Économie Le 7 juillet 2013

Yann Koby

Par Yann Koby

L’Europe a besoin de nouveaux leaders

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L’Europe a besoin de nouveaux leaders

© maurilioamorim.com

Mais où est passée l’Union Européenne (UE) ? Où sont passés les successeurs des Monnet, Schumann, Adenauer et autres Jacques Delors, figure de proue de la création de l’euro ? Alors que le scandale des écoutes américaines a éclaté il y a de cela deux semaines, inutile de dire que les réactions européennes ont été plus que mitigées, voire inexistantes si l’on considère l’ampleur de l’événement. Alors oui, peut-être qu’une partie de cette histoire était connue par les différents services secrets – et donc l’exécutif – mais cela n’empêche pas que le peuple européen a été choqué par ces révélations. Je ne suis pas populiste par essence, et encore moins nationaliste, mais n’était-ce pas l’occasion rêvée pour les leaders de l’UE de (re)conquérir leurs citoyens, dont les temps sont rendus difficiles par la crise économique ?

Cette absence de réactions est représentative du manque crucial de leaders charismatiques en Europe actuellement. Au sein des institutions européennes tout d’abord, le président de la commission José Manuel Barroso, bien qu’excellent stratège, arrive au bout, et n’a jamais su passionner les foules ; de tous les membres de la commission, c’est peut-être le seul susceptible d’être suffisamment connu pour mener le bateau1. Herman Van Rompuy, premier président de l’influent Conseil européen ainsi que du sommet de la zone euro, n’a pas vraiment mis à profit son mandat, et a été inexistant lors de la récente crise diplomatique. Et que dire de Catherine Ashton, cheffe de la diplomatie européenne, qui s’est contentée de demander à John Kerry « de clarifier au plus vite »2 la situation, alors même que le peuple grondait ? Seul Martin Schulz, président du Parlement européen, semble s’être sérieusement inquiété des dernières révélations. Cependant, demandez au citoyen lambda de l’UE s’il a déjà entendu parler du personnage, et vous vous apercevrez très vite que la réponse est non. Peut-être pourrait-on argumenter que les hauts fonctionnaires européens, plus « technocrates » qu’autre chose, ne sont pas là pour « mener » l’Europe. Soit. Allons donc faire un tour du côté des différents leaders nationaux…

François Hollande, a.k.a « Flamby ». Une expression un peu méchante qui lui colle à la peau, mais pour de bonnes raisons, semble-t-il. Inutile de préciser que l’homme ne déborde pas de charisme. Jamais un président français n’avait d’ailleurs été aussi peu populaire après un an de mandat3. « Sabordage » est peut-être le mot qui décrit le mieux la politique économique de son gouvernement. Pourtant, il avait été un des rares à se dresser contre les récentes révélations d’espionnage américain (les mauvaises langues diront qu’il était le seul à ne pas être au courant…). Mais le récent refus de la France d’ouvrir son espace aérien à l’avion du président bolivien Evo Morales – la rumeur grondait qu’Edward Snowden, révélateur desdites révélations, se trouvait à bord – est venu jeter la lumière sur la vraie nature de François Hollande : inutile, en plus d’être franchement ennuyant.

Passons à quelqu’un d’encore plus inspirant et joyeux : Angela Merkel ! Une physicienne qui renforce volontiers les clichés sur sa profession (mes excuses à mes amis physiciens, qui sont là pour les contredire, heureusement), tant elle frappe par son réalisme et sa froideur. Le moindre mouvement politique est calculé longtemps à l’avance ; l’idéalisme, lui, est relégué aux oubliettes. Seul grain de folie occasionnelle : lorsqu’elle a un peu de temps, Angela apprécie faire son potage de légumes elle-même4. Voilà de quoi faire trépider les millions d’Européens à son écoute ! Plus grave, il semblerait qu’elle ne possède pas le moindre intérêt pour le projet européen, tout comme une majorité de la dernière génération politique allemande, comme je l’argumentai dans un précédent article.

L’Allemagne et la France étant historiquement les deux moteurs de l’intégration européenne (de par leur poids économique), voilà cette dernière déjà bien mal en point. Mais noircissons encore un peu le tableau en rajoutant qu’en plus, la Grande-Bretagne, troisième économie d’Europe, n’y croit plus. L’austère David Cameron, en proie à de sérieuses difficultés économiques, a carrément demandé à ce qu’un référendum pour une éventuelle sortie de l’UE soit organisé en 20175.

Les leaders nationaux, meneurs de l’Europe ? Qui croit encore en elle ?

© wikimedia.org

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Les plus sceptiques d’entre vous soutiendront que l’UE n’est qu’une machine à gaz technocratique, et qu’éventuellement son effondrement est le bienvenu. C’est en partie vrai, et les hauts cadres des institutions européennes en sont conscients, comme le démontrent les récentes initiatives sur les mécanismes de la gestion du risque au sein de l’UE. Mais cela ne change pas le fait, de loin pas assez martelé par lesdits cadres, que le peuple a besoin de l’Europe. « Comment ça ?? », demanderont ces mêmes sceptiques. Je m’explique.

Nombreux sont les défis traversés par l’Europe, et plus généralement le monde, qui ont besoin d’une réponse globale. Du point de vue des relations internationales, le besoin d’un contrepoids au pouvoir américain en est un, et les récentes révélations sur le programme Prism6 sont là pour le prouver. De même, les soucis environnementaux qui affectent la planète font partie intégrante des challenges pour lesquels une UE forte est nécessaire : le dernier rapport de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) montre encore que la dernière décennie a battu tellement de records de température que le réchauffement climatique ne peut tout simplement pas être considéré comme inexistant7.

Mais peut-être plus emblématique encore est le cas de la crise économique qui frappe l’Eurozone, dont les membres possèdent la monnaie unique, l’euro. Avant de m’attaquer aux solutions que la crise demande, une digression historique s’impose. Les pères fondateurs de l’Europe avaient créé la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA, 1951) pour une bonne raison : ils savaient que l’argument « économique » ferait mouche, ce qui a permis de lancer le processus. Tout en sachant pertinemment – et là réside leur génie – qu’une intégration politique et juridique devait nécessairement suivre, lorsque les crises créées par la communauté éclatèrent. Et c’est exactement comme cela que fonctionne, et a toujours fonctionné, l’intégration européenne : « un pas en arrière, deux pas en avant ». Les « crises » causées par le traité de la CECA ont donc amené ses membres à créer la Communauté Économique Européenne. La Grande-Bretagne, lésée par le fait de ne pas pouvoir profiter de ce nouveau marché unique, finit par la rejoindre en 1974. Puis, notons que dans les années septante et quatre-vingt, les problèmes de stabilisation des taux de change après la fin du système de Bretton-Woods amenèrent les très européens François Mitterrand et Helmut Kohl à chercher des moyens de stabiliser leurs monnaies…

Le nouveau billet de 5 euros. © boursier.com

Le nouveau billet de 5 euros. © boursier.com

Et devinez maintenant pourquoi fut créé l’euro ? Économiquement, les arguments ne sont pas évidents. Une monnaie unique, en fixant artificiellement les taux de change, permet effectivement de faciliter les échanges de biens et services, de même que la mobilité des travailleurs. Mais elle crée également d’importants déséquilibres macroéconomiques lorsque les politiques économiques des membres de l’union monétaire diffèrent. Et c’est précisément ce qu’il s’est passé lorsque la crise financière de 2008 a précipité la crise de la zone euro, en commençant par la peu rigoureuse Grèce. Tout le monde – politiciens, économistes, marchés financiers – s’est brutalement rendu compte de la nécessité d’une gestion commune des budgets8, afin d’éviter une autre crise de la dette dans le futur. Et devinez ce que tous ont appelé d’une seule voix ? Plus d’intégration politique !  

Et cela, c’est Mme Merkel qui l’a dit, en allant jusqu’à évoquer une « Union politique » pour l’Europe9. En ce sens, l’euro est un formidable projet politique, encore plus qu’économique, et entre parfaitement dans la logique de la construction européenne. En conséquence de la récente récession économique, la Banque Centrale Européenne s’est mise à garantir la dette de certains pays européens, comme je l’expliquais dans cet article, et a obtenu de nouvelles fonctions avec la supervision directe des banques au sein de la zone euro10.

Cependant, et c’est là que le bât blesse, la crise économique – et diplomatique, au vu des derniers agissements américains – n’a pas du tout été « mise à profit », « utilisée » par des leaders tout aussi fatigués que leurs économies nationales. Comme me le faisait justement remarquer l’économiste du FMI Ashoka Mody11, rencontré lors d’un séminaire récemment donné à Zürich, c’est la première fois que les pays européens – et l’Allemagne la première – doivent « mettre de l’argent sur la table » afin de résoudre les déséquilibres macroéconomiques courants et relancer la machine – en attendant que les réformes structurelles12 fassent effet.

Et là, les dires de Mme Merckel apparaissent froidement comme ce qu’ils sont – des paroles, et rien d’autre. Cette dernière ainsi que ses collègues nationaux ont été totalement incapables de convaincre leurs peuples et eux-mêmes des nécessaires sacrifices à venir. C’est pourtant lorsque les réformes à entreprendre sont difficiles pour les populations que le manque d’un leader charismatique se fait le plus sentir. Barack Obama est en ce sens un contre-exemple parfait, ayant réussi à faire accepter d’importantes réformes (notamment financières, voir le Dodd-Frank Act13) : aujourd’hui, les États-Unis ont repris le chemin de la croissance.

Et le plus triste dans tout ça, c’est que les peuples de l’Europe continuent à supporter unanimement l’euro : un récent sondage14 montrait que plus de 65% des Européens sont en faveur de l’euro – et donc des idéaux d’Union qu’il incarne –, avec des majorités dans tous les pays sondés, dont l’Allemagne. Le support net (différence entre voix positives et négatives) pour l’euro n’est descendu que de 7% entre 2008 et 2012, à comparer avec des pertes de 47% pour la Banque Centrale Européenne et 46% pour l’Union Européenne dans son ensemble !

Les politiciens savent bien que les temps de crise nécessitent des décisions froides et réfléchies, souvent difficiles à mettre en œuvre. Mais pour que le peuple européen, et avec lui l’UE, puisse rebondir, il lui faudra inévitablement un guide. Tournez-les dans tous les sens, les problèmes économiques, environnementaux et finalement de gouvernance internationale ne se résoudront pas sans un certain leadership. Les prochains leaders feraient bien d’espionner les techniques des grands orateurs politiques anglosaxons : Roosevelt, Churchill, Reagan, Obama, et j’en passe…


1Notons toutefois que Cecilia Malmström, la commissaire européenne chargée des affaires intérieures, mène les protestations contre l’ingérence américaine : http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/07/05/espionnage-l-ue-menace-washington-avant-l-ouverture-des-negociations_3443216_3214.html

4Je ne peux malheureusement retrouver la biographie exacte dans laquelle j’ai lu cette citation. Une suggestion ici : http://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/angela_merkel_mon_mari_ne_cuisine_pas_mais_il_fait_les_courses_188619 et ici (voir « Menu de la semaine ») : http://www.tv5.org/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Le-Bar-de-l-Europe/Episodes/p-25197-Evelyne-Gebhardt.htm

6Le programme américain d’écoutes/d’espionnages.

12La Commission européenne a récemment proposé un agenda de réformes : http://www.rfi.fr/europe/20130529-reformes-economiques-recommandations-commission-europeenne-ue

Commentaires

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Yann K.

Merci beaucoup Stefano! A une prochaine :)

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Stefano Gennai

brillant et je partage totalement. Je viens d'entendre que le nouveau programme de Sarkozi consistait à attendre que Hollande se…

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Stefano Gennai

brillant et je partage totalement. Je viens d’entendre que le nouveau programme de Sarkozi consistait à attendre que Hollande se plante. Lorsqu’il n’y a plus d’idées,il n’y a plus de mouvement. Statique.on ne va plus nulle part. Cela va être à vous de jouer.

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Yann K.

Merci beaucoup Stefano! A une prochaine 🙂

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