jet d'encre

Culture Le 22 juillet 2014

La poésie est une faiblesse inarrêtable

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La poésie est une faiblesse inarrêtable

Que peut la poésie? Vendredi 25 juillet à midi et au soir, dans le cadre du mouvement poétique mondial, des poètes genevois liront leurs textes dans un geste de faiblesse inarrêtable.

Conflit israélien, agressions, conflit ukrainien, violences, catastrophes en tout genre, on entend de plus en plus : le monde est malade, miné, le monde est foutu, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Le désarroi et l’impuissance rivalisent avec la violence ; il semble qu’il n’y ait pas de réponses ou de solutions devant la brutalité du monde qui décape toutes bonnes volontés et l’empathie que nous abritons d’une manière innée.

Alors quoi, pour ne pas être blessé il faudrait ne plus voir? Comment résister contre les forces qui nous font désespérer, d’abord du monde, des autres ensuite et au final de nous-mêmes? Comment remettre des liens et de l’ordre entre ces différents niveaux et ne pas céder au pessimisme, au spectre trompeur des news qui montrent le conflictuel et le douloureux au détriment des réalisations et de la joie ; des forces de paix et de réinvention à l’œuvre quotidiennement?


Comment dire

Comment ne pas chercher la joie et le positif d’une manière tronquée en s’aveuglant pour partie afin de pouvoir continuer d’avancer sans hurler de douleur à chaque pas? Il faudrait donc gober la pornographie du sang et des larmes autorisée au moins de 12 ans à l’heure du journal télévisé ; continuer d’absorber le goutte-à-goutte des mauvaises nouvelles en intraveineuse et sur onde moyenne, devenir une éponge, demeurer silencieux ou se replier sur soi?

Comment dire

La méthode Coué ou les antidépresseurs: une alternative? Moindre mal qui sait… se doper, se shooter pour tenir le coup, s’égayer un peu? Ce qui se passe là-bas se trame ici. Ce qui se dévide ici a des répercussions là-bas. On nous a vendu un monde global et inter relié, comment l’économie pourrait-elle l’être et notre humanité résorbée ou confinée à la sphère familiale ou au cercle des plus proches, dans un pur réflexe tribal. Il y a quelque chose qui ne va pas. Oui. Le business serait global et libre et notre capacité d’action et d’indignation n’irait pas plus loin qu’un clic sur une pétition Avaaz? Il serait possible d’avoir les avantages de la soi-dite mondialisation avec des billets d’avion pas chers – super – et la liberté de voyager, sans en payer « le prix », c’est-à-dire un plus grand engagement et une plus grande responsabilité envers les conditions de production, de partage, et de vie des autres humains? Tel Aviv : 79.- avec Easy Jet, et ce qui se déroule 71 km plus bas: rien à foutre et aucune prise dessus?


La culture : une rotative

Accueillir ce monde en sensibilité sans s’anesthésier ou être frappé d’handicap par la violence des forces en jeu est un défi; continuer de le penser et d’y tenir son rang sans lâcher prise et être relégué à celui d’amibe consommateur, une épreuve. La culture joue un rôle essentiel de rotative pour métaboliser la boue des journaux télévisés en ferments de vie et le purin des conflits en germes de possibles. Nous croyons au langage. Nous croyons à la poésie comme force mondiale de changement à portée de chacun-e-. Nous croyons que nous changerons le monde quand nous changerons notre manière de le raconter et de croire ou non à ses fables; quand nous fabriquerons un nouveau langage pour le dire; quand nous saurons résister aux langages de pouvoir, quand nous saurons entendre au travers des mots la sincérité qu’ils portent et l’esprit qui les anime ou non. Quand nous serons tous les jours un peu plus nombreux à être faibles, mais inarrêtables. La culture est une ligne de front pas un outil de décoration de supermarchés ou de musées.


Mouvement poétique mondial

Le mouvement poétique mondial a été fondé dans le contexte de la rencontre mondiale des directeurs de 37 festivals internationaux de poésie, à Medellin, Colombie en juillet 2011. Il a pour objectif d’être un lieu de convergence et de création poétique. Il regroupe sur son site (www.wpm2011.org) des annonces d’événements, de lectures et de prises de positions de poètes sur tous les continents. Il milite en faveur de la poésie et de la paix, par des gestes infimes, des actions performatives, ou de grands festivals. Il se donne pour objectif la reconstruction de l’esprit humain, la réconciliation et la préservation de la nature, l’unité culturelle et la diversité des peuples. Le mouvement poétique mondial lutte contre la misère matérielle. Il soutient des actions pour un mouvement global de la poésie. Ni bombes ou roquettes. Bombes et roquettes plutôt : l’arc des mots.


Vendredi 25 juillet : actions poétiques à Genève

Vendredi 25 juillet 2014, dans le cadre du Mouvement poétique mondial, les poètes genevois Patrice Duret, Vince Fasciani, Heike Fiedler, Jean Firmann, Laure Mi Hyun Croset, Isabelle Sbrissa et Sylvain Thévoz liront leurs textes, individuellement, ensemble, voix de résistance devant les forces d’anonymat, de désindividualisation, de l’à-quoi bon et de la lassitude.

Ces textes seront partagés à midi tout d’abord au Geneva Centre for human rights advancement and global dialogue, 37-39 rue de Vermont. Puis à 20h au Code Bar, rue Baulacre 10.

Ces deux moments, se dérouleront dans un lieu de la « Genève internationale » puis dans un lieu de la « Genève associative » au sein de l’association Carrefour rue luttant contre la précarité sociale. Ces deux moments tisseront des liens entre ces deux Genève. Si global et local sont véritablement intriqués, il est nécessaire que les liens qui les unissent soient resserrés. Ces moments de lecture seront une opportunité de rencontre et de partage. Ils seront suivis d’une verrée et d’un temps d’échange avec le public.


Que peut la poésie?

Le mouvement mondial pour la poésie défend le fait que le développement socio-culturel pour le changement est essentiel afin de composer de nouvelles manières de voir et d’envisager le monde. Il vise à susciter de nouvelles attitudes pour affronter un monde nouveau; nous avons besoin des langages renouvelés pour le penser autrement. Nos vieux langages sont fatigués (et fatigants), les « spécialistes », bien souvent les mêmes, et pour certains indéboulonnables, remâchent des postures éculées. Les « faiseurs d’opinion » usinent un langage convenu et produisent de la domination à la chaîne. La poésie, elle, est une faiblesse inarrêtable. C’est peut-être dans cette défaite qu’il faut trouver la force de continuer et de creuser la résistance, alors que la mort fait son siège des territoires habités, comme l’écrivait Mahmoud Darwich (entretiens sur la poésie) :

« Je souhaite être un poète troyen. Je ne suis pas le poète de la victoire, tout simplement parce que nous ne sommes pas victorieux. Et puis, même si nous l’étions, je ne suis pas sûr de pouvoir célébrer la victoire, tant je me suis habitué, poétiquement aux défaites. Je me demande d’ailleurs s’il existe des poètes de la victoire, si la poésie n’est pas toujours l’alliée des perdants, elle qui regarde passer les armées impériales sans s’émouvoir. L’armée d’Alexandre est moins poétique que l’enfant qui la voit défiler, et ce ne sont pas les casques des soldats qui intéressent le poète mais l’herbe qui pourrait y pousser. Non ! Je ne suis pas un poète d’élégies funèbres. Je suis un poète assiégé par la mort. »

Car si c’était par le fait de secouer les mots que le changement allait se produire ; en se réappropriant le langage qu’il allait bouger? Pour que l’interculturalité, la diversité, l’inclusion, la justice ne soient pas juste des phrases creuses accaparées par d’autres, elles doivent s’ancrer dans des mots d’abord, qui sont des actes, et des actions ensuite. « Ce ne sont que des mots « , « ils jouent avec les mots ». Non, ce ne sont pas seulement des mots, le blabla de la langue qui traîne par terre, lavasse, mais des armes à affûter.


La poésie est une puissance mondiale

La poésie est une puissance mondiale, intime et fracturée. Elle laisse passer la lumière, tisse des liens. Elle montre sans exclure, dégage du possible, rassemble, faiblesse inarrêtable, insuffisante toujours, essentielle pourtant pour ne pas céder devant les forces d’atomisation et de destruction qui avancent là-bas, ici, avec des bombes à fragmentation ou à retardement. « Qui impose son récit hérite la terre du récit » écrivait Mahmoud Darwich.

C’est vrai.

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