes du début de journée.
Celle des âmes brumeuses mais apprêtées, qui peuplent le centre jusqu’en soirée.

Il y a la ville, le matin, qui se lève. Celle qui se décline en troisième pilier, promotions, pauses café, congés payés. Celle des pendulaires, des auxiliaires, des employés qui ne voient plus le temps passer.

Et puis il y a l’autre ville, presque invisible pour qui s’attarde peu : celle traversée par une lente cohorte, dans le sens opposé. Ce n’est pas au boulot que celle-ci va pointer : elle chemine jusqu’à la rue des Gares, numéro 16, d’un pas différé.

Quand la ville se lève le matin, de l’autre côté, c’est l’incertitude qui étreint.

Celle rythmée par les rendez-vous avec les conseillers ORP. Par les assignations, les recherches à prouver, les formations de réinsertion. Les stages PPE+, les formulaires IPA à déposer, le délai-cadre, les postulations spontanées, les refus routiniers. Dans le purgatoire de l’OCE, des visages familiers : ceux qui disent l’anxiété. On se reconnaît parmi, on s’en veut de se ressembler. Sperare, disaient les Latins : on n’attend pas sans espérer.

Il y a la vie qu’on dit « active », et puis il y a l’autre.

Celle qu’on ne voit pas. Celle qui se conjugue au présent seulement, ni valorisée ni salariée. C’est celle des chômeurs, des sans-emploi. Ceux-là qu’on veut bien oublier, dont l’anormalité est volontiers rappelée.

Ceux qui ont été licenciés, ceux qui ont démissionné, ceux qui n’ont pas eu le contrat escompté. Ceux qui doivent se repenser, qui doivent tout recommencer. Il y a ceux qui rêvent encore, ceux qui sont désillusionnés, ceux qui s’y sont habitués. Ceux qui orientent – ils connaissent les rouages de l’absence de métier –, ceux qui sont aidés – nouvellement demandeurs d’indemnités.

Il y a les diplômés, qui se sentent échouer avant même de se lancer. Il y a les mères et pères de famille, décomposés. Il y a les artistes, les travailleurs précarisés, les jeunes rodés au contrat déterminé.

Il y a les questions difficiles – tu fais quoi, dans la vie ? –, les cartes bancaires bloquées, les statistiques qui rayonnent contre leur gré, l’identité fragilisée – je suis qui si je ne travaille pas, dans ce monde qui se lève avant moi ? –, les injonctions déconnectées – tu es sûr que tu postules assez ?

Et puis, il y a la patience. Qui s’apprend à mesure que les indemnités s’amenuisent. Il y a le temps, à apprivoiser. Il y a l’humilité de ceux qui se réinventent et comprennent que la vie se passe, parfois, plus dans les chemins tortueux que sur les autoroutes de traverse.

Il y a, enfin, l’apprentissage que le travail ne fait pas tout, que le travail ne définit pas ; qu’être prévaut toujours, car seul cela subsiste ; que le titre est le costume qu’on met le matin pour aller travailler, et avec lequel on ne va jamais se coucher.

Il y a la ville qui se lève, en deux temps souvent.

 

Ce texte a initialement été publié dans la Tribune de Genève, le 26 août 2019.

 

Commentaires

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Sala Yannick

Je me retrouve totalement dans cet article. Il y a aussi les personnes qui ont cotisé durant des années, décident…

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Sala Yannick

Je me retrouve totalement dans cet article.
Il y a aussi les personnes qui ont cotisé durant des années, décident de rentrer en Suisse, chez leurs parents après avoir perdu leur emploi et ne touchent pas leurs indemnités, tout ça pour la simple et bonne raison qu’ils ont été honnête face à l’état, mais sont soumis à des examens d’aptitude à l’emploi ainsi que d’innombrables questionnaires, sans oublier qu’ils risquent de ne pas toucher leurs indemnités rétroactivement.

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