Critique Médias Le 15 mai 2017

« No Billag », une arme de destruction massive de la démocratie suisse

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« No Billag », une arme de destruction massive de la démocratie suisse

Elections fédérales 2015 vues depuis la régie, Radio Télévision Suisse.

Photo Charlotte Frossard

Afin de mieux comprendre la crise économique et politique qui secoue le paysage médiatique suisse, Jet d’Encre vous propose une semaine d’articles sur les différentes facettes de cette thématique, avec la participation de professionnels du milieu de la presse écrite et de l’édition, de la télévision publique et privée mais aussi de politiques impliqués dans le débat sur la redevance. Dossier complet ici.

 

L’initiative « No Billag » recèle un pouvoir de toxicité maximal. Elle s’apprête à détruire la seule institution qui permette à des programmes élaborés en Suisse de tenir tête à la concurrence audiovisuelle internationale. Uniquement axée sur la suppression du financement de la radio-TV, elle risque d’être perçue comme une occasion de soulager le budget du citoyen sur le dos d’une institution « trop protégée ».

 

Ne payez plus pour ce que vous ne regardez pas : la génération qui ne regarde plus « le poste » et qui n’écoute plus « la radio » pourrait être séduite. Dans un contexte de numérisation galopante, où les médias entrent en crise au niveau mondial, « No Billag » n’aura guère de peine à se présenter comme le fer de lance de cette tendance à la gratuité. Une stratégie en tenaille qui se combine avec l’offensive politique des forces de droite qui veulent s’emparer des médias privés et détruire les médias publics. En Suisse, ces forces s’emparent de journaux d’importance régionale1. S’il est facile de contrer l’affirmation des initiants à propos du prétendu « monopole » de la SRG SSR alors que le marché audiovisuel suisse est dominé aux deux tiers par les chaînes étrangères2, l’initiative va chercher à se profiler comme un plébiscite sur l’utilité et la qualité des programmes. L’élève SRG SSR n’a qu’à bien se tenir : si ses performances sur l’écran noir déplaisent, il sera envoyé non pas au coin, mais à l’échafaud !

Au final, le risque est grand que le citoyen suisse ne se sente pas directement concerné par un débat qui se focaliserait autour de la défense de la SRG SSR, de ses employés et de ses programmes. Il faut mener une campagne qui permette à la question réellement en jeu de faire surface : le service public, menacé lui aussi par la migration des générations les plus jeunes vers la consommation numérique, est un pilier essentiel du pays, de sa vie démocratique, de sa cohésion régionale et sociale, autant que les médias privés : « nos sociétés numériques doivent réinventer les médias. Sinon, la désinformation, les fractures et divisions de toutes sortes seront de plus en plus amples »3, selon Patrick-Yves Badillo. Il faut sauver ensemble la radio-TV et la presse, en leur donnant les moyens notamment de rétablir le contact avec les jeunes à l’ère numérique.

 

La presse privée se noie, et pourtant elle n’ose appeler à l’aide…

Une enquête parue dans la revue Edito no 5/20164 fait bien ressortir les angoisses des journalistes : « le conflit public-privé n’a pas de sens si à la fin tout le monde perd ». Le secteur privé de la presse est en passe de s’effondrer à une vitesse hallucinante, moins pour des raisons politiques que sous l’effet du tsunami numérique. Une étude publiée en janvier par Manuel Puppis de l’Université de Fribourg a montré que les ressources publicitaires de la presse sont passées de 2 milliards en l’an 2000 à 700 millions en 2015. La Suisse romande est déjà en train de prendre conscience que les décisions concernant l’avenir de ses principaux titres ne lui appartiennent plus : 24 Heures, Tribune de Genève, le Temps, L’Hebdo5 voient leurs rédactions se réduire et peuvent disparaître ou être vendus d’un jour à l’autre à des groupes internationaux (s’il s’en trouve qui veuillent encore risquer leurs capitaux sur ce marché de plus en plus étriqué). Ou bradés à un oligarque à la Murdoch ou à la Blocher cherchant à répandre sa propagande. La Suisse alémanique peut croire plus longtemps à la solidité financière de sa presse : Tamedia est rentable en Suisse, Ringier le reste comme groupe multinational, mais AZ Medien (qui possède la seule chaîne TV commerciale « rentable » de Suisse : Telezüri), connaît des difficultés croissantes. La feuille de santé financière de ces groupes détermine leur degré d’ouverture face à une aide publique à la presse : nul chez Tamedia, moins fermé chez Ringier qui s’allie avec le service public pour la publicité (Admeira), et de plus en plus élevé chez AZ Medien6.

Jusqu’à récemment, le rédactionnel était naturellement financé par la publicité et par les petites annonces. Aujourd’hui, la publicité s’évapore dans les nuages numériques, et pour la première fois depuis des siècles, bien que le secteur soit encore plus rentable depuis qu’il a migré sur internet, par la volonté des éditeurs, les petites annonces ne sont plus utilisées pour financer le rédactionnel. Derrière les assurances de façade, les éditeurs ont chacun leur stratégie en vue de déserter le secteur du journalisme imprimé. Le capital s’apprête à s’enfuir – c’est à la collectivité de prendre sa place.

 

Un choix du Parlement ou des citoyens ?

La votation « No Billag » et le débat sur le service public de la SRG SSR qui la précède se rapprochent au galop. D’un côté, les employés de la radio-TV s’activent fortement pour que la société comprenne qu’il ne s’agit pas en premier lieu de leurs places de travail mais de l’avenir même de la démocratie et de la cohésion du pays. De l’autre, les journalistes de la presse privée voient s’amonceler les nuages noirs sur leur secteur « privé », sans savoir par quel moyen empêcher la catastrophe. Ce retard à opérer la jonction entre secteur privé et secteur public risque d’être la cause à court terme d’une grave défaite sur le service public, après laquelle il ne sera même plus question de chercher à se battre pour la presse privée. Il n’y a pas d’autre issue que de réunir sans tarder les médias privés et publics sous la même bannière. Quelle sera-t-elle ?

 

https://www.srgd.ch/de/aktuelles/2016/02/09/warum-no-billag-no-srg-heisst/

Illustration de l’initiative par la télévision alémanique SRF

 

 

Une loi sur les médias trouvera-t-elle la majorité parlementaire ?

Mme Leuthard est en train d’élaborer un projet de loi sur les médias qui devrait servir d’alternative à tous ceux qui seraient tentés soit par l’initiative « No Billag » de suppression du service public, soit par un contre-projet des Chambres visant « seulement » son amputation. Sur quels fondements constitutionnels appuyer une telle loi ? Il y a la mention de la liberté des médias dans l’article 17 de la Constitution suisse, l’article 93 sur la radio-TV et l’article 103 sur la politique structurelle, qui permet d’envisager un soutien « aux branches économiques et aux professions économiquement menacées », « si les mesures d’entraide que l’on peut raisonnablement attendre d’elles ne suffisent pas à assurer leur existence ». Mais, outre la difficulté de rédiger une loi qui, tout en protégeant la SSR, ne dispose que d’aussi vagues bases constitutionnelles pour apporter un réel soutien au journalisme de qualité dans tous les médias, le principal obstacle sur cette voie se présente en bout de course : il lui faut obtenir une majorité parlementaire. Et sur ce point la Présidente de la Confédération, qui a mené jusqu’ici fort bien la barque du service public, n’est guère assurée d’en trouver une, même si son propre parti la soutient unanimement – ce qui n’est même pas garanti.

Vu le danger qu’une nouvelle loi sur les médias échoue devant la majorité parlementaire, il faut placer le peuple devant la seule vraie alternative : voulez-vous détruire les médias (No Billag) ou leur offrir une protection dans la Constitution ? Une initiative populaire « médias pour tous » qui garantit la protection des médias dans la Constitution serait face à « No Billag » une alternative rassembleuse, claire, limpide, dès le début de la récolte de signature en 2017. Une initiative soutenue très largement par les milieux des médias, qui prévoirait un soutien à la presse tant publique que privée, au lieu d’être perçue comme une défense des privilèges de l’audiovisuel, apparaîtrait comme un effort collectif du pays pour assurer aux médias un avenir dans les tourbillons de l’ère numérique. Elle ne laisserait pas la campagne s’enliser dans la question-piège : êtes-vous pour ou contre les programmes de la SRG SSR ?, mais elle interpellerait chaque citoyen suisse dans ses convictions profondes : voulez-vous des médias écrits, parlés et audiovisuels produits dans votre pays, dans votre région, dans votre langue ?

Il faut placer le peuple devant la seule vraie alternative : voulez-vous détruire les médias (No Billag) ou leur offrir une protection dans la Constitution ?

Seule une initiative populaire peut contourner la majorité parlementaire actuelle et faire naître un large engouement civique, alors qu’une campagne resserrée autour de la défense de la SRG SSR devrait affronter une coalition totalement hétéroclite d’adversaires de cet impôt-redevance, d’ultra-libéraux, de déçus des programmes alémaniques, de jeunes complètement indifférents aux médias et partisans de leur gratuité.

En attendant un éventuel lancement d’initiative populaire, qui exige de laborieux préparatifs pour assurer une assise la plus large possible, des efforts sont entrepris pour donner à la campagne contre « No Billag » et un éventuel contre-projet tout aussi dévastateur sa dimension réelle : une campagne pour la défense de la diversité du paysage médiatique suisse. En Suisse romande, une action est en cours pour la création d’une plateforme intermédiaire entre les instances de financement et les organes de presse qui devraient être soutenus par la collectivité sans remettre en cause leur indépendance éditoriale : FIJOU, pour le Financement du Journalisme. Il en est de même en Suisse alémanique avec l’action « Media Forti » : non pas la création d’un label comme « Republik », mais une infrastructure qui permette la naissance de plusieurs « Republik ».

 


 Références:

1Bâle, peut-être bientôt Berne. On parle aussi du lancement par Christoph Blocher d’un journal du dimanche.

2. Badillo P.-Y., Bourgeois D., Deltenre I., Marchand G. « Médias publics et société numérique. L’heure du grand débat », Slatkine 2016.

3. id.

4.  Le magazine suisse des médias, no 5 oct 2016, edito.ch/fr.

5. Disparu en février 2017 suite à la décision de son éditeur Ringier Axel Springer (https://www.letemps.ch/economie/2017/01/23/lhebdo-fin-laventure).

6. Voir les citations respectives dans la revue Culture en jeu no 52, http://www.cultureenjeu.ch/?a=8,16&art_id=773.

Commentaires

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Nicolas Jutzet

Pour commencer je reste sans voix devant votre mépris, votre arrogance arbitraire qui vous permet de porter un jugement sans…

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Nicolas Jutzet

Pour commencer je reste sans voix devant votre mépris, votre arrogance arbitraire qui vous permet de porter un jugement sans appel sur cette frange de la « société civile » qui contrairement à vous, s’est rendue dans la rue pour récolter des signatures. Cet article insulte les 112’191 signataires. Reprocher à une initiative populaire, qui symbolise la vitalité d’une démocratie, d’être toxique, d’être une arme de destruction massive de la démocratie suisse, dévoile beaucoup de chose sur l’auteur de cette missive. 

Venons-en au contenu. C’est malheureusement les habituelles approximations. Si vous aviez ne serait-ce que lu le texte de l’initiative, vous auriez peut-être compris que l’initiative se bat pour la liberté de chaque individu, pour son droit de choisir et non pour fragiliser la démocratie, la SSR ou je ne sais quelle autre absurdité. Votre vision paternaliste est assez dérangeante.

Prenons quelques points de votre « argumentaire » :
1. « Elle (l’initiative) s’apprête à détruire la seule institution qui permette à des programmes élaborés en Suisse de tenir tête à la concurrence audiovisuelle internationale ». Du nationalisme audiovisuel en somme, étonnant. Mais soyez logique: « En 2015, 58% des dépenses liées au programme tv ont été consacrées à des productions maison (sur SRF1, 90% des programmes diffusés en prime time étaient produits par la chaîne) ». Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin, pourquoi pas arriver à 100% ? Pourquoi diffuser d’odieuses créations internationales qui viennent faire « concurrence » aux magnifiques productions locales ?

2. « No Billag n’aura guère de peine à se présenter comme le fer de lance de cette tendance à la gratuité ».
Parler de « gratuité » alors que l’argument principal des initiants est: « cesser de financer sur le dos d’autrui ses consommations », c’est au minimum « cocasse ». L’initiative veut supprimer la redevance, la suite est ouverte. Que chaque média choisisse par la suite sa façon de se financer.

3. « Une stratégie en tenaille qui se combine avec l’offensive politique des forces de droite qui veulent s’emparer des médias privés et détruire les médias publics »

Je dois vous rappeler le soutien « massif » que reçoit l’initiative No-Billag dans la classe politique ?

4. « Les employés de la radio-TV s’activent fortement pour que la société comprenne qu’il ne s’agit pas en premier lieu de leurs places de travail mais de l’avenir même de la démocratie et de la cohésion du pays. »

Je pensais avoir lu quelque chose sur la neutralité de la SSR… 

De plus, contrairement à ce que vous insinuez, la question que pose l’initiative No-billag n’est pas « voulez-vous des médias écrits, parlés et audiovisuels produits dans votre pays, dans votre région, dans votre langue ? » Mais : voulez vous une presse libre, qui corresponde à vos attentes, à vos besoins ? Et financée par votre argent, et non plus celui du voisin qui préfère le dépenser autrement ? Le citoyen doit pouvoir choisir si il veut suivre l’actualité dans la presse écrite, audiovisuelle, en ligne, etc. La prééminence de l’audiovisuel est un vestige d’une époque désormais lointaine pendant laquelle la technologie posait encore problème. Ce n’est plus le cas ! En outre, l’idée qu’il faille imposer un « service public » aux citoyens pour que la « démocratie vive » ou qu’une cohésion nationale existe est pour le moins étonnante.

Recevoir des leçons de démocratie de la part d’un cinéaste avide de subventions et de pouvoir sur le dos de la collectivité (bien loin de l’idée du bien commun que vous pensez pourtant défendre), n’est pas tolérable. Que vous soyez convaincu de la pertinence de forcer votre prochain à payer pour un service qu’il ne consomme pas, très bien c’est votre choix, mais arrêtez de parler au nom de l’initiative No-Billag et cessez de lui intenter des procès d’intention. Les uns plus loufoques que les autres.

J’ai la chance d’être libre, de défendre cette noble cause bénévolement. J’aimerais pouvoir dire la même chose de la partie adverse. Il est évidement que pour vous, le fait d’avoir effectué dès 1986 de nombreux reportages pour les magazines de la Radio Télévision Suisse (RTS) n’est pas un « conflit d’intêrets » qui risquerait d’obstruer votre vision de la réalité. Non, bien évidement. Pour rappel : En 1996, la SSR a mis en place le «Pacte
de l’audiovisuel» avec des partenaires de la branche du cinéma. Depuis sa signature, la SSR a investi plus de 400 millions de francs dans la création cinématographique nationale et coproduit plus de 2000 films, téléfilms, documentaires, courts-métrages et films d’animation. La prolongation du Pacte jusqu’en 2019 et le relèvement de l’engagement annuel de 22,3 à 27,5 millions de francs ont récemment permis de renforcer cette collaboration.

Ayant la chance de faire partie de ce que vous décrivez comme une « coalition totalement hétéroclite d’adversaires de cet impôt-redevance, d’ultra-libéraux, de déçus des programmes alémaniques, de jeunes complètement indifférents aux médias et partisans de leur gratuité », je confirme en effet que contrairement à la vôtre, qui réunit uniquement les profiteurs de cette redevance, la nôtre est multiple et diversifiée.

C’est ça l’indépendance, c’est se battre pour la liberté de son prochain, sans contrepartie. Se battre pour les individus et leurs droits. Plutôt que pour un abstrait collectif qui justifie trop souvent des mesures coercitives.

Au plaisir,
Nicolas Jutzet

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