International Le 13 septembre 2013

Le 11 septembre au Chili : retour sur un passé très actuel

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Le 11 septembre au Chili : retour sur un passé très actuel

© Salvador-allende.cl

Le 11 septembre est un jour commémoratif. Aux États-Unis depuis 2001… au Chili depuis 1973. En effet, il y a quarante ans jour pour jour, un coup d’État militaire renversait le gouvernement socialiste de Salvador Allende et permettait au régime dictatorial d’Augusto Pinochet de prendre le pouvoir et de rester aux commandes du Chili pendant seize ans, jusqu’en mars 1990.

Quatre décennies sont donc passées, mais le 11 septembre reste une date particulière dans le cœur des Chiliens. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître de ce côté-ci de l’Atlantique, la dictature de Pinochet possède ses nostalgiques. Ainsi, le Chili est aujourd’hui tiraillé entre les commémorations officielles1 du coup d’État organisées par le président conservateur – Sebastián Piñera – actuellement au pouvoir et les 40’000 manifestants du 8 septembre dernier à Santiago, défilant en mémoire d’Allende et en hommage aux victimes de la dictature.


Histoires du Chili

En réalité, la posture des Chiliens face à leur passé diverge. De leur côté, les historiens de droite vantent les mérites des seize ans du régime militaire selon deux axes. Tout d’abord, ils affirment que l’arrivée au pouvoir de Pinochet doit être mise en parallèle avec le contexte social, économique et politique chilien du début des années 1970 : ils parlent d’un pays au bord de la guerre civile et dans un état économique désastreux qu’Augusto Pinochet aurait sauvé de l’implosion. Ensuite, ils mettent en avant les réformes néolibérales opérées par le gouvernement militaire dans les années 1970 et 1980, sources selon eux de la prospérité économique postérieure2.

Au contraire, les partisans d’ « el Chicho Allende » font remarquer que le gouvernement de l’Unité Populaire3 a permis au Chili de devenir le premier pays d’Amérique latine à rejoindre le mouvement des non-alignés dans le contexte de Guerre froide4. Ceci implique, entre autres, des relations diplomatiques et commerciales avec toutes les nations, indépendamment de leur positionnement idéologique, une méfiance vis-à-vis du libre-échangisme prôné par le GATT5,  une proposition de renforcement du rôle de la Cnuced6 et la création d’un « système latino-américain » permettant l’intégration des différentes économies du continent.


Droits de l’homme bafoués

Au-delà des considérations (surtout) économiques débattues par les deux camps, la question des exactions commises par la dictature de Pinochet est, elle, un sujet beaucoup plus sensible. Le renversement violent du gouvernement socialiste de Salvador Allende a entraîné une pratique systématique de disparitions forcées, l’évincement des partis et des dirigeants de l’opposition, la répression massive des mouvements étudiants contre le régime militaire, l’incarcération des prisonniers politiques dans la Cárcel Pública7 et l’utilisation du Stade national de Santiago comme un centre de détention et de torture sous la dictature. De plus, les circonstances du décès de l’ancien président démocrate Eduardo Frei (en 1982) ainsi que du prix Nobel de littérature Pablo Neruda (en 1973) font encore aujourd’hui débat. En effet, ils auraient été tous deux empoisonnés par le régime après avoir été admis – dans un état très loin d’être critique – à la clinique Santa María de Santiago8.

11 septembre 1973, La Moneda – le palais présidentiel à Santiago – est sous attaque. © Pedro Encina

11 septembre 1973, La Moneda – le palais présidentiel à Santiago – est sous attaque. © Pedro Encina

Bien qu’il perde le pouvoir en 1988 suite à un référendum, Augusto Pinochet conserve sa place de commandant de l’armée chilienne jusqu’en 1998. Interpelé à Londres la même année suite à un mandat d’arrêt international, le dictateur ne sera finalement jamais jugé pour ses crimes. Libéré en 2000 pour raisons de santé, il meurt en 2006 dans son pays natal alors que les juges enquêtent toujours sur le rapport de la Commission vérité et réconciliation9. Celui-ci fait pourtant état de plus de 3’200 morts, 38’000 torturés et des centaines de disparus10 pendant les seize ans du régime militaire au Chili.


Un difficile travail de mémoire

Si le 11 septembre est un jour qui divise tant les Chiliens, c’est qu’il implique chez eux un inévitable et difficile travail de mémoire…souvent douloureux qui plus est. Par exemple, pour en revenir aux procès intentés contre Pinochet, les juges ont dû composer avec une politique de « réconciliation nationale »11 qui prévoyait de limiter les actions en justice contre les militaires. Cette politique, datant du début des années 1990 – c’est-à-dire dès la fin du régime militaire – avait pour but de pacifier les relations entre forces armées et démocrates dans un contexte de transition politique. Inévitablement, la « réconciliation nationale » a divisé le Chili, entre ceux qui y voyaient le spectre d’une amnistie pour les auteurs de crimes contre l’humanité et ceux qui la considérait comme la condition sine qua non pour la transition vers une nouvelle ère démocratique.

Comme cela a été le cas notamment en Afrique du Sud après l’Apartheid ou en Colombie lors de certains procès contre les organisations paramilitaires, le but était d’obtenir, par tous les moyens, la vérité sur les cas des disparus et/ou des torturés sous la dictature. De fait, le pardon et l’oubli semblent avoir été les règles ayant régi les procès contre Augusto Pinochet et les violations des Droits de l’homme commises sous sa gouvernance, laissant un arrière-goût d’impunité difficilement digérable pour les familles des victimes.

Augusto Pinochet, heureux, peu avant sa mort en 2006. © actualidad.rt.com

Augusto Pinochet, heureux, peu avant sa mort en 2006. © actualidad.rt.com


Le 11 septembre révélateur d’un malaise

L’anniversaire des quarante ans du coup d’État d’Augusto Pinochet a rouvert des blessures qui n’ont jamais véritablement cicatrisé, comme le prouvent certaines récentes polémiques au Chili.

Le 9 décembre 2011 par exemple, le ministère de l’Éducation décide de remplacer le mot dictature par « régime militaire » dans les manuels scolaires. Cette modification ne constitue pas simplement une guerre des mots : elle est le reflet d’une tentative de « construction politique de l’Histoire » affirme l’historienne chilienne Cristina Moyano12. Le gouvernement de droite alors (et encore aujourd’hui) au pouvoir s’est justifié en affirmant que l’utilisation d’un autre terme ne changeait pas en soi ce qui « s’était réellement passé » entre 1973 et 199013. En réalité, le but était (et est toujours) de passer sous silence les crimes commis par le régime de Pinochet par un tour de passe-passe conceptuel.

Quarante ans se sont donc écoulés mais, aujourd’hui, le malaise touche également les nouvelles générations. Dans les établissements scolaires, cette thématique est « taboue » confirme Eloísa González, porte-parole de l’ACES (Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios de Chile). Cette tension serait le produit de griefs idéologiques : les enseignants d’Histoire sont « majoritairement identifiés par une idéologie du centre ou de gauche » et travaillent dans des établissements administrés surtout par des responsables qui s’identifient à des « politiques du centre ou de droite »14. De fait, les premiers auraient peur de perdre leur poste en abordant la question des violations des Droits de l’homme commises par le régime pinochetiste.

Ainsi, les jeunes Chiliens se retrouvent, eux aussi, au cœur du débat national sur le passé de leur pays. Ce malaise plurigénérationnel fait du 11 septembre un jour pas comme les autres dans ce captivant pays d’Amérique latine.

 

 

 


[1] Auxquelles l’opposition de gauche n’a pas voulu participer.

[2] http://www.bbc.co.uk/mundo/noticias/2013/09/130909_chile_aniversario_golpe_argumentos_pinochetistas_jp.shtml

[3] Coalition de partis de gauche dont faisaient partie les Socialistes, les Communistes, les Radicaux laïques, les MAPU (chrétiens de gauche devenus marxistes) et l’IC (gauche chrétienne).

[4] http://www.monde-diplomatique.fr/2013/09/MAGASICH/49664

[5] General Agreement on Tariffs and Trade, ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce

[6] Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement

[7] Prison de Santiago

[8] http://www.courrierinternational.com/article/2013/09/05/les-secrets-de-l-arsenal-chimique-de-pinochet?page=all

[9] Comisión Nacional de Verdad y Reconciliación ( CNVR) est le résultat d’une enquête sur les violations des droits de l’homme commis sous le régime militaire d’Augusto Pinochet au Chili de 1973 à 1990.

[10] http://www.courrierinternational.com/galerie/2013/09/11/chili-le-coup-d-etat-de-1973-images-d-archives-et-commemorations

[11] Cuadros Garland Daniela. Formation et reformulation d’une cause. Le cas des droits de l’homme au Chili, de la dictature à la politique de réconciliation nationale. In: Politix. Vol. 16, N°62. Deuxième trimestre 2003. pp. 165-190.

[12] http://www.courrierinternational.com/article/2012/01/06/effacer-la-dictature-des-livres-d-histoire-c-est-grave

[13] http://www.courrierinternational.com/article/2012/01/06/effacer-la-dictature-des-livres-d-histoire-c-est-grave

[14] http://www.bbc.co.uk/mundo/noticias/2013/09/130909_chile_golpe_escuelas_vs.shtml

Commentaires

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Brett

Très très léger. Dans la rubrique "Histoire du Chili" (d'abord, quel nom grandiloquent), l'auteur fait des erreurs très grossières.…

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Brett

Très très léger.
Dans la rubrique « Histoire du Chili » (d’abord, quel nom grandiloquent), l’auteur fait des erreurs très grossières.
Premièrement, le Chili n’est pas dans une logique d’intégration des économies latino-américaines mais des pays dits « andins » (Equateur, Pérou et Chili). C’est clairement indiqué dans le programme politique de l’Unité populaire et dans les différents discours prononcés par le camarade-président Allende lors de ses déplacements à l’étranger.
Ensuite, le débat ne porte pas que (et surtout pas principalement) sur les questions économiques. Un des grands fantasmes de l’historiographie chilienne de droite est l’idée qu’Allende voulait transformer le Chili en base arrière de la propagation du socialisme en Amérique latine, tout ça bien sûr avec l’aide des méchants rouges cubains.
Sur la question de la mémoire, contrairement à ce que dis, le Chili est au niveau de l’Uruguay, c’est à dire au zéro absolu. La commission mise en place dans les années 1990, contrairement à ses équivalentes argentine et sud-africaine, n’a rien – ou très peu – fait.
Au niveau méthodologique, l’article est donc très faible et les références mauvaises. Les 40 ans du coup d’Etat le plus marquant de la Guerre froide méritent mieux.

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