Genre Le 24 février 2020

De l’importance du langage inclusif dans le droit

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De l’importance du langage inclusif dans le droit

© Free-photos, Pixabay

Dans cette plaidoirie pour l’écriture inclusive, Coralie Capponi lance un appel à plus d’égalité dans la langue du droit. L’auteure, ou l’autrice, c’est selon, insiste sur l’idée que les mots sont nos outils de pensée et qu’il faut impérativement féminiser la langue pour que le masculin cesse, à tous les niveaux, de l’emporter sur le féminin.
Ce texte, gagnant du concours, clôt aujourd’hui le dossier de Jet d’Encre consacré aux plaidoiries pour les droits humains.


 

 

Plus jeunes, avec mon frère, on jouait aux devinettes.

Et il y en a une, dont je me souviens encore.

Parce je ne l’ai pas comprise à 11 ans.

Et je ne la comprends toujours pas à 21.

 

C’est l’histoire d’un fils et son père ; ces derniers ont un accident.

Le père meurt sur le coup et le fils est transporté d’urgence à l’hôpital. Mais à l’hôpital, le chirurgien en chef refuse de l’opérer car le garçon est son fils.

Mais si le père est mort, qui est le chirurgien ?

 

Alors j’ai cherché, cherché.

J’ai pas trouvé.

J’ai pensé que le chirurgien était le père de l’enfant, mais ce n’était pas ça.

 

Et mon frère me donna la réponse : « le chirurgien c’est la mère de l’enfant. »

Bah oui, logique.

Enfin, pas vraiment. Parce que j’avais beau connaître la règle qui voulait que le masculin l’emporte sur le féminin, à 11 ans, je ne comprenais pas pourquoi on ne disait pas chirurgienne.

À 21 ans, je ne comprend toujours pas pourquoi on ne dit pas magistrate, autrice ou huissière.

 

Car quand j’ai commencé à taper ce sujet sur mon ordinateur, le correcteur automatique me les a tous souligné en rouge.

Voire, les a remplacé – si je n’insistais pas : magistrate est devenu magistrat,  huissière, huissier et autrice, Autriche.

Le français semble avoir adopté la politique de l’autruche.

Car qu’importe l’évolution des mœurs, de la société ou des droits, il refuse de se féminiser – ou plutôt de se les démasculiniser.

 

En effet, nous aurions tort de croire que le masculin sur le féminin l’a toujours emporté. 

 

Dur de penser que panser les plaies du sexisme se ferait en puisant dans le passé, mais il suffirait que le curseur soit déplacé pour comprendre que notre langage est dépassé.

 

Au 16e siècle, les mots se conjuguaient en fonction de la règle de proximité et le nom des métiers ou des fonctions exercés par des femmes s’exprimait au féminin. On parlait ainsi de poétesses, d’écrivaines, d’huissières, de philosophesses.

 

Mais quand l’homme s’en mêle, la langue s’emmêle.

Novlangue avant l’heure, 1647 pris des airs de 1984.

Le correcteur automatique s’appelait Académie Française et tout ce qui valorisait les femmes, elle le souligna / effaça / remplaça.

 

Parce que le masculin était « plus noble, plus fort », dominant. Il est devenu générique, supposément neutre, incluant.

 

Ça, c’est le principe… Mais en droit, chaque principe a toujours une exception … et l’exception, ce fut nos droits.

 

À leurs dépens, les femmes apprirent que le générique, c’est pas automatique. 

Petit serpent sifflant sur nos têtes et assassins de la sémantique, ces censeurs si peu sensés voulaient notre censure. 

 

Alors, une simple dénomination servit pendant des siècles à nous exclure.

 

Alors que l’article 4 de la Constitution de 1848 disposait que « tous les Suisses sont égaux devant la loi », le Tribunal fédéral considéra à cette époque que Suisses ne signifiait pas Suissesses et qu’il n’existait pas d’égalité juridique et politique entre les sexes.

 

Au Québec, des femmes virent leurs demandes d’admission aux examens du barreau refusées car « étant rédigée au masculin, la loi n’incluait pas les femmes ».

 

En France, tout citoyen âgé de plus de 21 ans pu voter au suffrage universel dès 1848, mais il aura fallu près d’un siècle pour que le mot « citoyen » et le mot « universel » incluent le mot femme.

 

Les femmes ont dû se battre pour obtenir les droits de l’Homme.

 

Encore aujourd’hui, ces droits ne sont pas acquis : le Parlement européen, dans une résolution du 13 février 2019, parle ainsi d’un  « recul des droits des femmes dans l’Union »; cela en terme d’IVG, de protection sociale, d’éducation, d’égalité salariale ou de violence à leur égard.

 

C’est un fait : nos droit sont muables. Il suffirait que le vent se dirige un peu trop vers l’est… et le bateau chavire.

Un oubli, un seul oubli, pourrait signifier qu’un jour les femmes se voient refuser un droit simplement parce qu’il ne les mentionnait pas.

Seule la reconnaissance de chaque sexe dans la langue et dans le droit permettra l’inscription de l’égalité juridique et politique des femmes.

 

Plus encore, une langue qui rend les femmes invisibles porte la marque d’une société ou les femmes jouent un rôle second.

 

Naître femme, c’est alors ne pas disposer de toutes les options.

Piocher dans un jeu de cartes truqué, dans lequel chaque tirage nous dessert le valet.

On valait mieux que ça, mais tous les jokers furent levés.

Inutile de bluffer.

Le roi l’emporte sur la dame.

Ça pique.

C’est un fait, le langage fabrique l’humain autant que l’humain fabrique le langage.

Chaque mot porte en lui un sens qui guide notre vision du monde.

Et si le langage est la peinture des idées d’une société, le tableau que nous avons dressé de la Femme est loin du chef d’oeuvre.

 

Domination structurelle, exclusion perpétuelle.

 

Car si le masculin se veut universel,

j’ai Beauvoir, mais au Panthéon seule une Simone Veil.

5 femmes parmi des centaines.

Si l’homme est générique alors où sont-elles ?

 

Que des individus, à titre personnel, refusent d’admettre la place des femmes dans la société, tel est leur choix. Mais ce choix ne doit jamais être celui du droit.

Jamais l’égalité ne s’obtiendra en occultant la moitié de l’humanité.

 

Et, plus les femmes seront présentes dans les cours, les tribunaux, les gendarmeries, les conseils ou les parlements, plus le droit des femmes sera pris en compte.

Derrière chaque femme se cache une femme plus grande encore. 

Lorsque les vagues du sexisme furent à leur apogée, il aura fallu des pionnières pour faire entendre la voix de celles qui vivaient en apnée.

 

  • Olympe de Gouges, qui rédigea la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, déclara que puisque les femmes ont le droit de monter à l’échafaud, elles ont aussi le droit de monter à la tribune.
  • Maître Jeanne Chauvin, première femme avocate française, qui revendiqua, pour la femme, l’égalité tant dans son éducation que dans son accession à toutes les professions.
  • Simone Veil qui partagea sa conviction de femme sur l’avortement devant une assemblée composée d’hommes.
  • Maître Giselle Halimi, qui, dans le procès de Bobigny, défendit une adolescente condamnée pour avoir subi une IVG après un viol.
    À cet égard, elle prononça ces mots : « Regardez-vous, messieurs. Et regardez-nous. Quatre femmes comparaissent devant des hommes. Pour parler de quoi ? D’utérus, de grossesses, d’avortements. Ne croyez-vous pas que l’injustice fondamentale soit déjà là ? »

 

L’injustice était là, profonde, endémique. Malgré les efforts et les progrès, l’histoire reste cyclique.

 

Au Tribunal fédéral, les hommes participent à 88% des jugements, les femmes à 48.

En 2019, la participation des femmes en politique plafonne à 29%.

 

Changer notre langage, admettre que magistrat, huissier ou procureur se conjuguent aussi au féminin, c’est mettre fin aux croyances inconscientes qui voudraient que les femmes en droit ne soient pas au bon endroit.

 

Et si les femmes ont le pouvoir de changer le droit, le droit a le pouvoir de changer la situation des femmes.

 

Un droit qui s’écrirait de manière inclusive parlerait non pas de congé maternité, mais bien de congé parental.

C’est bien le droit qui organise et dirige la vie familiale, en faisant de celle-ci l’apanage de la mère, il en déduit que la carrière serait celle du père.

Deux semaines, ça ne suffit pas.

On oblige les femmes a faire un choix.

Mais combien d’hommes ont du faire un compromis entre désir de paternité et emploi ?

 

Un droit qui s’écrirait de manière inclusive parlerait non pas d’homicide, mais bien de féminicide lorsqu’une femme se fait tuer parce qu’elle est une femme.

 

Aujourd’hui en France, c’est toujours 1 femme qui meurt tous les deux jours.

Ce sont 225 000 femmes victimes de violence physique ou sexuelle par an.

225 000.

Et ce sont autant de pleurs étouffés, de paroles étranglées, de cris suspendus.

Nommer les choses, c’est les faire exister ; c’est mettre des mots sur ces maux.

 

C’est agir.

 

Le problème est familier, mais la politique, elle, est famélique.

Présente au quotidien, cette réalité est encore absente en droit.

Or, la matérialité des faits appelle une qualification juridique exacte que l’homicide n’offre pas.

 

Utiliser les bons mots, les bonnes formulations, reconnaître leur place aux femmes dans la société.

C’est un levier que chacun de nous possède pour agir, et cela dès aujourd’hui.

Ce changement ne consiste pas seulement à ajouter des points ici et là.

En attirant l’attention sur l’outil qui nous sert à penser et à écrire, l’écriture inclusive jette une lumière crue sur les mécanismes de la domination ordinaire.

 

Et si nous n’avons pas à accepter les choses que nous ne pouvons changer, nous avons le pouvoir de changer celle que l’on ne peut accepter.

 

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