Genre Le 22 janvier 2014

L’avortement est une affaire privée…

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L’avortement est une affaire privée…

© Phanie

… Au même titre que la maladie, l’accident, le handicap, le cancer, la grossesse (…) qui sont des évènements imprévisibles qui se vivent dans l’intimité. Pour des raisons morales, cachées sous des prétextes de coûts, l’extrême droite et les « pros life » qui, c’est prouvé, sont derrière cette initiative, attaquent dangereusement le principe de solidarité de l’assurance-maladie obligatoire des soins.

Le système actuel d’assurance-maladie selon la loi fédérale sur l’assurance-maladie (LAMal) se fonde sur un principe de solidarité duquel il découle que les primes ne sont pas fixées en fonction des risques. Les jeunes ne paient donc pas moins que les personnes âgées (qui génèrent à elles seules la plupart des coûts de la santé), les hommes ne paient pas moins car ils ne peuvent pas être enceintes, les femmes ne paient pas moins bien qu’il soit invraisemblable qu’elles aient le cancer de la prostate, les fumeurs et les personnes ayant des problèmes d’addictions ne paient pas plus. Les personnes obèses, en surpoids, (fléau mondial engendrant énormément de coûts en raison des complications multiples et possibles) ou ne faisant jamais de sport ne passent pas plus à la caisse, tout comme les personnes qui ont un risque accru d’avoir le cancer en raison de leurs antécédents familiaux. En clair, tout le monde est à la même échelle même si selon sa franchise, la prime varie un peu. Le principe de solidarité ne peut marcher que si l’on ne le remet pas en question. Les initiants ouvrent la boîte de Pandore, et qui sait si demain nous ne verrons pas une initiative « Stop aux personnes en surpoids », « Le cancer du poumon des fumeurs ne doit plus être remboursé », « La grossesse est une affaire de femme »…

Avorter est une affaire privée. Toute femme qui prend cette décision ne le fait pas à la légère. Mais pour n’importe laquelle, c’est à un moment donné précis de leur vie, en considérant toutes les options, la meilleure solution. Personne ne peut s’autoriser à remettre en question le jugement de ces femmes ou leur décision : elle leur appartient. En revanche, il s’agit de leur permettre de faire un choix en ayant des options égalitaires. Ce n’est pas parce qu’une femme est pauvre qu’elle ne doit pas pouvoir envisager d’avorter, sa décision est alors biaisée. À en croire les initiants, les femmes avortent pour un oui pour un non, parce que c’est remboursé par l’assurance obligatoire des soins ! La loi actuelle demande déjà aux femmes de justifier leur décision et elles rencontrent deux fois le médecin avant de subir la procédure. Retourner en arrière, c’est accepter de prendre des risques pour les patientes : nous verrons une recrudescence des méthodes moyenâgeuses et peu orthodoxes mettant la santé et la vie des femmes en jeu. S’injecter du savon dans l’utérus, percer l’utérus avec des aiguilles à tricoter, prendre des substances mortelles, etc., sont autant de procédés utilisés à l’époque des « faiseuses d’anges », engendrant une augmentation de la mortalité maternelle et compromettant les futures grossesses. Une étude montre que lorsqu’il n’y a pas de législation rendant l’avortement légal ou lorsque la législation est revenue en arrière, la mortalité maternelle augmente fortement.1 Nous verrons à nouveau surgir le tourisme de l’avortement et les femmes ne seront plus prises en charge correctement. C’est tout simplement inacceptable pour un pays comme la Suisse !

Là où le bât blesse d’autant plus, c’est lorsque, sous un titre vendeur, « l’avortement est une affaire privée », les initiants inscrivent dans le texte quelque chose de tout autre sans en parler et sans en débattre. Constitution fédérale Art. 117 al. 3 nouveau : « Sous réserve de rares exceptions concernant la mère, l’interruption de grossesse et la réduction embryonnaire ne sont pas couvertes par l’assurance obligatoire. » La réduction embryonnaire, comme son nom l’indique, permet de réduire le nombre de bébés attendus. Les femmes d’un certain âge, prenant un traitement pour tomber enceinte, peuvent tout à coup porter des sextuplés. Une grossesse à 40 ans est déjà risquée, une grossesse multiple d’autant plus. Non seulement pour la mère, mais également pour les enfants à venir. La médecine d’aujourd’hui ne permet pas de tout contrôler et ne fait pas non plus des miracles. Il se peut que non seulement la mère ne mène pas sa grossesse désirée à terme mais qu’en plus tous les enfants ne survivent pas et que ces derniers subissent des dommages. La sécurité du patient et la garantie de la qualité des soins sont l’un des fondements de la loi sur l’assurance-maladie. Avec cet article, il est complétement remis en cause.

Enfin, sous prétexte de coûts (à savoir que nous parlons de 0.03% des coûts annuels de la santé), la morale et la religion s’insinuent dans une institution qui ne devrait pas porter de jugement de valeur. Évidemment, les initiants proposent une assurance complémentaire pour qui veut avorter. Aujourd’hui, la jeune fille mineure, qui est confrontée à une grossesse, devra d’une manière ou d’une autre en référer à ses parents puisque le coût apparaîtra sur la facture. Ce n’est pas facile et, suivant les situations et les pratiques à la maison, ce n’est même pas envisageable. Du reste, dans ces cas-là, il y a heureusement le planning familial qui peut venir en aide à ces personnes en détresse. Mais en tant que parents, est-il facile d’anticiper que votre fille de 13 ans devienne un jour sexuellement active ? Pouvez-vous vous envisager, que, pour une raison donnée, la méthode contraceptive adoptée ne marche pas ?  Pouvez-vous imaginer le pire et vous dire « ah tiens je vais prendre une complémentaire pour ma fille maintenant qu’elle a ses règles, on ne sait jamais, si elle se fait violer » ? Avorter n’est pas un choix qu’on prend à la légère. C’est une décision face à l’imprévu, face à l’inenvisageable, face au coup du sort que la vie peut nous amener. Tout comme les personnes qui découvrent leur cancer à un stade avancé et qui, malgré le peu de chance de survie et les coûts (nettement plus importants qu’un avortement), décident de se battre et de tenter leur chance. Tout comme les personnes âgées, qui, malgré les risques dus à l’opération, subissent un remplacement de la hanche pour pouvoir rester autonomes et vivre de manière digne. Cet article signe le glas du principe de solidarité. Pourquoi payer pour des soins à des personnes qui sont en prison ? Pourquoi payer pour des soins alors que les personnes se sont elles-mêmes mises en danger ? Nous ne voulons pas remettre en question les fondements de la LAMal, nous voulons défendre et assurer un accès aux soins de qualité pour toutes et tous sans jugement de valeur, sans apriori, avec humanité et dans le respect.

 


1 Benson et al., „Reductions in abortion-related mortality following policy reform: evidence from Romania, South Africa and Bangladesh” Reproductive Health 2011, 8:39

Commentaires

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L’avortement, une affaire privée… | Delphine Bachmann

[…] ou lorsque la législation est revenue en arrière, la mortalité maternelle augmente fortement.1 Nous verrons à nouveau surgir le tourisme…

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Quentin

Je suis pour une solidarité totale ;) C'est bien ça le problème. Vous pensez que la solidarité est un principe…

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Delphine

Votre problème c'est pas l'avortement, c'est que vous êtes contre le principe de solidarité, fondement de notre système de santé…

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L’avortement, une affaire privée… | Delphine Bachmann

[…] ou lorsque la législation est revenue en arrière, la mortalité maternelle augmente fortement.1 Nous verrons à nouveau surgir le tourisme de l’avortement et les femmes ne seront plus prises […]

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Laure

Merci et bravo pour cet article! Je suis d’accord, on ne peut pas commencer à juger qui mérite des soins ou pas. Concernant le contrôle des naissances j’ai envie de soulever la question controversée de la pilule contraceptive. Non-remboursée, est-ce qu’elle ne ferait pas déjà figure d’assurance complémentaire, culpabilisant celles qui ne souhaitent pas interrompre leur cycle pendant des années à coup d’hormones? Je soutient qu’on doit avoir le choix pour son corps.

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Quentin

Cet article est d’une hypocrisie folle. soit vous ne savez pas lire, soit vous vivez dans un monde imaginaire. Le texte n’empêche en rien une femme pauvre d’avorter puisque notre filet social prend en charge ce genre de chose. Il n’y a aucun soucis à cela. Concernant l’assurance maladie, elle a pour but de financer des maladies (c’est son nom), et non pas de financer des avortements. D’ailleurs le peuple n’a jamais dit qu’il voulait inclure l’avortement dans les soins pris en charge par l’assurance de base, ca c’est le gouvernement qui a appliqué cette loi d’application. Le peuple donnera prochainement son aval, ou non, à cela. Mais il est risible de venir lire des « il est prouvé que » alors que la droite n’a jamais remis en cause le système Suisse. Néanmoins, il est normal de se poser la question du financement. Est ce au peuple de financer ca ? Si le parlement decide de mettre l’assistance au suicide dans la liste des prises en charge vous l’accepteriez ? Et le peuple ? Pas si sûr … Et pourquoi le petit peuple devrait payer pour les conneries des autres ? pourquoi certains font attention à ne pas peser sur l’assurance alors que d’autres en ont rien à foutre ? Je n’ai pas a payer pour un fumeur, il est en devoir d’assumer ses choix, et concernant l’avortement il en est de même. Un avortement vaut 4 mois de mes primes, il n’y a aucune raison que je paie une année d’assurance pour financer 3 avortements. Mon argent est là pour ceux qui en ont besoin, par maladie ou handycape, et non pas par bêtises. Quentin

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Lisa Lou

« Le texte n’empêche en rien une femme pauvre d’avorter puisque notre filet social prend en charge ce genre de chose. Il n’y a aucun sou­cis à cela. »

Euh…ben, justement, l’initiative tend à réduire le filet social à peau de chagrin…pour l’avortement, le « filet social », c’est l’assurance-maladie, point. C’est logique, puisque l’avortement est un acte médical (qui se fait toujours sur l’avis d’un, non, de DEUX médecins!)

L’assurance-maladie, vous avez l’air de l’ignorer, est avant tout un système SOCIAL de SOLIDARITE: ceux qui sont dans une meilleure situation donnent pour aider ceux qui en ont besoin.

« Je n’ai pas a payer pour un fumeur, il est en devoir d’assumer ses choix, et concer­nant l’avortement il en est de même. Un avor­te­ment vaut 4 mois de mes primes, il n’y a aucune rai­son que je paie une année d’assurance pour finan­cer 3 avor­te­ments. »

Vous n’avez donc officiellement RIEN compris au principe de solidarité.
Pour vous expliquer, poussons votre raisonnement:
Si vous vous retrouvez aux soins intensifs pour un accident de ski, ou d’un autre sport, on ne devrait pas vous rembourser car le loisir est une affaire privée et le ski une activité dangereuse?
Et si, par précaution, vous décidiez alors de ne pratiquer aucun sport, on ne devrait pas vous soigner en cas de crise cardiaque car vous n’avez pas tout fait pour préserver votre coeur?

Et, pour l’ironie: les fumeurs – dont je ne suis pas – contribuent bien plus que vous à financer l’AVS/AI grâce aux taxey monstrueuses qu’ils payent! remercions les au lieu de leur dénier le droit fondamental de se soigner…!)

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Quentin

Il n’y a pas de lien à faire entre l’assurance maladie et le système d’aide sociale, le premier est national et le second cantonal. l’avortement n’a rien à faire dans un processus lié à l’assurance maladie, je me répète, l’aide au suicide non plus ne devrait jamais être pris en charge par nos assurances (et ici aussi il faut des médecins, cela ne change rien à la question, votre argument n’en est pas un).

Je ne remet pas en cause le principe de solidarité de l’assurance maladie, mais il est faux de croire que celle ci a pour but de réparer toutes les conneries des gens, et vous ne devez pas être bien renseignée à ce sujet puisque justement, certains domaines sportifs sont aujourd’hui exclu des soins de bases ! (base jump par exemple) Et je suis le premier enchanté à l’idée de créer des groupes particuliers, qui doivent s’autoprendre en charge, ou de crée des options (options skis / options plongée/options bricolage avec outil dangereux). Dans la RC c’est le même principe, et c’est aussi du social et solidarité non ? Pourtant sur ma RC j’ai bel et bien des options, fixée par la loi, à prendre en fonction de mes activités ! Pourquoi la logique ne s’appliquerait pas aux activités qui engagent l’assurance maladie ? Et concernant les fumeurs, une étude fédérale a été commandée pour connaître la réalité des coûts globaux. Pour le moment il semblerait que ce soit des gens fort couteux (taux d’absentéisme au travail par maladie du double qu’une personne saine, performance générale moins bonne, jour de pose cumulées annuelle 3 à 4 fois supérieure, cancer en surnombre, nécessite souvent l’aide sociale, etc etc)

Donc pour les fumeurs j’attends les rapports et nous devrions décider de leur rang dans nos assurances en fonction des résultats des coûts globaux sur la société et sur notre PIB (aux US on estime à une perte de 40% de chiffre d’affaire les employés fumeurs, d’où le fait que certaines entreprises évitent ces gens comme la peste).

Bref, je me répète, je paie mon assurance pour les gens qui sont malades et sans avoir engagé leur responsabilité dans leur maladie, c’est ce à quoi doit répondre à 75% mon assurance, le reste, les accidents, il est normal de les prendre en charges mais sous réserve d’un engagement particulier sous forme d’option. Et l’on pourrait eventuellement mettre l’avortement dans une option spéciale au même rang que les gens qui courent chaque 6 mois au planning familial (qui, fort heureusement, est exclu de l’assurance !)

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Delphine

Votre problème c’est pas l’avortement, c’est que vous êtes contre le principe de solidarité, fondement de notre système de santé LAMAL. A vous lire c’est à croire que bientôt, nos primes seront fixées en fonction de combien de fois par jour on traverse la route… On en reparlera si un jour (et je ne vous le souhaite pas) vous êtes atteint (ou vos proches) d’une maladie grave, handicapante, et coûteuse.

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Quentin

Je suis pour une solidarité totale 😉 C’est bien ça le problème. Vous pensez que la solidarité est un principe qui permet aux gens sans principes ni responsabilités de se sortir de n’importe quelle situation grâce à l’argent des autres ? Non ce n’est pas ça la solidarité. la solidarité c’est de préserver les autres de surcoûts inutiles pour justement pouvoir utiliser l’argent afin d’aider les personnes qui en ont vraiment besoin. Contrairement à ce que sous entend votre dernier « argument » (je sais pas si le terme est juste mais passons) de par mon vécu je peux vous assurer que la notion d’assurance de base et des nécessités d’assurance de base me sont bel et bien connues, et c’est en ces circonstances-ci que je me suis rendu compte à quel point il est nécessaire d’empêcher les gens d’usurper de l’argent de la solidarité nationale au profit de cause qui ne nous concernent pas. Encore une fois, nous n’avons pas à payer pour les bêtises des autres. ABE

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L’avortement est une affaire privée… (Jet d’encre, 22.01.14) | CLAC !

[…] Bachmann et Stéphanie Riehle, site Jet d’encre, […]

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