L'Entretien Jet d'Encre Le 1 juillet 2017

L'Entretien Jet d'Encre #10,
Avec le Dr. Denis Mukwege

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Avec le Dr. Denis Mukwege

Le Dr. Denis Mukwege sur scène, accompagné de femmes ayant survécu aux violences sexuelles.

Le viol et les violences sexuelles sont aujourd’hui massivement employés comme armes de guerre à travers le monde. Ces pratiques déshonorantes pour l’humanité tout entière laissent derrière elles des communautés dévastées, des destins à jamais brisés. Malgré l’ampleur et la gravité du phénomène, l’impunité demeure la norme, et rares encore sont les initiatives visant à permettre aux victimes de se reconstruire. De ce sinistre panorama émergent toutefois quelques vaillantes figures qui ont refusé au péril de leur vie de voir en ces crimes une fatalité. Denis Mukwege est de celles-là.

Fort de sa formation de chirurgien gynécologue, le Dr. Mukwege a décidé de mettre ses compétences au profit des victimes d’atrocités sexuelles au Congo. Celui que l’on surnomme « l’homme qui répare les femmes » opère et reconstruit dans son hôpital de Panzi, à Bukavu, mais s’élève aussi à l’international contre le silence coupable qui entoure cette calamité. C’est pour éveiller les consciences et offrir aux victimes les moyens de devenir actrices du changement que la Fondation Dr. Mukwege s’est établie à Genève. Elle organisait cette semaine un forum réunissant trente victimes de violences sexuelles en zone de conflit, originaires de plus de dix pays. Jeudi soir, une remarquable exposition venait clore quatre jours d’échanges porteurs d’espoir. Entre discours très applaudis, accolades chaleureuses et discussions nourries, le Dr. Mukwege a gentiment accepté de nous consacrer quelques minutes. Entretien avec un des grands de ce monde.

 

Lors de votre intervention à la tribune ce soir, vous avez déclaré que « le système patriarcal impose le silence aux victimes ». « Nous préférons ne pas voir », avez-vous ajouté. Comment créer des espaces d’expression en faveur de ces femmes réduites au silence? Qu’attendez-vous de la Genève internationale en particulier?

Dr. Mukwege: Genève, c’est d’abord une ville d’accueil. Une ville internationale où il y a plusieurs peuples aux histoires différentes qui se rencontrent. Être à Genève aujourd’hui et y organiser un tel événement, c’est chercher à attirer l’attention de la communauté internationale par rapport à un problème global, mais qui malheureusement, du fait de la culture patriarcale ambiante, cherche à être caché. On ne dit pas. On l’appelle « crime d’honneur ». Mais l’honneur de qui? Ce n’est pas l’honneur de la victime, mais bien celui des hommes et de leur communauté qui est encore et toujours invoqué.

Je pense que faire cet événement ici à Genève, c’est un début pour dire que nous devons regarder cette question autrement. Nous ne devons pas la regarder à travers nos verres patriarcaux. Il convient de les enlever et regarder cette vérité en face. La vérité d’une souffrance indescriptible, une souffrance qui n’a ni race, ni religion, ni frontière, puisque comme nous le voyons dans ce forum, des femmes de tous horizons – Kosovo, Congo, Irak, Colombie, etc. – sont représentées.

Nous devons être réalistes. Nous devons aborder ce problème de front. Nous devons avoir le courage de le regarder en face. C’est pour cela que nous sommes ici à Genève.

 

Exposition de la Fondation Dr. Denis Mukwege à Genève.

Partie de l’exposition de la Fondation Dr. Denis Mukwege à Genève.

 

Justement, en Occident il y a souvent une tendance – en particulier chez les hommes – à ne pas se sentir concerné et à avancer des arguments culturalistes s’agissant des violences faites aux femmes dans des pays comme le Congo. On entend ainsi fréquemment des discours du type: « de toute façon, là-bas, ce sont des sauvages, et nous ne produisons pas ce genre de violences sur les femmes dans notre pays ». Mais comme vous l’avez dit, la problématique du viol et des violences à l’encontre des femmes n’est évidemment pas une exclusivité africaine ou encore latino-américaine. Cela se passe malheureusement partout. Que pouvons-nous faire au quotidien en tant qu’hommes, dans des pays en paix notamment, pour ne pas participer à la reproduction des schémas patriarcaux?

Dr. Mukwege: Effectivement, j’ai entendu ce discours plusieurs fois. « Comment ces gens-là peuvent-ils commettre de tels actes? » Or, je me suis rendu compte au fil de mes investigations qu’il s’agit d’un fléau véritablement global. C’est ce qui m’a amené à penser organiser ce type de forum à vocation internationale. En 1945, les femmes européennes étaient en effet violées à large échelle, et elles étaient toutes également soumises à la loi du silence. On considérait alors que parler du viol n’avait pas d’importance et qu’il fallait bien davantage parler du génocide. C’est seulement il y a cinq ou six ans que les premiers livres sur les viols pendant et après l’Holocauste ont commencé à sortir. Mais quel âge ont les victimes aujourd’hui?

Dans le forum de ce soir, vous avez par ailleurs vu des femmes kosovares et bosniaques qui ont, elles aussi, subi des atrocités dans les Balkans, ici même en Europe. Je pense donc que l’Europe ne peut pas se soustraire à cette problématique. L’Europe peut dire que pour le moment, elle n’est pas en conflit. Elle est épargnée. Mais si un conflit venait à se déclencher, force est malheureusement de reconnaître que ce qu’on voit en Asie, en Amérique ou encore en Afrique, on le verrait aussi ici.

Si je devais dire quelque chose concernant les hommes en particulier, je dirais que tous les hommes ne sont pas des violeurs. La majorité des hommes ne le sont pas. En réalité, notre grand problème, nous les hommes, c’est que nous ne dénonçons pas. Je pense que le fait de ne pas dénoncer ceux qui commettent des viols revient, implicitement, à être complices. Si tous les hommes dénonçaient les viols et si on favorisait en société un modèle suivant lequel l’homme vanté serait celui qui ne commet pas de viol, alors les hommes feraient un effort pour ne pas violer.

Lorsqu’un homme viole, ici tout comme en Afrique ou ailleurs, il a toujours la sympathie de la communauté. C’est comme si nous, les hommes, considérions que les femmes sont nos proies, inconsciemment… ou, peut-être même, consciemment. Par conséquent, mon appel fait aux hommes est le suivant: nous ne sommes pas tous des violeurs et donc nous devons isoler les violeurs, pour que ces derniers aient honte d’infliger de telles souffrances à leurs semblables et qu’ils arrêtent de le faire.

 

 

Pour revenir à votre intervention, vous avez également dit, en parlant des femmes: « il faut que nous sachions nous identifier à elles ». Si l’on prend une focale plus théorique, au regard de votre discours et de votre combat, serait-il juste de vous qualifier d’homme féministe ou pro-féministe?

Dr. Mukwege: Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une question de féminisme ou pro-féminisme. C’est une question d’humanisme. Ces femmes sont des êtres humains, comme nous. Elles souffrent de la même façon. Elles ont des sentiments. Elles ont des émotions. Comme vous et moi.

Est-ce que vous, vous accepteriez de voir votre mère violée? Votre sœur violée? Votre fille violée? Il faut penser, tout simplement, que ce que je ne peux pas accepter pour ma mère, ma sœur, ma fille, je ne peux pas non plus l’accepter pour l’autre. C’est un humanisme, pas du féminisme. Je crois que nous devrions arrêter de considérer le problème des viols comme si c’était un problème de femmes uniquement. C’est un problème qui nous concerne tous.

Entre nous, messieurs, nous sommes des hommes, et je dois vous dire qu’a priori, nous ne savons jamais la femme que nous allons rencontrer dans notre vie. Malheureusement, si quelqu’un l’a traumatisée et qu’on lui a imposé la loi du silence, vous la verrez, chez vous, elle vous aimera, mais par son traumatisme, elle sera incapable d’avoir des relations normales. Vous souffrirez de ce que quelqu’un d’autre a fait. Dès lors, quand je demande aux hommes de combattre les violences sexuelles, c’est aussi parce que nous pouvons être des victimes indirectes des actes qui ont été perpétrés contre des personnes que nous allons rencontrer dans la vie et dont nous ne connaissons pas l’histoire.

À mes yeux, il ne s’agit donc pas tant de féminisme que d’humanisme.

 

Mukwege_Genève2

Avec le Dr. Denis Mukwege, toujours chaleureux et bienveillant.

 

Commentaires

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Victor Santos Rodriguez

À la violence aveugle et déchaînée, il oppose la banalité du Bien. Là où les oubliées de…

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Victor Santos Rodriguez

À la violence aveugle et déchaînée, il oppose la banalité du Bien.

Là où les oubliées de notre monde sont réduites au silence, meurtries, leur dignité effacée, il tend la main, soigne et (re)construit.

Le Dr. Denis Mukwege nous rend tous, en tant que genre humain, un peu meilleurs.

Car, par sa bravoure face à la barbarie, il ne cesse d’élargir le cercle de l’humanité.

Dans son sillage, espoir et vie!

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