Politique Le 4 mai 2017

Les partisans du « ni–ni » mettent Le Pen au pouvoir

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Les partisans du « ni–ni » mettent Le Pen au pouvoir

Un homme gribouille une photo d’Emmanuel Macron, Paris, le 21 avril © Radiowood

Le scénario a un goût amer de day-jah vuh, comme diraient les observateurs britanniques et américains. A ma gauche – un peu– Emmanuel Macron, un candidat bien sous tout rapport, qui incarne le choix de la continuité et de la raison. A ma droite, très loin à ma droite, une candidate qui propose des solutions toutes faites et populistes qui ne sont tout simplement pas applicables1.

Au centre, le peuple français a quatre choix : ne pas voter, voter blanc, voter pour Emmanuel Macron ou voter pour Marine Le Pen. Trois de ces options mettent Le Pen au pouvoir. Il est facile de soutenir qu’il n’y a que de mauvaises raisons de voter pour Marine Le Pen – la principale intéressée en donne à chaque allocution. J’irai toutefois plus loin en affirmant qu’il n’y a pas de bonnes raisons de ne pas voter pour Emmanuel Macron, que l’on soit d’accord avec son programme ou non.

Ni patrie, ni patron, un slogan des partisans du « ni–ni » © doubichlou14

 

Une illusion de liberté dans le choix

A l’image de Jean-Luc Mélenchon, nombreux sont ceux qui font faussement croire qu’il existe un troisième tour à l’élection présidentielle, ou tout du moins qu’il existe une alternative. Le tribun de l’extrême gauche a affirmé à de multiple reprises qu’il « ne votera pas Front national »2 mais refuse de révéler s’il glissera un bulletin blanc dans l’urne. Evidemment, en vieux loubard du système politique, le gourou des Insoumis agit dans son intérêt personnel, cherchant à user de l’influence de ses 19% pour faire pencher la politique ultralibérale et hautement critiquable d’Emmanuel Macron un peu plus à gauche. Si l’intention est louable et même normale dans une logique de calculs politiciens propre à ce système d’élection à deux tours, elle est extrêmement dangereuse puisqu’elle part du postulat que le leader d’En Marche ! est déjà élu président de la République française et conforte les abstentionnistes dans leur couardise morale.

Or rien n’est fait3. Malgré le discours de victoire du leader d’En Marche ! au soir du premier tour, malgré les sondages sur les intentions de vote, Macron n’est pas président. Et ses chances ne sont pas écrasantes. Abondamment reprise dans la presse456, l’étude7 d’un chercheur de Sciences Po Paris montre comment la candidate du Front national, qui dispose d’une base électorale plus fervente, a des chances conséquentes de l’emporter même si elle ne devancera jamais Emmanuel Macron dans les intentions de vote. Il faut en outre souligner que 40% des électeurs d’En Marche ! ont déjà au premier tour glissé un bulletin « par défaut » dans l’urne8. La base électorale du centriste n’est donc pas si forte que les chiffres le laissent entendre, et certainement moins que celle de son opposante au second tour. Prétendre que les dés sont jetés si tôt favorise l’abstention, qui elle-même favorise Le Pen. Nul ne pourra feindre l’ignorance au lendemain de la défaite.

Prétendre que le petit prince a déjà été couronné a un second effet pervers, celui de ne pas souhaiter « trop bien élire » Macron. Ce semblant de stratégie, qui tient de la mesquinerie myope, a déjà eu des effets dramatiques en Grande-Bretagne9 et aux Etats-Unis10 – comme on peut le lire en ce moment sur Jet d’Encre – et va à l’encontre même de l’expression de ses droits démocratiques. Voter « contre » « pour leur montrer » alors qu’un calcul simple de ses propres intérêts et de ceux de ses voisins montre qu’il existe une solution moins pire qu’une autre est irrationnel et stupide. Agir irrationnellement en espérant que d’autres prendront leur responsabilité favorise un vote Front national.

Dimanche, le peuple français a quatre choix. Toutefois, seules deux issues sont possibles ; soit Emmanuel Macron est élu président de la République, soit Marine Le Pen est élue présidente de la République. Il est par conséquent irrationnel et contre-productif de focaliser l’attention des électeurs français, particulièrement ceux de gauche légitimement désappointés, sur les différentes options qui s’offrent à eux comme si cette élection relevait du sondage sur internet. Les votants n’ont pas d’effets sur ces options, mais en ont un sur l’issue. Il leur revient la responsabilité morale de choisir la meilleure, à défaut la moins pire, des deux issues possibles pour leur pays.

Les deux issues possibles, ce dimanche 7 mai © BFMTV

Les deux issues possibles, ce dimanche 7 mai © BFMTV

 

Une fausse égalité morale

Il est marquant de constater la différence de la réaction populaire face à l’arrivée au second tour de l’élection présidentielle d’un parti d’extrême-droite11 en 2017 par rapport à 2002. Les présidents français qui ont siégé à l’Elysée entre ces deux années ont très probablement contribué à faire pencher la politique française toujours plus à droite. Incontestablement, les efforts de Marine Le Pen pour rendre plus présentable le parti d’un extrémiste de droite gâteux ont porté leurs fruits. Ne nous méprenons cependant pas ; le Front national est un parti démagogue, populiste et extrémiste13. Exhortant une image fantasmée, nationaliste, voire raciste de la France, il serait incapable de gouverner et d’offrir les réponses à l’emporte-pièce qu’il promet.

Pour tout critiquable que soit le mouvement et les positions politiques d’Emmanuel Macron, on ne peut estimer qu’il soit antidémocratique. Il est évident que le secteur financier hexagonal préférerait l’élection du leader d’En Marche ! à son adversaire. Il est toutefois faux d’affirmer que « la finance » est aussi dangereuse que le FN, argumentant par là en faveur d’un vote blanc.

Ne serait-ce que par utilitarisme, il ne fait aucun doute qu’il serait mieux de claironner son opposition politique sous une présidence Macron qu’une présidence Le Pen. Il ne fait aucun doute que le débat démocratique ne sera pas restreint et que les idées, aussi éloignées soient-elles du président potentiel, ne seront pas combattues de la même façon que si Marine Le Pen accédait à la fonction suprême. Dans ce dernier cas, l’exclusion d’une part de la population, ainsi que des restrictions des libertés de la presse, ouvertement honnie par le parti, et des libertés individuelles sur l’autel de la sécurité ne peuvent que faire peser un risque inimaginable sur la démocratie française elle-même.

 

Une fraternité fragile

S’il est une leçon à tirer du premier tour de l’élection présidentielle, c’est que les électeurs français ont tonné haut et fort contre le système politique établi. Trois candidats qui se targuent d’être « hors du système » dans le quarté de tête, un parti présidentiel qui dépasse à peine 6% et un concept qui a fait parlé de lui, celui du « dégagisme ».

Le changement que les Français appellent de leurs vœux peut être celui de l’inclusion ou celui de l’exclusion. De la modération, ou de l’extrémisme. Du débat démocratique, ou d’un premier pas vers l’autoritaire. De l’ouverture ou de la forteresse14. Aux électeurs de prendre leur responsabilité et de cesser de tergiverser en polémiques creuses sur un vote qui n’a de blanc que le nom.

 

 


1 http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/05/02/les-propositions-quasi-inapplicables-du-programme-de-marine-le-pen_5121070_4355770.html

2 http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/30/melenchon-met-en-garde-ses-electeurs-contre-la-terrible-erreur-d-un-vote-fn_5120390_4854003.html

3 https://www.letemps.ch/monde/2017/04/28/contre-macron-scenario-presidentiel-peur

4 http://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/2017/04/27/35003-20170427ARTFIG00376-le-scenario-dans-lequel-marine-le-pen-l-emporte.php

5 http://www.slate.fr/story/141944/marine-le-pen-presidente-par-inadvertance

6 http://www.tdg.ch/monde/calcul-predit-victoire-marine-pen/story/22895162

7 https://arxiv.org/pdf/1703.04643.pdf

8 http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/04/25/la-france-de-macron-un-vote-par-defaut_1565365

9 https://www.bloomberg.com/politics/articles/2017-04-27/u-k-regrets-brexit-for-first-time-since-referendum-poll-says

10 Sur ce sujet, l’excellent édito de Myret Zaki : http://www.bilan.ch/myret-zaki/redaction-bilan/elections-remake-francais

11 Davantage sur ce sujet : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/27/presidentielle-pourquoi-la-presence-du-fn-au-second-tour-ne-mobilise-pas-comme-en-2002_5118698_4854003.html

12 http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/23/ce-que-propose-marine-le-pen-dans-son-programme_5115963_4355770.html

13 https://www.mediapart.fr/journal/france/230317/le-programme-le-pen-2017-au-scanner-de-mediapart?onglet=full

14 J’emprunte la formule à The Economist : http://www.economist.com/news/leaders/21717814-why-french-presidential-election-will-have-consequences-far-beyond-its-borders-vote?fsrc=scn/fb/te/bl/ed/francesnextrevolutionthevotethatcouldwrecktheeuropeanunion

Commentaires

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Victor Santos Rodriguez

Merci Michael pour cette prise de position, solidement argumentée, tant sur le fond que la forme.…

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Victor Santos Rodriguez

Merci Michael pour cette prise de position, solidement argumentée, tant sur le fond que la forme.

J’invite les lecteurs à suivre sur les réseaux sociaux les échanges en lien avec ce texte:

https://www.facebook.com/jetdencre.ch/posts/1484719174907183

Pour un argument à certains égards contraire, je propose la conclusion du texte de l’économiste Frédéric Lordon publié récemment sur Jet d’Encre:

« D’opportuns sondages de second tour donnent Macron triomphant de Marine Le Pen à 60-40. Il n’y a pas spécialement lieu de s’en gargariser, plutôt de s’en inquiéter même, quand la simple comparaison avec les 80-20 du père Chirac donne une idée de la déperdition en quinze ans. Et permet d’anticiper ce qui ne manquera pas d’arriver le coup d’après, une fois élu le candidat-qui-fait barrage — mais accélère le remplissage du bassin. »

http://www.jetdencre.ch/macron-le-spasme-du-systeme

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