Non classé Le 10 août 2014

Yann Koby

Par Yann Koby

Changement climatique : La décroissance, une illusion

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Changement climatique : La décroissance, une illusion

Parce que l’activité économique humaine est responsable de la consommation des ressources naturelles et du potentiel dérèglement de la biosphère, la problématique écologique ne saurait être abordée sans considérer le rôle crucial que joue l’économie dans la relation entre l’Homme et son environnement. Tristan Irschlinger et Victor Santos Rodriguez, dans un précédent article particulièrement fouillé, avaient déjà mis en lumière « le caractère inextricable du problème d’un point de vue politico-économique ». En réponse à cet état de fait, soit l’impuissance des politiques à s’accorder sur un agenda écologique, l’on a vu fleurir de nombreux mouvements et postulats axés autour d’un symbole fort : la décroissance, que je choisis de définir ici comme le recul de l’activité économique, voire humaine (sur le plan reproductif)1. Cependant, et contrairement à cette perception, il existe à mon sens de nombreuses raisons de croire que la croissance économique va, et doit aller de pair avec le développement durable.

Un apprenti économiste de plus qui s’oppose à la décroissance économique pourrait toutefois laisser suggérer un certain manque d’originalité. Un autre vendu à la cause du néolibéralisme à outrance ?

Non. Premièrement, les arguments que j’expose ici sont de l’ordre du positif (donc descriptif, par opposition au normatif), c’est-à-dire qu’ils se basent sur une observation du monde tel qu’il est, et non pas tel qu’il devrait être. Deuxièmement, je suis d’avis – comme nombre d’autres – que la profession économique n’a que trop tardivement commencé à s’intéresser sérieusement à la problématique écologique, qui reste encore malheureusement un sujet peu prisé par les étudiants. Pourtant, en plus de constituer l’essence même d’un problème économique (soit l’allocation optimale de ressources limitées), c’est surtout le plus grand défi de notre génération : si le XIXème siècle a été celui de la révolution industrielle et l’émergence d’une société nouvelle, si le XXème siècle a vu le recul universel des conflits armés et de la pauvreté, le XXIème siècle peut autant être celui de la transition vers une société égalitaire et en harmonie avec son environnement que celui du désastre et de la recrudescence de la misère généralisée.

Une chose est sûre toutefois : depuis le marasme économique dans lequel le monde s’est trouvé plongé en 2008, l’effort écologique a pris du plomb dans l’aile. La croissance est redevenue le mot phare du politicien, sorte de graal absolu permettant la supposée résolution d’une partie majeure des problèmes traversés par la société contemporaine. Mais n’en déplaise à ses opposants, cette recherche d’un développement continu, en plus d’être probablement juste, est inévitable. Voici pourquoi.


Une nécessité

La décroissance ne saurait être une alternative à court terme, que ce soit dans les pays développés ou en développement. Pour ces derniers, que l’on abordera en premier, il n’y a même pas vraiment matière à discussion. Pour ne citer qu’un exemple, le formidable développement économique chinois, aussi dommageable soit-il pour l’environnement, a réussi à extirper plus de 500 millions de personnes hors de la pauvreté extrême en moins de 25 ans. Cinq cents millions.

Ces cinq cents millions de Chinois, ainsi que leurs autres homologues asiatiques, africains, ou encore sud-américains, sont en train d’accéder aux besoins les plus élémentaires de la vie moderne, que nos sociétés riches ont déjà largement internalisés. Pensez à la sécurité alimentaire, l’éducation primaire et secondaire, l’accès élargi aux soins, une espérance de vie allongée. Tout cela représente des biens indiscutables et indiscutés. Et pour certains pays les plus pauvres, la croissance n’est rien d’autre qu’une question de survie, de vies humaines. Les tragédies de par le monde de cet été 2014 montrent qu’il ne s’agit d’ailleurs pas seulement d’un confort matériel, mais également d’une stabilité sociétale dont il est question, et qu’elle est fortement corrélée avec le niveau de développement.

Cette croissance ne saurait malheureusement avoir lieu sans la pollution qui l’accompagne. C’est un mal nécessaire, que nous autres riches Occidentaux ne pouvons refuser à nos frères terrestres, ayant nous-mêmes bénéficié de processus semblables par le passé. Sans compter qu’une partie substantielle des ressources englouties et des nuisances générées par la production dans les pays en développement nourrit directement la consommation des habitants de pays riches. Tout argument niant ces faits basiques ne peut être juste, et il est fort regrettable d’entendre encore la Chine prise pour responsable de la déplétion des ressources planétaires.


Jusqu’où ?

Si un débat sur la décroissance existe, c’est donc au minimum au sein des pays développés qu’il s’aborde. Malheureusement, je crois qu’il convient de dire qu’à court terme à nouveau, parler de décroissance tient de l’ignorance, ou du déni de réalité. Tout d’abord, rappelons encore que la croissance économique des pays émergents n’aurait pu avoir lieu sans l’appétit des riches consommateurs: les miracles asiatiques (dont les quatre dragons, soit Hong Kong, Singapour, la Corée du Sud, et Taïwan) ont tous été tirés par des secteurs ouverts sur l’international, notamment l’exportation manufacturière, le tourisme et la finance. Une réduction drastique de l’activité économique dans les nations les plus avancées heurterait selon toute vraisemblance également celle des pays émergents.

Mais dans les pays riches aussi, tout programme politique mettant en avant la décroissance comme politique économique se verrait envoyé aux oubliettes par des électeurs particulièrement mécontents de la situation macroéconomique actuelle. Une observation que Tristan et Victor avaient d’ailleurs déjà mise en exergue, augmentée du fait que les politiques environnementales mettent du temps à produire des résultats : « Or, (…) les sys­tèmes poli­tiques ont géné­ra­le­ment ten­dance à favo­ri­ser des poli­tiques exac­te­ment inverses [à celles de long terme], c’est-à-dire des mesures qui déploient rapi­de­ment des effets tan­gibles tout en éche­lon­nant les coûts dans le futur. On se retrouve donc face à ce que poli­to­logues et écono­mistes qua­li­fient d’incon­sis­tance tem­po­relle. »2

L'escargot, un des symboles de la décroissance en France.

L’escargot, un des symboles de la décroissance en France.

Encore une fois, ceci ne saurait constituer un argument normatif valide : il ne s’agit que d’une simple observation. Elle a cependant son importance, car dans une démocratie, le peuple décide, et actuellement ce dernier semble bien enclin à sacrifier l’environnement sur l’autel de la croissance. Au risque de paraître provocateur, pourquoi donc perdre autant de temps à discuter d’une idée sans avenir politique aucun ?

De manière peut-être plus convaincante, il existe une idée selon laquelle nos sociétés riches ont déjà atteint un certain niveau de satiation de leurs préférences matérielles. En d’autres termes, les niveaux de consommation actuels sont suffisants pour nous permettre d’atteindre le « bonheur », et l’augmentation de nos revenus ne contribue peu, ou pas, ou plus, à ce dernier. Quand on voit, par exemple, que la dernière mode des adolescents américains consiste à se mettre le feu en face d’une webcam3, on serait franchement tenté d’acquiescer. Plus sérieusement, de nombreux mouvements intellectuels et sociaux ont embrassé cette perspective, un exemple marquant étant la « simplicité volontaire » du philosophe Richard Gregg4, ou, chez les plus jeunes, les nombreuses mouvances alternatives qui mettent en avant l’importance du recyclage (notamment vestimentaire).

Cependant, et même si à titre personnel je me retrouve dans certaines de ces analyses, nous vivons – au risque de me répéter – dans un monde pluriel où les désirs des uns ne sauraient être pris comme les désirs des autres. Nombre d’habitants des pays riches, issus de toutes classes sociales, continuent de croire en le besoin d’une consommation à étendre sur plusieurs aspects : le secteur de la santé, par exemple, est en progression constante depuis des décennies, un rythme qui ne peut qu’augmenter au vu de la place de plus en plus importante des seniors dans notre société. La demande pour les biens technologiques semble elle non plus ne pas avoir de limite – nous possédons toujours plus d’ordinateurs, smartphones, tablettes, appareils photos, et les appareils électroménagers interactifs ne commencent que maintenant à investir un marché prometteur. Et que dire des voyages, dont les jeunes sont aujourd’hui plus friands que jamais ?

Le problème majeur auquel font face ces théories, c’est que personne ne sait ce que l’avenir du développement économique nous réserve, et que même avec une croissance limitée à 1%, la croissance intergénérationnelle est de 35% – soit une révolution à chaque génération, comme nous le fait remarquer Thomas Piketty5. On peut tout à fait imaginer, par exemple, des villes futures libres de toute voiture, remplacée par des réseaux de transports autonomes et flexibles (Utopie ? Les véhicules sans conducteur arrivent bientôt6), ainsi que des systèmes de livraison souterrains, permettant aux espaces verts de reconquérir la surface urbaine. Quel type d’écologiste ne rêverait pas à pareille alternative ? Nous sommes malheureusement bien incapables de savoir où la science et le développement nous mèneront, et si aujourd’hui vous demandiez sérieusement au quidam s’il accepterait de retourner vivre dans les conditions d’il y a cela seulement 30 ans, il y a probablement de grande chances qu’on vous répondra par un ferme « non ». Et si vous aviez effectué le même sondage il y a 30 ans, la réponse aurait elle aussi été vraisemblablement négative, de même que 60 ans en arrière, et ainsi de suite.

Cette incapacité à prédire ce que nous réserve le futur, de même que le probable refus d’une large majorité de la population à un retour en arrière, devrait finir de convaincre que se passer du développement économique ne fait tout simplement pas sens – si ce n’est normativement, du moins dans les faits. Il me faut tout de même préciser ici que je ne pense pas qu’il faille négliger l’effort environnemental ; simplement, la décroissance – dans son interprétation littéraire, voir la première note de bas de page ci-dessous – ne fait pas partie des idéaux faisables, ni même peut-être souhaitables.


Conclusion

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Ceci dit, personne n’ignore réellement que ce développement, dans les conditions actuelles, est dommageable pour l’environnement : pour donner un chiffre représentatif, il est estimé que nous avons besoin chaque année de l’équivalent d’une Terre et demie de ressources; si nous étions tous américains, pas moins de quatre Terres seraient alors nécessaires7. Bien que ce soit encore difficile à justifier noir sur blanc scientifiquement, je pars du principe qu’un tel niveau de consommation n’est pas soutenable à long terme – c’est-à-dire à l’horizon 2100 – puisque non seulement les réserves ne le permettent pas, mais en plus les risques associés à un potentiel dérèglement climatique sont trop importants.

Ce qui nous ramène à l’embarrassante question : puisque la décroissance est illusion, comment marier croissance économique et développement durable, alors même que les blocages politiques rendent inenvisageables un mouvement d’ordre mondial vers une meilleure utilisation des ressources ? Il serait folie d’aborder cette question (déjà réduite par rapport à notre postulat de départ) ici en quelques lignes, et je me réserve le soin – à moi, ou d’autres – de m’y plonger dans un article séparé. Cette thèse prendrait pour l’instant la forme suivante : l’exploration des mécanismes économiques capables d’apporter une réponse concrète au défi écologique, pour conclure sur leurs limitations – et le réel besoin d’une révolution culturelle et politique. En attendant, je laisse le lecteur méditer sur ce précepte de l’économiste Joseph Schumpeter:

« Le nouveau ne sort pas de l’ancien, mais apparaît à côté de l’ancien, et lui fait concurrence jusqu’à le ruiner. »8

 


1Les « mouvements » de la décroissance s’inscrivent certainement dans un ensemble plus large, qui englobe de nombreuses autres recommandations normatives. Conceptuellement, je ne m’intéresse ici qu’à la décroissance dans son sens brut, c’est à dire la diminution de l’activité économique. Il est fort probable que certains mouvements n’arborent la décroissance que comme un idéal, sans forcément la défendre becs et ongles.

2http://www.jetdencre.ch/changement-climatique-pourquoi-ce-probleme-est-il-si-difficile-a-regler-4313

3http://www.huffingtonpost.fr/2014/07/31/feu-mode-etats-unis-firechallenge_n_5636547.html?ir=France

4http://en.wikipedia.org/wiki/Richard_Gregg_(social_philosopher)

5Thomas Piketty, « Le Capital au 21ième siècle »

6http://www.lemonde.fr/pixels/article/2014/05/28/google-presente-sa-voiture-sans-conducteur_4427464_4408996.html

7http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/video-dette-ecologique-chaque-annee-nous-consommons-une-terre-et-demie_1416092.html

8Certaines sources attribuent ce passage à sa Théorie de l’évolution économique (1911), alors que d’autres mentionnent Capitalisme, socialisme et démocratie (1942). Je ne suis pas allé vérifier.

Commentaires

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Yann K.

Merci pour ton retour Adriano! Quelques suggestions de réponses: - En termes matériels, peut-être; en termes de…

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Adriano Brigante

Article intéressant qui soulève pour moi plusieurs questions: - La croissance (et ses résultats pour la population) en Angola…

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Adriano Brigante

Article intéressant qui soulève pour moi plusieurs questions:
– La croissance (et ses résultats pour la population) en Angola et aux Etats-Unis sont-elles vraiment comparables?
– N’y a-t-il pas un point de « diminishing results »?
– N’y a-t-il pas une limite physique à la croissance dans un monde aux ressources finies?

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Yann K.

Merci pour ton retour Adriano! Quelques suggestions de réponses:

– En termes matériels, peut-être; en termes de bien-être, c’est bien plus discutable. Probablement que la croissance des États-Unis au 19ème siècle se rapproche plus de celle de l’Angola actuel?

– Le terme « diminishing returns » implique que les « retours sur investissement » de la croissance (économique) diminue, mais les retours sur quoi? C’est peut-être le bien-être que tu as en tête, et c’est l’objet de la partie sur la satiation des préférences: qui sommes-nous pour prédire que les retours diminuent marginallement, sans prédictions aucunes pour le futur? D’ailleurs, l’homme n’est-il pas lui-même fort mal placé pour juger et comprendre son bonheur?

– Si tu vois la croissance dans un aspect exclusivement matériel, certainement. Mais même le PIB, de nos jours, prend en compte des variables bien plus difficile à quantifier, telle que la recherche produite. Le monde du savoir possède-t-il des limites, même avec des ressources finies? La culture? Le bien-être d’un peuple, un projet de société? Le concept-clé est celui de la valeur ajoutée: des litres d’eau, différentes pastels un pinceau, une toile ne valent séparément que peu; combinés par Picasso, ils valent de l’or.

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