Culture Le 24 mars 2013

Salades, tomates, oignon? Clash clash clash… [Episode 3]

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Salades, tomates, oignon? Clash clash clash… [Episode 3]

Episode 1: MISE EN BOUCHE

Episode 2: DES STRATEGIES ASYMETRIQUES

Clash_Vignette

Episode 3 : Tomates et salades

La semaine dernière, nous avons découpé nos ingrédients : salades, tomates, oignon. Aujourd’hui, cap sur les tomates et les salades.

Avec Wesh Zoulette, pour la première fois dans une carrière longue et productive, Rohff remixe le titre d’un rival – Wesh Morray – et lui consacre une chanson. « J’ai repris ton son, je l’ai customisé ». Rohff utilise l’anglicisme customiser pour expliquer sa démarche. En d’autres termes, il a personnalisé le morceau de Booba, a évincé le style de son rival, pour y imposer son style propre. Seul le titre, une partie du refrain et deux lignes de l’outro – ou épilogue – empruntent au texte original. Si l’on met à part les deux références cinématographiques à Scarface et à American Gangster, le reste du morceau s’annonce comme de l’authentique Rohff.

Qu’écrit donc Rohff, s’il ne réécrit pas ? Il nous décrit Booba tel qu’il le perçoit. Fake, gonflé, mytho, Booba serait une imposture qui paradoxalement – c’est ainsi que se termine le dernier couplet – trop égoïste, ne ferait profiter personne de sa médiocrité supposée : « Ton feat avec Rim’K lui a pas servi à grand chose (…) trop égoïste tu n’as fait briller personne. ». Après avoir dressé un portrait peu élogieux de son rival, Rohff lui accorderait, au final, une aura qu’il garderait pour lui. Et de conclure, « T’as pas l’air ridicule maintenant hein ?! Imbécile va ! ». À chacun de juger.

Mais le message a été assené : « ni rebeu ni négro, le plus gros mytho de l’époque », Booba serait faux là où Rohff serait vrai. Dans l’imaginaire manichéen de ce dernier, il y aurait le vrai, il y aurait le faux. Le blanc, le noir. Pas de rencontre, pas de mélange possible entre ces deux extrêmes, pas même de co-existence : « mieux vaut te suicider ».

Prenons maintenant un peu de recul et essayons d’envisager les objectifs du discours de Rohff et les moyens mis en œuvre pour les atteindre.

La marque distinctive de Rohff est la force de son flow et la détermination de ses assertions. Pour qualifier ce rappeur, les métaphores guerrières sont souvent utilisées. Il est un légendaire guerrier linguistique, ses morceaux sont souvent des tueries hardcore comme Machine de Guerre, « il est un warrior capable d’exceller dans l’émotionnel comme dans le brutal» nous dit Olivier Cachin1. Force est de reconnaître, à la première écoute de Wesh Zoulette, que nous n’avons pas à faire à un plaisantin, que le ton, loin d’être comique, vise au sérieux et que la force de son flow se veut en adéquation avec la force de son propos. Mais qu’est ce donc que ce fameux flow/flot ?

Pour Julien Barret, il s’agit « du débit vocal du chanteur, de sa scansion (…). C’est une mélodie qui repose non tant sur les notes et les octaves mais sur les rythmes et les accents »2. Si ce flow peut être fluide, « l’élocution peut aussi être précise, ar-ti-cu-lée, saccadée et hachée à l’extrême. Les mots sont alors jetés comme une rafale, de balles, de pierres ou de coups de poing. »3. Chant de guerre devient champ de guerre.

Wesh Zoulette s’ouvre sur la reprise de l’instrumental de Therapy ; après quelques mesures, un effet sirène vient se greffer et annonce vaguement un autre opus de Rohff, K-SOS Music : l’ambiance est guerrière, offensive.

Dans Wesh Zoulette, en une intro(duction), trois couplets et une outro, Rohff déploie son propos, sur un ton martelé, dans un débit puissant et ininterrompu. L’auditeur fait face à un bloc, brut de décoffrage, où il n’y a guère de place pour la pause respiratoire. Pas de vide, pas d’interstice, on avance avec le rappeur d’un pas cadencé et résolu, sans retour en arrière possible. Si le flow fait bloc, le ton est assertif. Toutes les phrases de Rohff sont des déclaratives, à l’exception de quatre questions qui ne sont que rhétoriques. Ainsi: « puisque t’ouvres tes fesses, qui n’est pas tenté de t’sodomiser ? »

Mais que se cache t-il derrière ce flow et ce ton ? Quel fond pour cette forme ? Après tout, l’acronyme R.O.H.F.F ne signifie-t-il pas Rimeur Offensif Honorant le Fond et la Forme ? Loin de nous la prétention de résumer toute l’œuvre de Rohff et d’en dégager une idéologie, juste de se pencher sur le message véhiculé par ce morceau en particulier.

Ici, derrière l’assertion se cache l’affirmation d’un territoire, et derrière la scansion, la revendication de ce territoire. Territoire qui n’est autre que le Rap Game. Pour y avoir droit de cité, des critères aux allures arbitraires semblent être nécessaires. Dans une vision assez clanique et patriarcale – « Tu t’sers de nos codes, de nos mots, de nos méthodes » – selon le Padre du Rap Game, pour se prétendre rappeur, il faut :

– Être un enfant de la rue – « les enfants de la hass ressemblent à mes textes ».

– Avoir grandi dans ce qu’on appelle communément la France des quartiers, la banlieue – « t’as pas grandi dans le tiek4».

– Avoir du vécu, être un gangster mais ne pas s’en glorifier – « même trente condamnations, mes youvs ne font pas les fiers ».

– Être authentique et vaillant – « pour les vaillants Houss doit continuer d’exister », « vrai n’a rien à prouver ».

– Faire profiter les autres de son succès, le cas échéant, dans une logique de partage et de solidarité – « J’lance des carrières #Sultan ».

– Mais surtout – cela semble être le critère premier puisque c’est celui du refrain – avoir une légitimité identitaire, pour ne pas dire raciale, à savoir : être Noir ou Arabe – « My nigger, my rebeu / Vrai de vrai, dans le Rap Game y en a trop peu ».

Conditions ou critères qu’évidemment – tout le propos est là – Booba, aux yeux de Rohff, ne remplit pas. C’est parce que Booba :

-ne serait pas un enfant de la rue,

-qu’il n’aurait pas grandi dans un quartier,

-qu’il serait un faux gangster,

-qu’il serait égoïste et ferait cavalier seul,

-mais surtout parce qu’il ne serait ni noir, ni arabe,

que cet artiste serait à exclure du Rap Game, où il œuvrerait sans légitimité. Pour Rohff, la sentence tombe : éviction sans appel de cet illégitime : « tu seras jamais comme nous, n’en fais pas un complexe ».

Mais qu’en est-il vraiment et sur quoi Rohff fait-il reposer ces allégations ? Car, enfin, Booba n’est-il pas originaire d’un quartier ? Boulogne, Pont de Sèvres, 92 ? N’a-t-il pas grandi dans la rue au même titre que Rohff ? Ce dernier ne fournit pas d’explication à ce sujet. Pour renier le statut de gangster de son rival, il invoque deux raisons : braquer un taxi n’aurait rien de glorieux, et si Booba a fait de la prison – ce qui pourrait lui apporter une crédibilité, a street credibility – il y aurait été malmené par ses co-détenus : « On t’a fait rapper aux hebs d’après les échos ». Ah, des échos… Il ne s’agit donc que d’une rumeur. Mais de la rumeur à la désinformation, voire à la réinterprétation des faits, il n’y a qu’un pas. Rohff le franchit vaillamment.

Ainsi le succès de Booba serait une imposture : il aurait rempli Bercy, non pas en vendant des billets, mais sur invitations; un succès qu’il aurait, en quelque sorte, acheté. Cette allégation sans fondement – a priori – n’est pas présentée comme une rumeur, mais comme un fait : « 10000 invits’ pour remplir Bercy c’est Izi ». De même, Rohff réinterprète les propos de Booba sur Diam’s et impose sa vision des choses : « Diam’s a volé tes ventes pour ça qu’tu l’as hagar »5. Rohff sait mieux que Booba ce qui le pousse à dire ou faire telle ou telle chose. Enfin, l’égoïsme prétendu de Booba est asséné comme une vérité incontestable : « trop égoïste tu n’as fait briller personne depuis l’temps ». Étonnant, concernant un rappeur qui fait découvrir tous les deux ans, dans ses mixtapes Autopsie, des artistes qu’il affectionne. Salades, salades… ?

Ces inexactitudes posent problème dans la mesure où, à rebours, elles jettent sur l’ensemble du propos de Rohff un discrédit, craquèlent le bloc assertif, pourtant si puissant, de son flow et font apparenter sa parole à une forme de langue de bois.

La langue de bois est justement une figure de rhétorique consistant à détourner la réalité par les mots. Elle vise à dissimuler une réticence à aborder un sujet, en proclamant des banalités abstraites ou qui font appel davantage aux sentiments qu’aux faits. Nous venons de voir que Rohff avait tendance à réinterpréter le parcours de Booba, non en fonction des faits, mais de son ressenti. De plus, la langue de bois est souvent assimilée à une logorrhée qui cherche à noyer l’interlocuteur sous un flot de paroles, dans le but d’éluder une question délicate6. L’homogénéité et la force du flow de Rohff ne seraient donc pas tant une preuve de force, qu’un passage en force. Noyés, assommés, séduits peut-être, nous ne pourrions qu’approuver.

Mais faut-il vraiment s’offusquer de ces inexactitudes ? L’auteur/ créateur/ démiurge n’est-il pas libre de dire tout et n’importe quoi tant qu’il sert son art ? La question mérite d’être posée. Julien Barret la formule ainsi « les paroles de rap relèvent-elles de la réalité ou de la fiction ? »7, la réponse est d’Anthony Pecqueux : « l’oscillation entre littéral et métaphorique serait tranchée en fonction de l’énonciation. »8. Dans Wesh Zoulette, Rohff souhaite qu’on le prenne au sérieux. Ses propos s’annoncent sans second degré, à prendre au pied de la lettre9.

Arrêtons-nous alors à la dernière allégation, l’argument choc de Rohff. Booba ne serait ni noir, ni arabe : « ni rebeu, ni négro, le plus gros mytho de l’époque ». Cet argument est-il vraiment de Rohff ? Flash back. Il y a 10 ans. Février 2003. MCJeanGab1 s’attire les foudres d’une partie du milieu Rap avec son morceau J’t’emmerde, où il alpague quelques rappeurs en vogue, dont Booba. « Booba, Booba, mon petit ourson, et nique sa mère la réinsertion/ même pas renoi, même pas rabza, juste un jaune d’œuf mal ssé-ca ». Si ce n’est pas un œuf, mais une tomate, que Rohff envoie là au visage de son rival, cette tomate est périmée. De seconde main, elle vient aussi d’une main que Rohff ne dédaignerait serrer. En témoigne l’altercation Rohff/ Gabin en 2007 : les deux rappeurs ne sont pas en bons termes10.

Mais soit, essayons de nous mettre dans la peau de Rohff – qui reprend les termes de Jean Gabin11 – et de comprendre ce qu’il veut dire. Booba serait-il blanc ? Dans une sorte de syndrome Eminem, rappeur blanc pour lequel sa couleur de peau fut, dans son adolescence, source de victimisation ? Mais Booba n’est pas blanc, en tout cas pas comme Eminem peut l’être. Il est né d’une mère française et d’un père sénégalais. Il est donc métis ou noir selon le côté de l’Atlantique où l’on se place.

Les Etats-Unis ont en effet cette particularité de ne pas reconnaître le métissage. Bertrand Dicale nous explique la théorie de la goutte de café : « un seul aïeul noir maintient dans la race noire toute sa descendance; la couleur n’est pas définie par le calcul des « quartiers » mais par la pureté d’un arbre généalogique. Dans cette société, on est noir ou blanc, toutes les gradations du noir ou blanc étant considérées comme noires. »12 Obama est ainsi considéré comme le premier président américain noir. Aux yeux de Rohff, le fait que Booba soit blanc ET noir lui ôterait sa négritude. Propos racial ? Propos raciste ? Propos faisant débat.

Langue de bois, propagande, pureté raciale… La liste s’allonge et nous entraîne dans des lieux où nous ne pensions pas, a priori, nous aventurer. Puisque ces expressions sont riches en connotations, faisons donc un détour par l’article d’Odile Schneider-Mizony : Rhétorique du pouvoir en Allemagne au XXe siècle13. Pour l’auteure, « la rhétorique du pouvoir nazi soutient une pensée manichéenne car « qui n’est pas avec moi est contre moi ». Cette radicalisation est donnée notamment par un vocabulaire expressif et violent (…) et radicalise ainsi la pensée : pas de nuances qui pourraient être des réserves, il faut suivre et obéir aveuglement (…).»14 Dans ce genre de rhétorique, « les expressions nominales partagent le monde de façon simple en bons et méchants. Ces expressions figées accentuent le côté non flexible de la langue sans en faire une langue pauvre ni par le lexique, ni par les structures grammaticales »15. Légendaire guerrier linguistique, utilisateur de la langue de bois, Rohff servirait donc, dans ce morceau, une pensée unitaire, voire totalitaire. À méditer.

Mais soit, acceptons – momentanément, et bien que cela nous en coûte – que le Rap Game soit le lieu d’une pureté raciale où seuls Noirs et Arabes auraient droit de cité, qu’en est-il de Rohff ? Son identité musicale est-elle un modèle de « pureté » ?

Le Rap est un genre musical qui par définition est traversé par la notion de métissage. Il mêle le parlé et le chanté, l’écrit et l’oral. Il s’est aussi toujours tenu à un carrefour d’influences. Certes, ses racines peuvent être perçues comme « noires ». Julien Barret nous dit ainsi, « le rap ne naît pas seul. Dès l’origine, son émergence se fait au sein d’un mouvement plus large issu de la rue et qui s’inscrit en opposition à la culture blanche américaine : le hip-hop. (…) C’est au cours des années 1970 dans les quartiers pauvres de New York qu’émerge ce nouveau genre musical, inspiré par plusieurs musiques « noires » : reggae, jazz, soul, funk et rhythm and blues»16.

Nous ne rentrerons pas dans le débat qui accorde, ou refuse, au jazz ou au blues le statut de musiques « noires », mais il est bon de savoir que ce débat existe17. Par contre, il est intéressant de poursuivre la lecture de Julien Barret, expert en linguistique, et de nous attarder sur sa thèse : « En France, au-delà de ses influences américaines, le rap s’inscrit dans une histoire poétique et littéraire spécifiquement nationale(…). En faisant de la rime sa caractéristique majeure, le rap réactive les caractéristiques originelles de la poésie : une poésie lyrique, technique et accentuée. »18 Le Rap français serait mélange d’influences noires américaines, et spécifiquement françaises. Si l’on s’appuie sur cette thèse, où Rohff – rappeur français prônant une certaine pureté du genre – se tient-il dans ce melting pot musical ?

Comme tous les autres, à un carrefour d’influences, que – paradoxalement il revendique plus qu’il ne dissimule. Ainsi, en 2004, sur l’album La Fierté des Nôtres, il rappait dans Zone internationale en compagnie du cubain Roldan sur un rythme latino, dans le Son qui Tue avec Natty dans une atmosphère très métissée. Son Bollywood Style, lui, nous emmenait en Inde.

Dans Wesh Zoulette, malgré un côté chauvin « c’est pas New York ici c’est Paris », les lyrics sont tissés d’anglicismes : swag, strip-teaser, mic, customisé, Rap Game, fake, busy, easy, singles, bitches, flows, buzzs, big up, yeah. Sans parler de la conclusion qui, extraite du film American Gangster19, est en anglais. Booba dénaturerait le Rap français et lui ôterait sa spécificité nationale20, il n’en demeure que le Rap de Rohff n’est pas exempt d’une présence anglo-saxonne. Inévitablement, aurions nous envie de dire. Comme le rappelle Christian Béthune dans Pour une esthétique du rap, rapper en français pose à tous les rappeurs des problèmes de scansion qui tiennent « aux particularités des règles d’accentuation propres à notre langue ». Le français, monocorde, tend à accentuer la fin des groupes de mots alors que le rap est une musique accentuée sur les temps impairs. Ceci « pose un problème rythmique pour qui veut user de la langue de Molière »21. Chaque rappeur trouve des moyens de contournement. Souvent dans l’utilisation du verlan qui, par retournement des syllabes, déplace l’accent de la dernière syllabe à la pénultième, à l’anglaise. Ou en usant d’anglicismes, qui rétablissent naturellement le schéma accentuel anglais, ou en calquant ce schéma sur des mots français.

Malgré son allure uniforme et son propos unitaire, le rap de Rohff est donc le résultat d’un mélange, tissage, métissage, que l’on retrouve également dans les références invoquées. À la fin de son morceau, par un procédé d’identification, le rappeur convoque le héros de Scarface, Tony Montana. Héros qui n’est ni Noir, ni Arabe, mais Latino, Cubain pour être exact. Avec l’accent de mise, il rapporte les propos de Montana : « on peut pas les encadrer/ Tout ce que je peux faire pour eux… c’est les encastrer ». Faisant fi, ici, des origines et de la couleur de peau du héros, Rohff loue sa détermination à exclure.

La référence suivante est doublement intéressante. Rohff substitue au Willy Denzey de Booba un « à la Denzel », répété onze fois. La formule prend ainsi valeur de slogan, figure rhétorique présente dans la langue de bois. Dans cette dernière, certains slogans ou formules générales, censés frapper les esprits et être faciles à retenir, cachent une certaine obscurité de l’argumentation et des buts recherchés. Chez Rohff, le but est clair, mais le procédé n’en reste pas moins obscur. En effet, on comprend que Denzel Washington est ici assimilé au personnage qu’il joue dans American Gangster : Frank Lucas, gangster capable de tuer un adversaire de sang froid, en pleine rue. La scène est visible et répétée dans la vidéo de Wesh Zoulette. On y est frappé par la violence du règlement de compte entre ces deux Noirs, mais également par la différence de teint entre les deux protagonistes. Frank Lucas est ce qu’on appelle communément aux USA un Afro-Américain, mais son teint est clair, plus clair en tous cas que le juge qui l’a fait incarcérer, Sterling Johnson Jr, dont on peut voir la photo ci-dessous.

Judge Sterling Johnson Jr et Frank lucas - © mafiatoday.com, winecoolernews.com

Judge Sterling Johnson Jr et Frank Lucas – © mafiatoday.com, winecoolernews.com

Cela justifie sans doute que le choix se soit porté sur Denzel Washington pour interpréter Frank Lucas à l’écran en 2007. Cet acteur avait déjà incarné, en 1992, l’un des métis les plus célèbres de l’histoire afro-américaine : Malcom X22, dont le grand-père était Caribéen blanc d’origine écossaise.

Affiche du film de Spike Lee avec Denzel Washington dans le rôle de Malcom X et Malcom X - © pieuvre.ca, segregationtpe.centerblog.net

Affiche du film de Spike Lee avec Denzel Washington dans le rôle de Malcom X et Malcom X – © pieuvre.ca, segregationtpe.centerblog.net

Dans le film American Gangster, Frank Lucas tue à bout portant un confrère appelé Tango et interprété par Idris Elba, acteur anglais qu’on a pu voir récemment dans la série Luther, né d’un père originaire de la Sierra Leone et d’une mère originaire du Ghana. Un Noir plus « noir » – si l’on suit la logique de Rohff – que ne l’est Denzel Washington. Et pourtant, avec qui Rohff s’identifie-t-il dans son morceau Wesh Zoulette ? Le moins « noir » des deux, Denzel Washington.

Idris Elba et Denzel Washington - © celebritynetworth.com, thesocialvip.com

Idris Elba et Denzel Washington – © celebritynetworth.com, thesocialvip.com

On voit bien là que ce genre de logique raciale est difficilement soutenable et que ces allégations de couleur sont d’un maniement délicat. Sans se trouver dans le paradoxe hitlérien, qui consistait à défendre la suprématie d’une race pure, blonde aux yeux bleus, en étant soi-même brun aux yeux marrons, il n’en demeure que Rohff se tient, lui aussi, au coeur d’un paradoxe.

N’est-il pas dommage qu’en limitant l’accessibilité du Rap Game à deux identités, les Noirs et les Arabes, Rohff renie ainsi les influences variées qui agissent au coeur de son œuvre ? N’est-il pas dommage que ce technicien remarqué du Rap français réduise son auditorat à ces deux identités, empêchant tout processus identificatoire pour les autres – les Asiatiques, les Blancs, les métis, les Indiens, les Hispaniques, les Inuits…? N’est-il pas dommage enfin, que Rohff, fervent admirateur de Michael Jackson23, se refuse à marcher dans les pas de cet artiste afro-américain qui, en 1992, envahissait les ondes du monde entier avec son hit Black or White ?

Laissons donc à feu Michael Jackson le mot de la fin : « It don’t matter if you’re black or white (…) I’m not going to spend my life being a color » – il importe peu d’être blanc ou noir, je ne vais pas passer ma vie à être une couleur – et à Rohff le bénéfice du doute : Wesh Zoulette, erreur de parcours ? Ou changement de direction contradictoire et fascisante ? K-sos Musik, premier titre de son album à venir, ne débute-t-il pas sur ces paroles: « Noir et fier, blanchis pas ta mélamine » ? Une phrase dans laquelle il parle entre autres de Michael Jackson – ce qu’il confirme dans une interview donnée à Rap R&B Magazine24 – un artiste qu’il a pourtant toujours loué et dont le blanchiment, rappelons-le, n’était pas volontaire mais subi25. Affaire à suivre26

Rendez-vous la semaine prochaine, pour un drôle de parcours, cette fois-ci, à la découverte des morceaux de la Fouine, virtuose de la parodie et du burlesque. Les salades et les tomates vont mitonner…

Episode 4: SALDADES ET TOMATES

Crédits Graphisme: Roger Montoya


[1]    Extrait de la biographie de Rohff rédigée par Olivier Cachin sur le facebook Rohff Officiel.

[2]    Julien Barret, Le Rap ou l’artisanat de la rime, édition l’Harmattan, 2008, p. 167.

[3]    Ibid p. 168

[4]    Tiekar  = quartier en verlan

[5]    Allusion à  D.U.C de Booba  : « les négros sont déclassés par Pokora, Sinik et Diam’s ». Peut-on vraiment dire que Booba hagar Diam’s, lui cherche des noises, dans cette phrase ?

[6]    cf. Michael Oustinoff, Les Langues de bois, revue Hermès n°58, 6 janvier 2011 et C. Pineira et M. Tournier : De quel bois se chauffe t-on ? Origine et contexte de l’expression langue de bois? Sur le site persee.fr

[7]    Julien Barret : Le Rap ou l’artisanat de la rime, ed. L’Harmattan, 2008, p. 64

[8]    Anthony Pecqueux, Voix du rap. Essai de sociologie de l’action musicale, l’Harmattan, 2007

[9] Il est intéressant de noter que pour Julien Barret, Booba apporte une réponse personnelle à cette question dans Ma Définition, morceau où le rappeur nous dit que ses textes sont « à prendre à un degré cinq ».

[10] Pour un résumé de cette altercation : http://www.streetmelody.com/t6386-baston-rohff-kery-james-jean-gab-1

[11] Jean Gabin reprend lui-même  Booba. « Nique sa mère la réinsertion » est une phrase tirée de La Lettre, sur l’album de Lunatic , Mauvais Oeil.

[12] Bertrand Dicale in Maudits métis, éditions JC Lattès, 2011, p. 241.

[13] Odile Schneider-Mizony. 2011. « Rhétoriques du pouvoir en Allemagne au XXe siècle ». La Clé des langues (Lyon : ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107_7029.

[14] Ibid. pp. 3-4

[15] Ibid. p. 9

[16] Julien Barret : Le Rap ou l’artisanat de la rime, ed. L’Harmattan, 2008, p. 13.

[17] Bertrand Dicale in Maudits métis pp. 236-237 : « chacun sait que le blues n’est pas une musique noire, qu’il est né du contexte très particulier et culturellement très métissé du Deep South, qu’il est lié à une certaine misère bien située géographiquement et historiquement mais partagée par les déclassés des deux côtés de la barrière de race, que le blues peut être qualifié de musique créole (…). »

[18] Julien Barret ibid, pp. 32-33.

[19] American Gangster, film américain retraçant la vie de Frank Lucas, gangster condamné pour trafic de drogue, réalisé par Ridley Scott en 2007.

[20] Voilà un reproche souvent adressé à Booba par Rohff et d’autres rappeurs français, chantres d’une certaine particularité française. Dans le reportage récemment diffusé sur Trace Urban De Boulbi à Miami, l’un des intervenants précise ainsi à deux reprises que Booba est un des seuls rappeurs français à assumer sa filiation avec le rap américain.

[21] Christian Béthune,  Pour une esthétique du rap, Paris, Linscksieck, 2004, p. 84.

[22] Malcom X, film réalisé par Spike Lee, 1992 avec Denzel Washington dans le rôle principal.

[23] Voir le chapitre : Rohff rend hommage à Michael Jackson dans l’article Wikipédia consacré à Rohff.

[24] Rap R&B Magazine, numéro 158, Jan-Fev 2013.

[25] Michael Jackson était atteint de vitiligo, une maladie de l’épiderme qui se caractérise par des taches blanches (dépigmentation) qui apparaissent et s’étendent sur la peau. Les multiples rapports d’autopsie effectuées lors de son décès confirment qu’il était bien atteint de cette maladie. Interview avec Oprah Winfrey. The Oprah Winfrey Show. 10 février 1993. (En ligne [archive]). « I have a skin disorder that destroys the pigmentation of my skin, it’s something that I cannot help, OK? ».

[26] Pour un rapprochement Barack Obama-Michael Jackson, voir l’article de Victor Santos Rodriguez sur Jet d’Encre même : https://www.jetdencre.ch/sans-michael-jackson-pas-de-barack-obama-1903

Commentaires

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Isabelle Castelli

Cher lecteur (lectrice?) encourageant(e), Merci de ton commentaire, pour le site, pour mon confrère José Geos Tippenhauer…

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Maxho14

Vraiment très paradoxal ce Rohff, en plus de l'identification au métis Denzel Washington / Frank Lucas, le fils de Rohff…

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Isabelle Castelli

Cher lecteur découragé, Il me semble que le sujet mérite une certaine exhaustivité d'où la longueur. Cela dit j'ai…

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Maxho14

Vraiment très paradoxal ce Rohff, en plus de l’identification au métis Denzel Washington / Frank Lucas, le fils de Rohff est lui même métis (mère blanche)
Excellent article, très fourni (ce qui n’est pas un mal à mon avis), excellente série d’articles, espérant qu’il y en ait d’autres sur le rap de la part de l’auteur (et des auteurs du site), notamment la suite de « grammaire du futur »…

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Isabelle Castelli

Cher lecteur (lectrice?) encourageant(e),

Merci de ton commentaire, pour le site, pour mon confrère José Geos Tippenhauer et pour moi-même.

Voilà qui donne du coeur à l’ouvrage.

Remarque pertinente concernant Rohff. Un paradoxe de plus à son actif 🙂

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yoyo

Putain c’est trop long ton article!!!!!!!!!! trop long. j’ai décroché en m’apercevant du pavé!!!

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Isabelle Castelli

Cher lecteur découragé,
Il me semble que le sujet mérite une certaine exhaustivité d’où la longueur. Cela dit j’ai conscience que nous évoluons dans une société où tout doit aller vite, l’information comme le reste. Merci pour ta remarque. J’en tiendrais compte pour la suite. Et qui sait, peut-être que si tu disposes d’un peu de temps tu reviendras vers l’article?
Salutations 🙂

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