Société Le 3 septembre 2018

Porteous occupé : l’occasion de réfléchir sur Genève

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Porteous occupé : l’occasion de réfléchir sur Genève

Vue depuis le Porteous. © DPR

Depuis le samedi 25 août, le collectif « Prenons la ville » occupe Porteous, une ancienne station d’épuration laissée à l’abandon, dont les autorités du canton de Genève ont décidé de faire une institution carcérale. Les occupants cherchent à y établir un centre socio-culturel autogéré. Pour Victor Santos Rodriguez, la portée de cette controverse dépasse l’enjeu étroit de la future réaffectation des lieux. Porteous pose la question plus large du modèle d’espace urbain dans lequel notre société souhaite vivre.


 

Petit, je vivais à la rue Leschot, Plainpalais. Je me souviens encore du sentiment de peur qui s’emparait de moi à chaque fois que je croisais les squatteurs du coin de la rue. « Attention, ne t’approche pas d’eux, ce sont des drogués et des voyous », « ils sont sales et peuvent te refiler des maladies », « ils ne savent pas vivre avec nous, en société, et sèment le désordre », me répétait-on à l’envi. Et comment pourrait-il en être autrement à la vue de ces cuirs cloutés, ces crêtes colorées et ces pantalons paramilitaires « crados » aperçus au détour de la rue Jean-Violette ou encore vers la Tour sur le chemin de l’école ? Le cortège de représentations néfastes qui circulaient autour de la figure du squatteur se voyait alors conforter dans mon jeune imaginaire par la rencontre avec cette différence radicale, profondément dérangeante. Après tout, la corne rouge vif du Rhino n’indiquait-elle pas qu’ici se trouvait l’antichambre de l’enfer ?

Évidemment, je confondais tout. J’épousais une image stéréotypée qui ne correspondait guère à la réalité d’un groupe sociologiquement hétérogène, tant dans les motivations (démarche idéologique, nécessité économique, absence de permis de séjour valable, volonté de rupture familiale, etc.) que dans les modes de vie, les pratiques quotidiennes et – plus accessoirement – les styles vestimentaires (oui oui, il y a aussi des squatteurs « petits-bourgeois »)1. Loin d’être un phénomène marginal (entendez : fait exclusivement de « marginaux »), le mouvement squat était alors massif à Genève avec, selon certaines estimations, pas moins de 160 lieux occupés dans les années nonante2. « La cité de Calvin, capitale européenne du squat » (même le plus sensationnaliste des Bernard de La Villardière n’aurait pas pu imaginer mieux) – qui l’eut cru ? Depuis, la scène squat genevoise n’a cessé de s’appauvrir, se réduisant comme peau de chagrin sous l’effet des politiques répressives mises en place par les autorités du canton3.

La vie dans les squats, bien sûr, n’était pas toute rose. La toxicomanie, l’alcoolisme, la malnutrition, la transmission de maladies infectieuses, la marginalisation ou encore les conduites violentes ont bel et bien existé dans certains lieux, de manière ponctuelle ou plus récurrente4. Il convient néanmoins de noter que les causes et les effets s’entremêlent ici. Autrement dit, il serait pour le moins discutable d’affirmer que le squat était lui-même à l’origine de tels maux quand il ne se muait en réalité souvent qu’en réceptacle de la misère humaine que produit, rappelons-le, notre société dans sa globalité. Surtout, ces côtés sombres ne sauraient point masquer ce que la culture squat a apporté à la ville et à ses habitant-e-s. Pour beaucoup de jeunes (et moins jeunes), écrasés sous le poids de normes sociales rigides et enserrés dans des stricts corsets familiaux, en situation de mal-être identitaire, dépourvus de projet d’avenir aux contours bien définis, la vie en squat a représenté une formidable respiration – un espace de liberté, de résistance et d’expérimentation où le croisement des subjectivités permettait, paradoxalement, de mieux aller à la rencontre de soi5. Pour celles et ceux (nombreux) qui fréquentaient les squats sans y vivre pour autant, ces lieux de socialisation et de synergies créatives – bars, théâtres, salles de concert, espaces de réflexion, etc. – ont composé une offre sociale et culturelle bon marché qui n’aurait pas pu naître dans des cadres institutionnels plus policés. Goulet, CG, Artamis, Rhino, Garage, Galerie marchande, Brigitte, Escobar… À mesure que le réseau de squats genevois s’effritait, ce sont donc ces manières de voir, faire, expérimenter, créer, être qui ont graduellement disparu et, avec elles, des potentialités émancipatrices pour toute une jeunesse qui étouffe aujourd’hui6.

 

 

Au regard de ces externalités positives, comment se fait-il que les squat(teur)s jouissent d’une si mauvaise réputation dans notre système de représentations collectives ? Pour le formuler différemment : pourquoi les autorités abordent-elles cette question suivant un prisme sécuritaire, faisant usage d’instruments coercitifs pour y faire face ? Si le squat suscite autant d’aversion de la part de l’État et de la population que ce dernier contrôle, c’est parce que le fait même de squatter est une pratique qui est de nature à questionner fondamentalement notre ordre social (libéral-capitaliste) basé sur le droit de propriété. Il ne s’agit pas de faire ici le procès de la propriété en tant qu’institution sociale (tout un débat politico-philosophique en soi7), mais plutôt de dire qu’elle ne devrait jamais s’ériger au rang de dogme absolu. En d’autres termes, l’intérêt de préserver la propriété – individuelle ou institutionnelle – doit être évaluée en considération des circonstances particulières et du droit non moins essentiel des citoyen-ne-s à l’espace urbain. Très concrètement, il est tout à fait aberrant que de larges espaces soient laissés vacants durant des périodes prolongées alors que la ville manque cruellement de logements à prix abordables et de lieux de culture dite « alternative ». Dans ces cas, la valeur d’usage de l’espace doit prévaloir. Ce qui est illégal n’est pas toujours illégitime.

Depuis le samedi 25 août, le collectif Prenons la ville occupe Porteous, une ancienne station d’épuration laissée à l’abandon durant de nombreuses années, et dont le canton a décidé de faire une institution pénitentiaire où des détenus en phase de réinsertion seront logés8. À ce dessein carcéral, les occupants opposent un projet de centre socio-culturel autogéré, accessible à tou-te-s, et souhaitent entrer en dialogue avec les autorités cantonales9. Cette bataille a valeur de symbole, et nous serions mal inspirés d’en circonscrire la portée à un élan contestataire d’une poignée de « gauchos radicaux ». Bien au-delà de l’enjeu étroit de sa future réaffectation, Porteous est un défi adressé à l’ensemble de notre société en ce qu’il pose la question plus large du type de milieu urbain dans lequel nous désirons vivre. Souhaitons-nous promouvoir un modèle de ville où l’agencement de l’espace est ouvert et inclusif, ou déciderons-nous de vivre sous l’empire du tout privatisé et sécuritaire ? Quel paradigme est le mieux à même de protéger les territoires urbains de la criminalité, celui de la culture ou de la prison ? L’image de cette majestueuse structure surplombant un Rhône sauvage est une invitation à prendre de la hauteur en tant que société et retravailler ensemble nos imaginaires collectifs.

 

Vue de l’extérieur. © DPR

 


Références :

1. Un certain nombre d’éléments factuels évoqués dans cet article se basent sur des témoignages d’anciens squatteurs ou de personnes proches de ce milieu, notamment celui de Marie-Hélène Grinevald. Squatteuse au CG dans les années quatre-vingt, elle est aujourd’hui guide culturelle et touristique et organise des visites historiques des squats de Genève. Madame Grinevald a notamment fait un travail de documentation remarquable du mouvement squat à Genève en cartographiant ses différents sites. Son site internet regorge par ailleurs d’informations.

Voir aussi : Nadia Vochtchinine et Fabrice Coppex, « Squats & santé », Faculté de Médecine, Genève, juin 2001

2. Entretien avec Luca Pattaroni, sociologue à l’EPFL, « Que reste-t-il des squats genevois ? », swissinfo.ch, 20 juillet 2007.

Au milieu des années nonante, il y aurait eu près de 2000 personnes qui logeaient dans des squats à Genève. « Genève orpheline de ses squats », Le Temps, 22 juillet 2017.

Yves Jackson, médecin aux HUG ayant vécu dans un squat au cours de ses études, estime quant à lui que 1% de la population genevoise squattait alors. Nadia Vochtchinine et Fabrice Coppex, op. cit., p. 6.

3. « Genève : évacuation du squat Rhino », Radio Télévision Suisse, 23 juillet 2007.

« Genève : le squat de l’Arquebuse se prépare à une évacuation », Radio Télévision Suisse, 25 juillet 2007.

« Un nouveau squat à Genève », Radio Télévision Suisse, 25 août 2007.

« A Genève, les irréductibles squatters conchois », Le Temps, 18 juin 2017.

4. Sur les questions de santé, consulter cette enquête de terrain réalisée en 2001 par deux étudiants de troisième année de la Faculté de médecine de l’Université de Genève : Nadia Vochtchinine et Fabrice Coppex, op. cit.

Concernant les expressions de violence, voir par exemple la triste affaire des viols dans le squat de Pré-Naville, bien documentée dans cet article Wikipedia (+ document d’archive de la RTS).

5. « La culture squat », Emission VIVA, Radio Télévision Suisse, 31 octobre 1993.

« Production artistique dans les squats de Genève, un moyen d’intégration sociale ? », film réalisé par Nicolas Righetti dans le cadre d’un diplôme à l’Institut d’études sociales à Genève, automne 1996.

6. Voir par exemple le cri du cœur signé sur cette plateforme par le jeune étudiant genevois Quentin Pilet.

Quentin Pilet, « Quelle alternative pour Genève ? », jetdencre.ch, 22 décembre 2015.

7. Sur le plan philosophique, voir par exemple :

LOCKE, John, Traité du gouvernement civil, Paris, Flammarion, 1984 (version originale : 1689).

PROUDHON, Pierre-Joseph, Qu’est-ce que la propriété ?, Paris, Le Livre de Poche, 2009 (version originale : 1840)

8. « Occupation inédite au bord du Rhône au moyen d’un radeau », Tribune de Genève, 26 août 2018.

« L’occupation «aquatique» du bâtiment Porteous se poursuit », Tribune de Genève, 27 août 2018.

« Nouveau squat culturel », Le Courrier, 27 août 2018.

« Le bâtiment occupé se dessine un avenir sans prison », Tribune de Genève, 29 août 2018.

« Solidaire de la Ville de Vernier, la Ville de Genève soutient la réaffectation culturelle du bâtiment Porteous », Ville de Genève, 29 août 2018.

« Une plainte a été déposée contre les squatteurs de Porteous », Radio Lac, 30 août 2018.

« Porteous, un vaisseau fantôme sur le Rhône », Tribune de Genève, 31 août 2018.

« L’ancienne station d’épuration d’Aïre dévoile son béton brut au public », Tribune de Genève, 1 septembre 2018.

9. Pour en savoir davantage sur les revendications des occupants, consulter le site renverse.co.

Commentaires

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Fetus Fan

Certains disent que ce lieu se nomme le #Fetus.

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Certains disent que ce lieu se nomme le #Fetus.

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