Économie Le 10 mai 2014

Ada Marra

Par Ada Marra

Un salaire minimum pour réduire les inégalités en Suisse

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Un salaire minimum pour réduire les inégalités en Suisse

Jet d’Encre pré­cise que l’ordre des publi­ca­tions rela­tives à l’initiative sur le salaire minimum — signées par Ada Marra et Hugues Hiltpold – est sim­ple­ment régi par l’ordre de récep­tion des deux articles. Aucun des deux auteurs n’a eu accès à l’article de l’autre avant publication.

Ci-dessous, découvrez la contribution d’Ada Marra, conseillère nationale PS/VD, qui explique pourquoi il faudra voter « oui » à cette initiative. De son côté, Hugues Hiltpold, conseiller national PLR/GE, démontre pourquoi l’introduction d’un salaire minimum serait négatif pour la Suisse.

 

 

La prochaine votation sur le salaire minimum soulève plusieurs discussions intéressantes. Notamment celle sur la rétribution en fonction de la productivité. Beaucoup d’opposants à l’initiative estiment que 4’000 francs brut par mois X 12, c’est trop. Que leur tâche ne mérite pas autant. D’autres n’osent pas aller aussi loin et prétendent que ce sont les secteurs économiques qui emploient ces 335’000 personnes qui n’y survivraient pas, invoquant les menaces de licenciements, les délocalisations et autres prévisions pessimistes. Ainsi, pour eux, le salaire n’est qu’un instrument économique pour faire tourner une macro-économie. Pourtant, le salaire est également un instrument social et humain : social parce qu’il doit tendre à réduire les inégalités et humain parce que le salaire, la rétribution du fruit de son travail, doit permettre de faire vivre chacune et chacun dignement. Ce qui n’est pas le cas avec des salaires trop bas, humainement et socialement parlant.

C’est pour cette raison que l’argument prétendant que le salaire proposé est trop élevé en comparaison internationale ne me convainc pas. En effet, si en Allemagne le projet proposé est de 8.50 euros, et qu’il couvre entre parenthèses 16% de sa population active alors que notre proposition ne couvre que 9% des salariés, cette comparaison n’est pas pertinente. La question est autre : peut-on vivre dignement avec un salaire de 3’700 francs net par mois X12 en Suisse ? La réponse est non.

Une double stigmatisation des moins bien lotis

Particulièrement si on est une famille ou que l’on vit seul dans des régions urbaines. Je réfute que la différence de niveau de vie entre régions soit aussi importante au point de devoir différencier les salaires minimaux. Les prix des articles en magasin sont les mêmes dans toute la Suisse, ainsi que le prix de l’essence, et les fiscalités sont différenciées et plus lourdes parfois dans les régions décentrées. Régions décentrées dans lesquelles deux salaires à 3’900 francs brut suffisent et où l’on peut vivre de façon décente, nous disent certains. Rappelons à ceux-là que ce couple est susceptible de fonder une famille, avec un ou deux enfants.

Mais, surtout, les personnes vivant avec un bas salaire ont tendance à le rester durant toute leur vie. Il ne s’agit pas de personnes qui amélioreront fondamentalement leur formation ou leur perspective professionnelle. Ce ne sont pas des personnes qui pourront établir des plans de retraite mirobolants. Ce sont donc des personnes qui sont stigmatisées deux fois : durant leur vie professionnelle et, ensuite, durant leur période de retraite. Le moindre pépin dans leur vie, le moindre imprévu les mettrait dans des situations de précarité importante.

CCT et Morgarten, même combat

Cela fait maintenant plus d’un mois que nous menons campagne et que le principal reproche adressé à cette initiative est le fait qu’elle demande un même salaire minimum pour toutes les branches et toutes les régions. Pourtant, les opposants n’ont eux-mêmes jamais proposé un contre-projet durant le processus parlementaire qui irait dans le sens d’un salaire minimum différencié. Parce qu’ils sont idéologiquement contre. C’est toujours le même refrain qui revient : le salaire « doit se concerter entre partenaires sociaux ». Mais l’histoire des conventions collectives de travail (CCT) est comme la bataille de Morgarten : on sait qu’elle a existé, mais pas dans les termes qu’on nous la présente. Exactement comme pour les CCT.

Ainsi, un salarié sur deux n’est pas au bénéfice d’une CCT. Et seuls 42% des salariés sont au bénéfice d’un salaire minimum, parfois plus bas que les 22 francs par heure que nous proposons. Il est intéressant de noter que ce sont dans les secteurs les moins conventionnés que nous voyons les problèmes. C’est notamment le cas pour le secteur du commerce de petit détail. Ce sont près de 50’000 personnes qui sont à moins de 4’000 francs. Or, ce même secteur a augmenté de 23% sa productivité entre 1998 et 2010. Cela signifie que les vendeurs et vendeuses n’ont pas vu l’ombre d’une redistribution de cette augmentation de productivité.

Les « jeunes » au centre des inquiétudes

Et si je dois tenir un discours macro-économique, je dirai que l’enjeu de la votation sur le salaire minimum du 18 mai consiste à perpétuer les conditions cadres qui font que la Suisse est aujourd’hui mieux lotie que certains de ses voisins. Ainsi, un marché du travail flexible et le versement de salaires qui ne permettent pas de vivre ne sont pas à l’origine du succès économique de notre pays. Ce sont, en revanche, une main d’œuvre de qualité, productive, bien formée, une infrastructure développée qui fonctionne bien, une sécurité sociale de qualité et une paix sociale qui met les différents acteurs à pied d’égalité. Or, ces mécanismes sont mis en danger.

Parmi les 335’000 personnes qui gagnent moins de 4’000 francs brut par mois, les trois quarts ont plus de 25 ans. À cet âge, leur formation est depuis longtemps terminée. Pire, le tiers des personnes concernées par les bas salaires est en possession d’un CFC. Contrairement à ce que nous disent les opposants, il ne s’agit pas de jeunes qui arrivent sur le marché du travail, mais bien d’adultes avec une expérience professionnelle et souvent déjà formés.

Le salaire minimum suisse n’est pas un Smic à la française

Les milieux économiques et libéraux ne veulent pas de cette initiative, car elle serait une ingérence insupportable de l’État dans le marché du travail. Il faut rappeler à cet égard que l’État intervient déjà dans le marché du travail, puisque les assurances sociales subventionnent les entreprises qui ne versent pas de salaire décent à leurs employé-e-s, en mettant la différence pour que ces personnes aient un minimum vital. Gardons tout de même en tête qu’un tiers des personnes à l’aide sociale travaille.

Il faut également tordre le coup à un autre argument assurant que le salaire minimum aurait les mêmes effets que le Smic en France, à savoir tirer les salaires vers le bas, qu’il mettrait à mal l’économie et, en fin de compte, les salariés. Si les patrons en France sont tentés d’aligner les salaires au Smic, c’est parce que ce dernier a été conçu de manière perverse. En effet, il y a moins de cotisations sociales à payer sur les salaires Smic ou 10% supérieurs. Le salaire minimum proposé par les syndicats suisses ne contient pas de mécanisme aussi absurde. Le danger de standardiser ainsi les salaires est écarté.

L’acceptation de cette initiative ne signifierait pas la fin de l’économie suisse. Plusieurs domaines concernés par cette initiative sont presque à l’objectif de 22 francs de salaire horaire, je pense notamment à la restauration ou à la coiffure. Il manque juste un petit bout, il ne reste que les derniers petits pas à faire. De plus, ils auraient trois ans pour le faire si l’initiative venait à être acceptée. Il s’agit de barrer la route aux moutons noirs qui défendent bec et ongles le modèle du dumping salarial. Le salaire minimum en Suisse est une garantie pour les employeurs de lutter contre la concurrence déloyale et une mesure de protection pour les salarié-e-s.

Une opportunité unique de réduire les inégalités

Par cette initiative il s’agit de refuser l’idée selon laquelle une partie de la classe salariale devrait être sacrifiée – les bas salaires – comme prix à payer pour que la prospérité de la Suisse soit garantie. Chacune et chacun a droit à voir la couleur de la richesse qu’elle/il a contribué à créer. En Suisse, il y a 600’000 pauvres, dont 240’000 enfants. La pauvreté n’est bien sûr pas engendrée uniquement par le revenu de salaire. D’autres facteurs y contribuent. Mais relever quelque peu le niveau des bas salaires aura indéniablement un effet sur les finances de beaucoup de woorking poors.

Les opposant-e-s se sont toujours positionnés contre d’autres mesures proposées pour faire vivre dignement les citoyens: que ce soit des propositions de formation continue pour donner leur chance aux peu formés, augmenter les allocations familiales pour alléger les budgets des familles ou encore renforcer le dispositif du droit du travail. Les rois du « y a qu’à » se sont contredits par leur vote passé. Ne perdons pas cette chance aujourd’hui de réduire les inégalités, redonner de la dignité et continuer à prospérer plus justement.

 

Vidéo publiée sur Youtube par UniaSuisse sur l’initiative « Pour la protection de salaires équitables (Initiative sur les salaires minimums) » :

 

Commentaires

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chente fou

trés bonne analyse

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