Culture Le 5 août 2014

Grammaire du Futur X Supa Dupa Flow’zer [Partie 4.0]

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Grammaire du Futur X Supa Dupa Flow’zer [Partie 4.0]

Partie 4.0 : « JE SUIS LION DE LA TERANGA »

Heure est venue. Après le bref rappel effectué dans la partie précédente, l’on peut maintenant attaquer la suite (et fin) de cette série. L’objectif est simple ici : faire l’étalage de toutes les phases de l’album Futur 2.0 Deluxe – qui comprend donc Futur et la version 2.0 – ainsi que des quelques inédits sortis plus récemment où Booba utilise la Grammaire du Futur. « Toutes », enfin, l’Homme n’étant pas infaillible, il est possible qu’on en ait manqué une ou deux ou trois (ok promis c’était la dernière !). Si tel est bien le cas, on vous sera alors reconnaissant de le signaler dans les commentaires, #MerciDAvance.

L’ordre d’apparition sera le suivant : pour respecter l’adage « Les derniers seront les premiers » (que B2O affectionne particulièrement1), on commencera par les trois sons les plus récents – « 3G », « OKLM » et « La Mort Leur Va Si Bien » – qui ne figurent pas dans Futur 2.0 Deluxe ; ensuite, on abordera comme prévu les deux galettes, l’originale et sa réédition. Là, l’ordre d’apparition des punchlines ayant été établi en fonction des différentes thématiques abordées, des phases de Futur 2.0 s’alterneront avec d’autres extraites de Futur, et vice-versa, et ainsi de suite… Phases qui d’ailleurs s’avèreront parfois très crues. C’est pourquoi on précise encore – dernier point avant de rentrer dans le vif du sujet – qu’on ne cautionne pas forcément le fond, mais qu’on admire ici la forme. Beaucoup de ces paroles sont à prendre au second degré, comme l’auteur le dit lui-même lors d’interviews2, mais on met quand même en garde les lecteurs potentiellement sensibles… #ParentalAdvisory #ExplicitLyrics !


« LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS »

Débutons donc par « 3G », dernier titre de Booba en date. Dans la précédente partie, en guise d’amuse-gueule, on vous citait déjà la phrase « Pour dénoncer atrocités, j’attends pas qu’ça passe à la télé », où le rappeur a volontairement supprimé le déterminant « les » (ou « des »)… Même morceau, même formule, quelques lignes plus loin, au second couplet :

« Je suis lion de la Teranga, f*ck la souris, f*ck l’éléphant »

Répondant à une critique de Tariq Ramadan sur sa prétendue non-prise de position au sujet du conflit entre Israël et la Palestine – respectivement l’éléphant et la souris pour ce dernier – Booba balaie ici la comparaison, et réaffirme son identité propre. Il est avant tout un « lion de la Teranga », surnom donné aux footballeurs de l’équipe nationale du Sénégal3, son pays d’origine. À l’écoute du morceau entier, on comprend ainsi qu’Élie Yaffa, sans être insensible aux injustices de ce monde, pense d’abord aux problèmes de ses proches. Des proches pour lesquels il a les moyens de faire quelque chose de concret, contrairement aux nombreux crimes perpétrés par des gouvernements trop puissants, que de simples revendications ne peuvent selon lui pas arrêter…

Dans un contexte moins politisé et moins polémique, « OKLM » (comprenez « Au Calme »), sorti il y a maintenant deux mois, propose aussi un bel exemple de cette Grammaire du Futur. À la fin du premier couplet, B2O rappe :

« Vous jactez, car vous n’assumez pas tous ces millions sous mes pas/
Non, négro, je n’te connais pas si crimes tu n’commets pas »

On a gardé la mesure précédente, car c’est plus joli avec la rime. Mais c’est la deuxième qui est à observer ici. Booba parle de son univers. Il connaît la rue, ceux qui y évoluent et doivent se débrouiller quitte à commettre des crimes. Ce monde semble même être le seul qu’il connaisse… De la sorte, qui n’est pas un criminel ne peut être un des siens. Il a besoin de généraux qui ont du vécu, sans peur, sur lesquels il peut compter dans un environnement souvent dangereux et violent. Une violence qu’on a d’ailleurs pu observer à plusieurs reprises lors de certains débordements qui découlaient de clashs avec d’autres rappeurs…

Enfin, pour en terminer avec les inédits hors-Futur, le morceau « La Mort Leur Va Si Bien » ne déroge pas à la règle, en présentant encore une fois une punchline où manque le déterminant. Au dernier couplet, Booba raconte en effet :

« Comme dirait l’vieux: t’es plein de foutaises/
J’ai Dieu / double Uzi qui me protègent »

Là aussi, la première mesure a été conservée pour la beauté sonore, lorsqu’on lit à haute voix. Mais la Grammaire du Futur se trouve bel et bien dans la seconde. Comme on vient de l’évoquer, le quotidien de Booba peut s’avérer relativement périlleux. Malgré tous les risques cependant, le rappeur reste plutôt confiant. Il sait qu’il n’est pas tout seul effectivement : il a en tout cas Dieu, et ses Uzis (ou pistolets mitrailleurs) qui lui viendront en aide si besoin est… #Rrratatata !

AR(T)SENAL DU FUTUR

Transition toute faite vers Futur 2.0 Deluxe du coup. Car tel qu’on l’observe dans cette dernière citation, Booba semble affectionner particulièrement les armes. Cette thématique revient en effet souvent dans ses différents morceaux, et ceux de son dernier album en date ne font pas exception. Ainsi, dès l’intro de la réédition – qui porte le titre éponyme « 2.0 » – le rappeur prévient ses confrères. Équipé, il somme ces derniers de lui ouvrir le portail :

« Crosse de magnum dépasse de mon fut’/
Baissez le pont-levis, laissez entrer le Duc »

Le flingue dépasse de son pantalon. Mais les manants ne daignant apparemment pas s’exécuter sur le champ, Booba décide de ne pas tergiverser. Dans « Parlons Peu »ou prou, il ajoute alors :

« On débarque en hélicoptère, 47’zer fait le nécessaire! »

« 47’zer », c’est le fameux fusil d’assaut Kalashnikov AK 47, auquel il a ajouté le suffixe « -zer » qu’il apprécie tant, et qui est souvent utilisé dans l’argot rapologique français. Cette particule n’ajoute rien en termes de sens, elle n’est là que pour le style, et sonne bien. À noter que le non-emploi du déterminant ici permet par la même occasion une certaine personnification de l’arme : son poto d’ex-URSS va venir faire pleuvoir les balles’zer… Et dire qu’avant, les mésententes se réglaient par un bon vieux battle de danse au centre de Paris, comme il le rappelle dans « Turfu » :

« Négros ne breakent plus au Trocadéro, négros sont kalashés ! »

Époque révolue. Coupoles et autres freezes ne suffisent plus. L’ex-danseur qu’il est lui-même doit désormais recourir à des méthodes plus radicales pour dominer les équipes adverses. Ce qui semble plutôt bien marcher, tel qu’il le dit dans « O.G. » :

« Ta clique a point rouge sur le front, on dirait des dous-hin/
La rue ça use tu touches le fond, obligé d’fumer des joints »

Belle(iqueuse) image ici : le laser de précision rouge des fusils qu’il braque sur les fronts de ses adversaires leur donne des looks d’hindous (#Lmao!). Ces derniers, stressés, enchaînent alors les spliffs. Ceux qui ont hate B2O toutes ces années savent en effet qu’ils vont le payer, comme il l’annonce dans « RTC » :

« Haineux n’sortiront pas entiers, sur la tête de mon canon scié ! »

Au ble-dia la précision donc, Kopp – comme il se surnomme lui-même – a scié le canon de son fusil, pour garantir une puissance de feu maximale sur ses haters. Et dans le cas où tout cela ne suffirait toujours pas, afin de vraiment éviter toute opposition, il a prévu pire, à l’entendre dans « Tout C’Que J’ai » :

« J’suis noir à l’intérieur, j’préfère que vous l’sachiez/
Sous l’bras j’ai bazooka pour pas qu’vous vous fâchiez »

SUPA DUPA FORT VS. SUPA DUPA FAUX

Le BAZ2OKA (textuel, #OuPas) est en sa possession, est-ce bien compris ? Résultat des courses :

« Rap Français est quadrillé, 92i l’a assassiné »

Les rappeurs français se font décimer par B2O et son groupe, le 92i. Cette phase, tirée du morceau « RTC »encore une fois, rappelle celle qu’on a déjà analysée dans la partie 3 de cette série d’articles, où la concurrence se retrouvait à terre, agonisante, juste capable d’écrire encore « Booba m’a tuer »… Mais pourquoi tant de haine alors ? Car Booba est pour la sélection naturelle, #Darwin. Il n’aime pas les faibles, ce dont le game regorge malheureusement, selon ses propres dires :

« Alerte aux rappeurs français : v’là les nazes/
Combien font Rap de poucave ? V’là les blazes ! »

« 187 »est le titre du morceau en l’occurrence, un nombre qui correspond au code établi par la police américaine lorsqu’il y a une affaire de meurtre4… #PlusExplicitePeutPas. Selon lui, une grande majorité de ses confrères sont nuls et font du Rap de « poucave », ou balance, mouchard, etc. Booba joue ici sur l’expression, et passe du sens figuré au propre en un clin d’œil : « Rap de poucave » = « Rap de m*rde » en gros. Lui-même pourrait déjà citer un grand nombre de ces mauvais rappeurs, donner plusieurs blazes. Mais en plus, ces derniers semblent réellement capables de balancer des noms à la police. Ces sales délateurs sont ainsi doublement indignes de respect pour lui. Un respect qui ne grandit pas au fil des sons d’ailleurs. Dans « Parlons peu » (déjà cité), B2O en vient même à se transformer en boucher :

« (…), Égorge MC’s #Aïd/
Leurs comptes en banque #Arides, (…) »

Deux demi-mesures5, plein d’images. Pour paraphraser ses propos, Booba égorge les autres MC’s comme à l’Aïd (fête musulmane où l’on tue un mouton pour le manger en famille6), et se moque de leurs finances, eux qui sont sans sous, complètement à sec. Tout ceci exprimé en très peu de syllabes, grâce notamment à la Grammaire du Futur, mais aussi au fameux Supa Dupa Flow ! Cette figure de style purement rapologique – dont on vous parle depuis un moment – permet en effet de faire des analogies en un nombre de mots record. Comparaisons ou métaphores, difficile à déterminer par contre. Pour une comparaison, il faut normalement que l’analogie soit explicite, exprimée à l’aide d’un terme comparant : « comme », « tel », etc. Inversement, toute analogie implicite, qui ne contient aucun de ces mots, est une métaphore. Le Supa Dupa Flow est une sorte d’entre-deux en fait. On n’utilise pas de terme comparant, certes, mais à l’oral, on doit marquer un petit temps de pause (facilement détectable dans l’extrait mentionné ci-dessus par exemple). Le silence étant un choix, insister volontairement sur un blanc – aussi minuscule soit-il – revient à indiquer explicitement à l’auditeur qu’on est en train d’utiliser cette figure de style. Ce qu’on ne fait pas dans le cas de la métaphore…

À l’écrit en revanche, il est beaucoup plus difficile de retranscrire ce même temps de pause. La ponctuation traditionnelle ne permet effectivement pas de signifier au lecteur qu’il doit faire un break. C’est pourquoi certains ont eu la bonne idée d’utiliser le « # », en le plaçant juste devant les mots ou expressions concernées, comme c’est la coutume sur Twitter, Instagram et autres Facebook. Soit dit en passant, cette habitude venue des Internets a probablement beaucoup contribué à l’invention même du Supa Dupa Flow. Bref, toujours est-il qu’en collant le « # » à un (ou plusieurs) mot(s), on crée ainsi un de ces fameux hashtags – appelés aussi « mots-clés », « mots-dièse » ou « mots-clics » – qui sont à notre époque massivement employés sur les réseaux sociaux pour mettre en avant un thème, transmettre une idée, un sentiment, rappeler un événement marquant, ou justement faire une analogie. Il ne vous aura d’ailleurs pas échappé que, dans cet article même, on ne se gêne pas pour en placer à foison ! #TuKiffesPasTuLisPasEtPuisCEstTout #OnFaitCeQuOnVeut #BientôtCeSeraLaNorme #OnVousAuraPrévenus #BonOKOnArrêteLà #SmileyClinDOeil

Pour en revenir à nos deux punchlines de B2O, vous aurez aussi remarqué les « # » devant « Aïd » et « Arides ». Précisons quand même qu’on ne sait pas s’ils sont réellement présents à la base, puisqu’on n’a pas accès au texte original de l’auteur, et que même une éventuelle version dactylographiée ne figure pas dans le livret de l’album. Qu’importe finalement, comme dit plus haut, les temps de pause qu’il marque à chaque fois dans la version audio suffisent pour comprendre qu’il s’agit là du Supa Dupa Flow. Combiné ici à la Grammaire du Futur, l’effet est alors optimal :chaque phase allégée en mots n’en devient finalement que plus lourde de sens, sans toutefois que la compréhension en pâtisse, bien au contraire !


GET RICH AND FREE OR DIE TRYIN’

On continue. Comme annoncé précédemment, pour ce qui est du Supa Dupa Flow, on essaiera d’y consacrer un article entier, avec petit historique et analyses plus approfondies, étendues au Rap américain aussi7. On vous tiendra au courant. Maintenant revenons-en à notre Grammaire du Futur. Au rayon « thématiques récurrentes », en plus des armes et d’un Rap français en dessous du niveau de la mer, Booba aime clamer sa liberté, voire désobéissance totale. Plusieurs de ses lyrics laissent en effet entendre qu’il défie toute forme d’autorité. Il le fait savoir ici par exemple, à nouveau dans « 187 » :

« Rebelle comme Casamançais Mendy, Gomis/
Nos flingues sont plus gros qu’ceux d’la police »

La Casamance est une région du Sénégal aux velléités indépendantistes8. Nampalys « Mendy » et Bafétimbi « Gomis » sont des footballeurs français originaires de cette région justement, et accessoirement des amis de Kopp9. Au-delà de la dédicace, le rappeur affirme ici son identité rebelle, et rappelle qu’en cas de pépin, notamment avec les flics, ces derniers peuvent avoir du souci à se faire… #QuiALesPlusGrosses ? Du coup, qui peut l’obliger à respecter les différents règlements et autres normes légales ?

« Drogue, p*tes et liqueur, f*ck lois en vigueur/
J’avance droit comme minuit et demi, ennemis dans l’rétroviseur »

C’est dans « Rolex » qu’il nous confie tout ça. Rien ne peut l’arrêter apparemment. Plus loin il ajoute d’ailleurs :

« Vrais reconnaissent vrais, Numéro 7 repose en paix/
J’fais le halla, au-dessus des lois, rien n’m’en empêche »

Notons le combo présent dans la phrase « Vrais reconnaissent vrais ». Ici en effet, la suppression du déterminant s’applique au sujet ET au complément de verbe. Normalement, ça aurait dû être : « Les vrais reconnaissent les vrais ». On ne peut s’empêcher alors de faire le parallèle avec l’expression anglo-américaine « Real recognize real », beaucoup utilisée dans le Rap US, et qui signifie exactement la même chose. Pour le reste, « Numéro 7 » est le surnom de son ami Bram’s (RIP), décédé il y a quelques années de ça. L’expression « faire le halla » quant à elle vient de l’arabe, et signifie en gros « faire du grabuge »10.

© Instagram officiel de Booba

© Instagram officiel de Booba

Vous l’aurez saisi, Booba affirme qu’il fait bien ce qu’il veut. Il se considère libre, et un des vecteurs de cette liberté pour lui est la richesse qu’il a su bâtir au fil de toutes ces années11. Une richesse qui fait sa fierté, et qu’il n’hésite pas à mettre en avant tout au long de ses textes. Comme dans « 2Pac »par exemple :

« J’en ai grave dans les soupapes, j’fais grave des sous, man/
Mon cœur est noir comme Doumam’, pèse comme Joueur de Fulham »

Précisons que « Doumam’ » est le verlan de Mamadou : « Ma/ma/dou » ↔ « Dou/ma/ma ». Ce prénom étant couramment utilisé en Afrique de l’Ouest, B2O – lui-même d’origine sénégalaise comme évoqué plus haut – fait le parallèle entre la couleur de son cœur, sombre, indiquant une profonde tristesse, et le teint de peau des populations issues de cette région du monde, souvent très foncées… Mamadou Sakho what’s up ? Pour rester dans le contexte de la Premier League justement, l’artiste fait ici comprendre qu’il a un gros salaire, aussi gros qu’un joueur de football du FC Fulham par exemple. Encore une fois, cette opulence lui permet de ne dépendre de rien ni personne selon lui. En témoigne ce nouveau passage du morceau « Turfu » (cité en entier pour la beauté des nombreuses rimes) :

« J’viens aux mariages, aux enterrements. Billets verts, j’en ai tellement/
J’enc*le vous tous solennellement, j’fais l’halla sans prendre d’élan/
J’suis ours noir, pas goéland, ta tasse-pé veut me guer-lan »

Deux phases contenant la Grammaire du Futur en quelques mesures consécutives. #QueDemandeLePeuple. Booba affronte ainsi les bons comme les mauvais moments de la vie, a des tunes, tellement qu’il peut se permettre d’envoyer tout le monde paître. Dans la hiérarchie animalière, celui qu’on appelle familièrement l’ourson se situe alors plus du côté des grizzlis bien balèzes que des mouettes’zer… #DarwinOnTADit. De la sorte, les copines de ses adversaires – probablement leurs baby mamas (cf. partie 3) – rêvent de lui faire du bouche à bouche (« guer-lan » étant le verlan d’un verbe qui n’existe pas, « languer », mais qui signifie en gros embrasser avec la langue). Argent, Femmes, Liberté… Tout paraît si simple dans la vie de Booba. On en oublierait presque que le rappeur a rarement dormi sur ses lauriers. En effet, lui qui préfère même être vu comme un businessman que comme un artiste12 a diversifié ses activités au fil des années. Parmi celles-ci, sa marque de vêtement – et récemment de parfum – Ünkut fait un tabac, notamment auprès des jeunes. Lorsqu’il parle d’elle, on comprend que l’ambition de B2O n’a aucune limite, tel que le prouve cette phrase tirée du morceau polémique « Wesh Morray » :

« Qualité coste-La, U tréma remplace alligator »

Les choses sont claires. Pour son créateur, Ünkut a le potentiel de faire oublier la marque au crocodile Lacoste, longtemps emblème du Rap français pourtant, avec ses fameuses bananes, ses trainings, casquettes et autres bonnets. Rien que ça. La barre est donc haute, mais ce genre d’objectifs est nécessaire dans la vision de Booba, qui est plus performant sous la pression de la compétition (comme il aime à le rappeler dans nombreuses de ses interviews)13. Rester performant, pour entre autres continuer de faire du bénéfice. Mais finalement, tout cet argent, il en fait quoi Monsieur Yaffa ? À en croire ses lyrics, au-delà des (ré)investissements qu’il fait pour ses diverses affaires, l’homme matérialiste qu’il est semble aussi savoir se faire plaisir. En achetant de grosses voitures notamment, tel que vanté dans « C’est La Vie » :

« Punchlines, K1, gamos vient de Allemagne »

À part écrire des textes (« punchlines ») et s’entraîner aux arts martiaux (le « K1 » étant une compétition de kick-boxing), s’acheter de grosses berlines (« gamos ») fait donc aussi partie intégrante de son emploi du temps. Des voitures en provenance d’Allemagne en l’occurrence, gage de qualité apparemment, n’est-ce pas M. Lagerfeld ? En plus de la Grammaire du Futur, relevons ici également le choix délibéré de Booba de ne pas éluder la voyelle « e » dans « de Allemagne ». Quand il estime pour des questions de flow et de rythmique que supprimer la voyelle va enlever une opportunité de mieux saccader le débit, une énième fois encore, le magicien du texte qu’il est fait alors fi des règles du langage. Intéressant donc : il enlève des déterminants qui devraient être présents, et en même temps ne retire pas des lettres qui devraient disparaître. À sa guise. Pour le coup, il faut avouer que c’est plutôt réussi : rien qu’en lisant la phrase, sans musique, on ressent malgré tout directement le rythme. Et pour ceux qui penseraient qu’il s’agit là d’une simple faute de français, voici une autre « ligne coup de poing » où Booba utilise le même procédé (sans Grammaire du Futur toutefois pour l’occasion) :

« J’pars en vacances quand bon me semble,
nik oummouk le mois de Juillet/
Nik oummouk aussi le mois de Août,
le compte en banque, c’est tar les oufs ! »

Extraites du son « RTC » – cité plusieurs fois déjà – ces deux mesures jouent sur l’effet de répétition, et dans la seconde, on voit bien le « e » maintenu au « de », qui permet à nouveau de garder un enchaînement de mots bien saccadé. On y reconnaît aussi le champ lexical habituel de l’artiste. « Nik oummouk » est une expression en arabe – langue qu’il a l’air d’apprécier – qui veut dire en gros (et pour rester poli) « on s’en fiche ». Kopp n’a ainsi que faire du calendrier officiel et de la soi-disant haute saison, lui part quand bon lui semble. Avec des sommes de folie reposant sur son compte en banque (« c’est tar les oufs » signifiant à peu près « c’est un truc de fous »), nul besoin en effet d’attendre les offres Easyjet « spécial été », ou les all-inclusive pour beauf’ du Club Med… #OùIlVeutQuandIlVeut. L’argent lui paie donc ses vacances en plus des voitures. Mais encore des voitures. Et toujours des voitures :

« All-in, #CarréDAs/
Pirates armés dans bolide, #MaréeBasse »

C’est dans « Maître Yoda » que Booba fait ainsi la comparaison entre son bolide, qu’il conduit accompagné de son 92i, et un bateau rempli de pirates, armés jusqu’aux dents et prêts à profiter du calme de la mer pour prendre d’assaut les vaisseaux avoisinants. L’expression « all-in » quant à elle est issue du poker. Elle signifie qu’on met tout ce qu’on possède sur le tapis de jeu. B2O peut donc risquer tout ce qu’il a, vu qu’il possède une des plus fortes combinaisons de cartes. Un avantage sur l’adversaire qu’il n’hésite d’ailleurs pas à rappeler dans « 187 », autre titre déjà évoqué :

« Carré d’As, VIP dans marécages/
Brazzamizzi RIP, #Malékal »

C’est donc clair. Booba a les bonnes cartes en main selon lui. Son jeu habile jusqu’ici lui a permis d’accéder à son statut actuel, de vivre sa vie de rêve. Une vie faite d’abondance comme on l’a vu, où il est accueilli en Very Important Person partout. Même dans les marécages, probable métaphore pour évoquer les quartiers chauds et autres cités dites mal famées. Malgré tout, il n’oublie jamais d’en placer une pour son ami qui l’a quitté, Bram’s, alias « Brazzamizzi » dans le langage des zeu. Un langage qui a vu le jour à Boulogne, sa ville, et qui consiste à répéter les voyelles d’un mot, en insérant un « z » entre chaque répétition. Est-ce bienzin conzonprizis ? Le mot « Malékal » enfin fait référence au groupe classique Malékal Morte, auquel Bram’s appartenait justement. Le Supa Dupa Flow permet ici en un mot d’évoquer toute une époque, dont tout bon fan de Rap français se souvient. Beau.

MORE MONEY, MORE POWER, WHAT ELSE ?

Revenons-en aux thématiques principales, les tendances lourdes que Booba aborde lorsqu’il utilise sa Grammaire du Futur. Dans sa logique matérialiste, qui dit « plus d’argent », dit « plus de pouvoir ». Qui dit « plus de pouvoir », dit … ? On lui laisse le soin de répondre :

« J’suis B.O.S.S., donc j’b**se la patronne »

… Dit « plus de femmes » voyons ! Dans la vision de B2O en effet, le pouvoir et les « Billets verts » – titre du son duquel est tirée la phrase ci-dessus – font tourner la tête de ces demoiselles. Comme il est le grand patron, il peut alors séduire qui il veut, y compris la cheffe. Et même si aux dernières nouvelles il aurait trouvé l’âme-sœur (et eu un enfant avec, #Félicitations), il semblerait qu’il n’y a pas si longtemps, ses rapports sentimentaux avec les femmes n’allaient encore que dans un sens :

« Dur en amour, j’ai cœur de pierre. Dans les artères j’ai que du calcaire »

Un homme froid donc, supposé incapable de tomber amoureux, comme il le dit si bien lui-même avec cette ligne extraite de « Parlons Peu » (chanson déjà évoquée). Et d’ajouter, dans le single « Une Vie » :

« Je n’écoute rien, j’suis un corsaire. Joli coup d’rein les ensorcèle/
À mes soldats, mes demoiselles, la hagra vient de Bakel/
Elle a cheveux noirs, yeux noisette. Juste elle et moi dans la navette »

Booba parle peu et n’écoute rien, selon ses propres dires. Il ne met pas la « hagra » (entendez « la misère »14) qu’à ses adversaires, il fait aussi beaucoup souffrir la gente féminine. Mais malgré tout cela, ses performances une fois au lit – le « joli coup d’rein » ne vous rappelle rien ? – suffisent à combler ces demoiselles, qui ont même l’air de ne plus vouloir le lâcher… Des demoiselles qu’il semble finalement préférer lorsqu’elles ont la chevelure foncée et les yeux bruns clairs. Et si possible, un arrière-train bien volumineux et musclé en option, comme il le précise dans « Turfu » encore une fois :

« Elle a cul d’jument, j’la veux/
J’vais lui mettre doucement au calmeu »

Difficile de faire plus explicite ici. B2O les aime bien entretenues, abonnées du fitness, amatrices de squats. Dès lors, il y a de fortes chances que l’affaire puisse se conclure, tranquille #OKLM. Cependant, mesdames vous l’aurez saisi, il ne faudra pas s’attendre à quelconque suite. Pour tel projet, tapez plutôt à la porte du voisin. Celui-ci sera sûrement plus prompt à accueillir pareilles requêtes, vu le style de vie de looser qu’il mène, comme Booba le laisse entendre avec mépris dans « Caramel » :

« T’es « Amour Gloire et Beauté », j’suis « Haine, Victoire et Colère » »

ALBUM RÉÉDITÉ, EXPLOIT AUSSI

Est maintenant venu le temps de conclure. Brièvement. La principale question qu’on s’est posée pour construire cette série d’articles était : Booba est-il toujours un grand lyriciste ? En d’autres termes : fait-il aujourd’hui encore honneur à sa réputation de parolier, lui qui a été cité et analysé par de fins connaisseurs de la langue française15 ? Au vu de tout ce qui précède, vous aurez sûrement compris ce qu’on pense : la réponse est OUI ! En effet, si beaucoup lui reprochent sa tendance à souvent aborder les mêmes thèmes – ce qu’il assume complètement cela dit, rétorquant qu’il ne fait que décrire sa vie, son quotidien, sa routine – il est impossible de nier qu’au niveau de la forme de ses textes, l’artiste s’est constamment renouvelé. D’innovations en innovations, il en est parvenu tout récemment à une invention majeure, la fameuse Grammaire du Futur, qu’on trouve révolutionnaire, on ne s’en cache pas ! Plusieurs autres rappeurs ont d’ailleurs commencé à l’utiliser également, et il y a fort à parier qu’elle se répandra toujours plus, dans le milieu comme en dehors… #WaitAndSee

En attendant, B2O ne semble pas vouloir en rester là. Il sait qu’amener du neuf constamment est une condition sine qua non pour rester au top. Il aime ainsi à rappeler qu’il est le numéro un, et que, si ses collègues prennent souvent exemple sur lui, lui ne daigne pas leur adresser un regard. En témoigne ici cette punchline, issue du morceau « Caramel » again :

« OG Kush parfume le Cohiba/
J’suis number one, premier d’la classe donc je ne copie pas »

On l’imagine bien en studio ici, dans un aquarium de fumée (l’« OG Kush dans le Cohiba » représentant un cigare rempli de marijuana), en plein processus d’écriture, réfléchissant à quelle sera sa prochaine innovation… Et faisant le bilan de sa carrière. Une carrière semée d’embûches, où il a perdu plumes et amis, mais dont il a – jusqu’à maintenant en tout cas – réussi à se sortir victorieux. La dernière phase de « Billets Verts », ultime morceau de l’album Futur 2.0 Deluxe, résume bien tout ceci, en guise de mot de la fin :

« Zoome sur mon flag, impacts de balles forment mon logo »

Remixant ici une phrase classique du rappeur Ill (qui fut un temps son collègue au sein du label Time Bomb, tout aussi mythique), B2O utilise une dernière fois sa Grammaire du Futur pour matérialiser son parcours et ses accomplissements. Des nombreux coups et balles qu’il a reçus, il a fait son emblème, son étendard. « Plus le combat est dur, plus la victoire est belle » qu’il disait déjà dans « Garcimore »16. Un adage qui semble lui correspondre parfaitement donc. De combats en combats, de victoires en victoires… #HastaLaVictoriaSiempre

Un jour peut-être, Booba sera cité dans les dictionnaires, manuels de français, voire de philosophie. Ses figures de style seront étudiées en cours, analysées, expliquées. Lui, et le mouvement dont il est issu, le Rap, seront enfin reconnus par l’intelligentsia, les médias, voire la société entière… On n’en parlera plus seulement lors de scandales ou faits divers, mais on en vantera les prouesses et mérites, à juste titre. #UnJourPeutÊtre. D’ici là, B2O continuera probablement d’envoyer du lourd, et on se réjouit ainsi d’entendre les prochains morceaux à venir… Avec toujours autant d’images et de créativité dans ses textes ? C’est tout ce qu’on peut espérer !

 

 

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José Geos Tippenhauer aka @genevaGEOS

 


[1] Il a notamment appelé ainsi le premier titre de son album Lunatic, sorti en 2010.

[2] Voir p.ex. : http://www.glamourparis.com/culture/actu-musique/articles/interview-on-a-rencontre-le-vrai-booba/21309/page/2

[3] Voici ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89quipe_du_S%C3%A9n%C3%A9gal_de_football

[4] Cf. le fameux film « 187 Code Meurtre » avec Samuel L. Jackson, sorti en 1997. Pour d’autres références plus « sérieuses », il suffit de taper « 187 penal code » sur Google…

[5] La première termine une mesure, la seconde en commence une autre en fait.

[6] Pour plus de détails, voir p.ex. : http://fr.wikipedia.org/wiki/A%C3%AFd_al-Adha

[7] Pour un aperçu de quelques exemples en Rap US, voir entre autres le couplet de Drake sur le son « Forever », où il enchaîne les phases en Supa Dupa Flow. Voir aussi le morceau de Big Sean, dont le titre est justement « Supa Dupa Flow », et aurait donné son nom à la figure.

[8] Voir entre autres : http://fr.wikipedia.org/wiki/Conflit_en_Casamance

[9] Voir ici : http://www.nicematin.com/article/as-monaco/as-monaco-mendy-la-confirmation.669971.html

[10] Voir p.ex. : http://www.dilap.com/contributions/banlieue-beur/beur-arabe-francais.htm

[11] À ce sujet, voir p.ex. l’itw suivante : http://www.lessentiel.lu/fr/sortir/concerts_et_soirees/story/17829902

[12] Voir p.ex. : http://sfrlive.sfr.fr/actualites/booba-je-suis-entrepreneur-et-businessman-je-n-691775

[13] Voir entre autres : http://www.lesinrocks.com/2013/11/24/musique/booba-jai-toujours-envie-competition-11447489/ et http://www.parismatch.com/Culture/Musique/Booba-rappeur-XXL-145074

[14] Voir p.ex.: http://www.atlantico.fr/decryptage/belek-dahak-hagra-comment-langage-banlieues-se-construit-vincent-mongaillard-802916.html

[15] Voir p.ex. l’article de T. Ravier pour la Nouvelle Revue Française, consultable ici: http://haterz.fr/wp-content/uploads/2010/05/Booba_in_NRF_haterz.pdf

[16] Titre sorti en 2007 sur la mixtape « Autopsie vol.2 ».

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Mat

Point de vue intéressant.

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